LXXIII. Paris, 22 avril 1810
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A M. Maillet-Lacoste, à Brest.
Tu mérites, dit-il, d'être pasteur de gens ;
Laisse-la tes moutons, viens gouverner les hommes.
Cela veut dire, Monsieur, que j'aimerais mieux vous voir à l'École normale que dans l'école de M. Laurent, et vous savoir occupé à former des maîtres qu'à former des écoliers. Voyez donc si deux mille cinq cents francs de traitement, la table commune, un logement, un loisir et des occupations qui seraient également propres à favoriser vos études et à exercer vos talents, sont ce que vous aimeriez le mieux au monde. Vous n'auriez, avec tous ces avantages, que le titre modeste de répétiteur; mais les répétiteurs de l'École normale sont, dans l'opinion de M. le grand maître et de son conseil, des professeurs du premier rang.
J'ai distribué vos largesses, et j'ai rappelé à M. de Fontanes vos titres, son ancienne bonne volonté et ses promesses. Il m'a renvoyé à M. Gueroult, que j'ai vu, qui avait d'autres desseins peut-être, mais qui est disposé à vous agréer. C'est donc à vous à vous décider. Sondez-vous bien; consultez-vous longtemps, et prenez une résolution irrévocable. Ne dites cependant au public rien de décisif avant d'avoir reçu votre nomination, dont je m'occuperai dès que j'aurai reçu moi-même votre réponse. La philosophie athénienne disait que « sur la terre tout est dans un état perpétuel * d'écoulement et de changement. » Or, l'Université naissante est une des choses humaines. Je souhaite, Monsieur, que vous soyez employé à établir ses fondements, et à lui imprimer cette stabilité qui naît des bons commencements. C'est vous dire assez quelle opinion j'ai de votre âme et de votre esprit. Vous aimez certainement plus une louange qu'un bon office; mais, dans cette occasion, c'est vous louer éminemment que de vous servir. Du reste, j'ai reçu et j'ai lu vos opuscules avec un grand plaisir. J'aime cette dialectique pénétrante et ornée comme un thyrse couvert de pampres. Vos erreurs mêmes et vos illusions ont une candeur qui me charme, et ne blesse jamais la raison. Vous êtes né pour la sagesse, avec une tête brûlante; enfin, comme je le disais, cet été, à M. Rendu, il y a en vous assez de feu pour en donner à ceux qui en manquent, et un feu assez bien réglé pour consumer l'excès de ceux qui en auraient trop. Venez donc instruire et former ceux qui sont destinés à former les générations futures. Tout ce que vous avez dit de la dignité du professorat ne convient qu'à celui qui vous est offert, et dont je vous crois aussi digne que je le crois digne de vous.
J'ai distribué vos exemplaires, comme je viens de vous le dire; mais ne comptez que sur mon suffrage, sur celui de M. le grand maître, et sur celui de M. Villar. Tout le reste ne lit que ce qu'il fait, ou que ce qui est fait pour ses vues. Il n'y a presque plus, en France et surtout à Paris, d'amateurs désintéressés. N'attendez donc désormais ce que vous appelez votre gloire que de vos devoirs bien remplis et de la voix de vos collègues. J'espère que vous trouverez ici du discernement et de la justice.
Cette école dont on parle tant, qui est presque entièrement formée, mais qui n'existe pas encore, parce qu'elle ne sait où prendre pied, peut cependant s'établir d'un moment à l'autre, et si vous voulez en être, il faudrait vous tenir prêt à partir. Écrivez-moi; songez à vous; déterminez votre avenir, et, si vous m'en croyez, songez encore plus à votre vie et à vos études qu'à vos ouvrages. Ce sera le moyen de n'en faire que d'excellents. Je voudrais, Monsieur, contribuer au bonheur de votre vie et à tous les succès que vous pouvez attendre de votre esprit. Comptez, je vous prie, sur la solidité de mes sentiments.
P. S. Je veux ajouter que, malgré mes froideurs pour la politico-logie, et pour tout ce qui en rappelle le temps, j'ai mis vos opuscules dans ma bibliothèque : honneur insigne, mais qui n'est honneur qu'à mes yeux.