Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert LIII. Villeneuve-sur-Yonne, 10 mars 1805

LIII. Villeneuve-sur-Yonne, 10 mars 1805

Correspondance de J. Joubert · 5 min de lecture · p. 145–148 · chapitre 52 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A M. Molé, à Paris.

Je vous attends, venez ; mais prenez vos aises et vos commodités. Je serais fâché de ne pas vous voir ici, avant que d'en partir, et plus fâché encore, si vous y veniez avec la moindre répugnance. Je sais, par expérience, ce que c'est qu'une feuille de rose qui s'est pliée en deux, dans tout ce qui tient au cœur et à l'imagination. Vous mènerez près de nous une vie toute bourgeoise; c'est la vie du genre humain pris entre ses extrémités. Dites-vous bien que vous ne verrez personne de la matinée, excepté moi, à midi ou une heure, et faites provision de quelque occupation, pour vous désennuyer, quand vous serez seul dans votre appartement. Je ne sais pas trop si vous me trouverez bonne compagnie. Je m'occupe de choses à dire, après m'être tant occupé de choses à penser. Il pourra se faire que, malgré moi, je n'aie pas à vous offrir une tête bien libre; mais je ferai de mon mieux.

Vous ne m'avez rien dit du gras et du maigre; cela cependant est important, pour que notre hospitalité prenne d'avance son parti sur la mauvaise chère que vous aurez ici, dans le carême, in utroque.

Ce qui m'occupe est peu important. Je vous en parlerai. Ce sont des caractères ou caricatures littéraires, mais en grand, c'est-à-dire, les défauts des écrivains vus et montrés dans leur esprit, et leur esprit mis en relief, en corps, en visage. Fiévée et Delalot m'y servent à modeler mes sentiments de déplaisance.

J'apprends à Delalot, par tous les vers qu'il aime, et par tous ceux qu'il n'aime pas (vous savez qu'il aime les siens), qu'il s'entend peu, ou même ne s'entend point en poésie. Ceci est bon, très-bon du moins pour moi, qui suis parvenu à déterminer et fixer, à mes yeux, les caractères de la poésie et de la versification, de manière à pouvoir, au premier mot, distinguer Lucain de Virgile, et à savoir pourquoi les vers de Voltaire, d'Esménard et de quelques autres, ne sont pas de bons vers, de véritables vers. Il me semble que je sais très-bien maintenant ce que c'est que la poésie, le poëte et la versification : architecture de mots.

Te lui prouve, en outre, qu'il n'observe pas les lois de la critique : accusation grave, comme vous sentez ; car c'est l'accuser là de prévarication, puisque la critique est pour lui un ministère, une sorte de sacerdoce auquel il s'est promu. Mes lois de la critique sont aussi une bonne, quoique plaisante chose; mais je fais plus de cas de mes caractères de la poésie. Cela ne sera pas entièrement perdu.

J'aime mieux Fiévée que son compagnon; d'abord il a souvent plus de bon sens :

Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante;

ensuite il se fait juger plus nettement; ses défauts sont plus clairs. Il est borgne; (n'a-t-il pas l'air, en effet, d'un spadassin qui a un emplâtre d'un côté, pour avoir reçu quelque mauvais coup dans un duel?) mais c'est un hardi borgne et qui voit bien de son bon œil. Delalot montre un esprit louche, même quand il voit droit. Dieu le bénisse et le corrige! car c'est un insupportable mérite que le sien. Ses défauts sont cent fois pires que eux des philosophes, contre lesquels ces messieurs crient tant. Ceux-là, au moins, faisaient mal avec le mal; celui-ci fait mal avec le bien, ce qui est horrible. Dites tout cela de ma part à Chateaubriand, à qui j'en dirai bien d'autres, et à qui je ne pardonnerai jamais de m'avoir appris l'orthographe du nom de M. Delalot, que j'appelais de Delaleau.

J'arrive à ma dernière occupation. Celle-ci a quelque importance. Il s'agit de lettres sur la question proposa par l'Institut : le dix-huitième siècle et sa littérature.

J'avais d'abord voulu esquiver ce que le sujet a de trop remuant et de trop pénible pour moi, en noyant ma matière dans un grand espace. Je considérais le dix-huitième siècle au bout de tous ceux qui l'ont précédé, dans la littérature française, c'est-à-dire que je ne voyais en lui que la langue et l'esprit français, parvenus au point où il les a mis, et considérés dans leur cours.

Je prenais donc la langue (elle naquit sous les Capétiens), et je la conduisais, de livre en livre, et de siècle en siècle, jusqu'à nos jours.

Des citations nouvelles, piquantes, utiles, me reposaient et m'aidaient à faire ma route légèrement. Cela serait, je vous assure, une charmante besogne à faire. Mais voici ce qui s'est trouvé sur mon chemin, et en remuant le sujet. C'est que cette chose-là n'est que la quatrième qu'il faille faire; c'est qu'avant d'y venir, il faut se rendre le cœur net et contenter le lecteur sur tout le reste.

L'état de la littérature veut dire, en effet, quatre choses : 1° son caractère, par son esprit particulier; 2° ses traits, en quelque sorte, par ses principaux auteurs ; 3° son sort, ou la condition dont elle jouit dans le monde; enfin sa place, ou le rang qu'elle occupe parmi nos autres littératures, dernier aspect sous leque j'avais d'abord voulu la considérer uniquement.

Me voilà donc, depuis trois semaines, occupé des trois premiers points. J'ai médité là-dessus une dizaine de lettres. courtes et vives. Je prépare mes fils; mais je ne sais ce qui en arrivera, car le plaisir commence à se passer, par trop d'ardeur qui survient. En tous cas, je n'aurai pas perdu ma peine pour moi.

Je n'avais compté vous écrire qu'un mot; vous pouvez le voir à mon papier. Malgré moi, je suis entré dans un bavardage que j'ai voulu mener jusqu'à sa fin. La voilà; mais soyez sûr que j'étais si mal disposé, et que j'ai tellement écrit contre nature qu'après avoir fermé ma lettre, je vais tomber d'épuisement sur mon papier. Bonjour.