XXVIII. Paris, 14 août 1801
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A madame de Beaumont, à Savigny.
Victor a la fièvre; mais ce ne sera rien. Un peu de froid, un peu de pluie y ont contribué, je crois. Le repos seul le guérira.
Nous quitterons Paris d'ici à huit jours. Arrangez-vous , et que la paille légère que les tourbillons se disputent s'arrange aussi. Venez avec elle ou sans elle; mais venez, puisque vous nous l'avez promis.
J'ai été tenté dix fois, depuis huit jours, de vous envoyer un courrier extraordinaire, pour vous faire part officiellement et solennellement d'une nouvelle étrange et grande.
Kant, ce terrible Kant qui doit changer le monde, ce Kant qui tourne tant de têtes, qui occupait tant la mienne, et qui a fait rêver la vôtre, Kant enfin, le grand Kant,
• • • • • • • • • Ce Kant dont les sourcils
Font trembler les savants dans leurs chaires assis,
Kant est traduit, et traduit presque tout entier; mais il n'est traduit qu'en latin ! J'ai ses critiques, toutes ses critiques, à l'exception de celle du droit que j'ai tenue entre mes mains et que j'aurai dès ce soir, si cela me plaît. Quatre gros et énormes volumes in-octavo, qui me coûtent, s'il vous plaît, trente-six grosses livres, argent de France! C'est le papier le plus cher de la librairie. Figurez-vous un latin allemand, dur comme des cailloux; un homme qui accouche de ses idées sur son papier, et qui n'y met jamais rien de net, de tout prêt et de tout lavé ; des œufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tête, et où la plupart du temps on ne trouve rien.
Il faut qu'il y ait entre l'esprit allemand et l'esprit français, dans leurs opérations intellectuelles, la même différence qui s'est trouvée, pendant toute la guerre, entre les mouvements des soldats des deux nations. J'ai ouï dire et vous savez qu'un soldat français se remuait vingt fois, dans le temps nécessaire à un soldat allemand pour se remuer une : voilà notre homme. Un esprit français dirait, en une ligne et en un mot, ce qu'il dit à peine dans un tome; un créateur d'ombres opaques qui, séduit et séduisant les autres par cette opacité même, croit et fait croire qu'il y a, dans ses abstractions ténébreuses, une solidité qui, certes, n'y est pas ; des aperçus, quelques clairières cependant; du sens, de l'esprit quelquefois; des chimères de logique qui remplissent et détruisent assez bien les néants que la dernière école était si fière d'avoir établis , et qu'elle donnait pour du plein avec une intrépidité si froide et un amour-propre si content.
Je me casserai la tête encore une fois, et plus d'une fois, contre ces cailloux, ce fer, ces œufs de pierre et ses granits, pour essayer d'en retirer quelque lumière; mais je n'y pourrai, je crois, gagner que des bosses au front.
Que voulez-vous que je vous dise? Je bats les champs, en parlant de cet homme, parce qu'il les bat aussi en parlant à son lecteur. Il ne permet de juger vite ni de lui, ni de ce qu'il dit; il n'est pas clair. C'est un fantôme, un mont Athos taillé en philosophe. Enfin je suis las d'y penser. Nous en parlerons cet hiver.
En attendant, je vous prêterai ses Considérations sur le beau et le sublime, son Traité de paix perpétuelle, son idée d'une Histoire universelle, tout cela en français. Il y a de l'esprit et de la clarté dans le premier de ces ouvrages, qu'il publia en 1764. J'ai franchi de terribles hauteurs, escaladé bien des greniers à livres pour me procurer tout cela. Je veux aussi vous laisser un Salon de 1765 par Diderot, et vous reprendrez toutes vos anciennes admirations pour lui; les Mémoires de Valentin Duval; c'est une connaissance à faire et qui ne vous déplaira pas.
Venez donc chercher tout cela, avec nos embrassades, qui en valent bien la peine, par la tendre et invariable affection dont elles sont le naïf et respectueux témoignage.
Ma femme et mon frère vous parleront affaires. Pour moi, je suis las d'avoir voulu vous parler et de n'avoir su que vous dire de Kant. Mais cela même est en parler que de montrer la disposition d'esprit où il nous laisse. J'espérais trouver en lui une espèce de Klopstock de la philosophie; mais il s'en faut. Ce génie allemand peut se laisser monter très-haut, quand il est porté; mais il ne sait pas se remuer ; il n'a point de désinvolture. Klopstock n'en avait pas besoin; mais Kant ne pouvait s'en passer. Fontanes, au surplus, a fait sur lui un fort bon article. J'ai été l'en féliciter et lui conter ma chance. Il a ri de l'un et de l'autre, me trouvant bien bon d'être assez consciencieux pour vouloir absolument peser et connaître les gens, avant de les juger.
J'ai rendu compte à M. de Chateaubriand de tout ce qui le concernait. Portez-vous bien et venez
P. S. Kant, au surplus, est grand partisan de la perfectibilité, et je suis sûr qu'il regarde la révolution de France comme le plus heureux événement qu'ait pu compter l'espèce humaine.
Sa morale m'a paru plus neuve et plus belle que sa métaphysique; mais je verrai.
Le Salon est détestable.