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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert LXVII. Paris, 8 juin 1809

LXVII. Paris, 8 juin 1809

Correspondance de J. Joubert · 7 min de lecture · p. 194–199 · chapitre 64 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A M. de Fontanes, à Paris.

Je vous ai dit qu'il serait fort difficile au roi de Hollande de former dans ses Etats une bonne éducation littéraire. On voit bien percer son désir à ce sujet; il rejette l'épithète de définitive, donnée à la troisième éducation ; il demande pourquoi l'éducation secondaire ne serait pas définitive pour ceux qui ne veulent pas prendre un état où les sciences soient nécessaires, et son bon sens lui fait soupçonner qu'il serait utile d'établir des écoles d'où, sans avoir à regretter les douze ou quinze années qu'il en coûte à un jeune Hollandais pour faire tous ses cours, on pût du moins sortir lettré. Mais cette éducation, dont ses souvenirs lui fournissent confusément quelque idée, n'a jamais existé dans ses États; le pays n'en a point une notion exacte et n'en offre pas es éléments.

Dans les écoles hollandaises, en effet, les études n'ont été regardées jusqu'à présent que comme préparatoires. On n'a jamais enseigné que ce qui était nécessaire pour apprendre ailleurs, c'est-à-dire le latin et quelquefois le grec, langues des universités qui appelaient tout, attiraient tout, et n'étaient unies par aucun lien aux écolessubordonnées. De là est arrivé que celles-ci n'ont eu pour chefs que des hommes incapables de s'élever plus haut; que ces hommes, n'étudiant que ce qu'on venait apprendre d'eux, sont restés des maîtres d'école, et qu'ils sont aujourd'hui, aux anciens membres des congrégations dont nous recueillons les débris, ce qu'étaient les répétiteurs de latin aux bons professeurs de nos colléges.

On n'a jamais connu en Hollande, en Angleterre même, et dans tous les pays où il n'y a pas eu, comme parmi nous, de corps ecclésiastiques enseignants, l'éducation littéraire proprement dite, je veux dire, bornée à donner aux esprits et aux âmes humaines une teinture de ce que les poëtes, les orateurs, les historiens et les moralistes de l'antiquité ont eu de plus exquis, teinture qui certes embellissait les mœurs, les manières et la vie entière.

Dans nos colléges, l'enfant était dressé à distinguer et à goûter tout ce qui doit charmer l'imagination et le cœur. Des hommes qui faisaient leurs délices de l'étude de ces beautés se consacraient à leur enseignement. Jeunes eux-mêmes, ils portaient, dans l'exercice de leurs fonctions, un zèle épuré par le désintéressement le plus parfait, et égayé par de riantes perspectives. Ils voyaient dans l'avenir, dès que leur âge serait mûr, une retraite studieuse, les dignités du sacerdoce, ou les grâces et les honneurs de toute espèce qu'obtenaient alors les talents. Le temps de leur professorat était pour eux un enchantement continu, et de ces dispositions naissait en eux une aménité de goûts et de manières qui se communiquait, non-seulement à leurs élèves, mais à tous ceux qui enseignaient, car partout où il y a des modèles il y aura des imitateurs.

Les doctrinaires, les oratoriens et les jésuites sont encore aujourd'hui copiés par les instituteurs français. Ils l'étaient, dans les anciens temps, par les professeurs mêmes de l'université de Paris, qui étaient si fiers de leur antiquité, mais qui restèrent inférieurs à ces nouveaux venus dans tous les points où ils ne voulaient pas et ne pouvaient pas leur ressembler.

Le grand mérite de Rollin fut d'avoir, avec un meilleur goût et un meilleur esprit, les humeurs du père Porée.

Des mœurs sombres, inspirées ou entretenues par l'uniformité de l'horizon étroit où circulent leurs espérances; des vertus qui servent à les contenir, mais non pas à les réjouir; un isolement attristant et décourageant, car ils ne tiennent à aucun corps, à aucune association; la certitude de vivre et de mourir dans des occupations dont ils ne peuvent pas changer; un sort bourgeois et quelques applaudissements municipaux pour toute gloire, sont le plus beau partage où puisse aspirer et parvenir aujourd'hui un simple professeur de grec et de latin.

Aussi ne sont-ils et ne font-ils pas des littérateurs; ils ne sont et ne font que des grammairiens.

Regrettons nos anciens colléges ! C'étaient véritablement de petites universités élémentaires. On y recevait une premiere éducation très-complète, puisqu'on en sortait capable de devenir, par ses propres efforts et par ses seules forces, tout ce que la nature voulait. La philosophie et les mathématiques, dont on fait tant de bruit, y avaient des chaires; l'histoire, la géographie et les autres connaissances, dont on parle tant, y tenaient leur place, non pas en relief et avec fracas comme aujourd'hui, mais, pour ainsi dire, en secret et en enfoncement. Elles étaient fondues, insinuées et transmises avec les autres enseignements. On les goûtait et on emportait le désir de les apprendre; on les apprend aujourd'hui, et on part avec le désir de les oublier. En se bernant, comme le ministre hollandais le désire, » à faire comprendre les meilleurs auteurs, non-seulement quant au sens et à la construction des mots, mais encore quant aux choses et à l'esprit des écrivains, › on enseignait un peu de tout, et, pour me servir d'une métaphore musicale que je ne rejetterai pas, puisqu'elle se présente à propos, on faisait résonner la touche de toutes les dispositions. On déterminait tous les esprits à se connaître, et tous les talents à éclore.

Instruit avec quelque lenteur, avec peu d'appareil et d'une manière insensible, on se croyait peu savant, et on se conservait modeste. Au lieu de cette ignorance qui s'ignore, et de ce savoir qui se connaît, fruits pernicieux et repoussants de notre éducation actuelle, on sortait des anciennes écoles avec une ignorance qui se connaissait et un savoir qui s'ignorait. On les quittait avide de s'instruire encore, et plein d'amour et de respect pour les hommes qu'on croyait instruits. Que ceux qui ont vu les temps passés portent leur mémoire en arrière, et qu'ils se souviennent d'eux-mêmes : ils avoueront que je dis vrai. La jeunesse, en ce temps-là, était un âge plein d'enthousiasmes, et par là même de bonheur; mais ses enthousiasmes étaient doux et ses félicités paisibles. Elle n'imposait pas la loi d'admirer ce qu'elle admirait et d'aimer ce qu'elle adorait. Ses goûts étaient vifs et décidés; mais ils n'étaient pas tyranniques. Elle se fiait à son instinct, mais non pas à ses jugements.

Elle avait de l'orgueil, sans doute, mais un orgueil tout en lointains et en suppositions, fière non de ce qu'elle était, mais de ce qu'elle pourrait devenir avec le temps et le travail. Cet orgueil ne blessait personne; on aimait à le caresser. Ceux à qui leurs épreuves et une exacte connaissance de soi-même, moins rare alors qu'elle ne peut l'être aujourd'hui, interdisaient ces espérances et ces brillantes perspectives se repliaient sur le passé. Ils cultivaient en eux, avec délices, les semences de morale et de bon goût qu'ils avaient reçues; ils entretenaient leur mémoire de ce qu'ils avaient appris ou entendu dire de plus beau; et, contents de pouvoir comprendre quelques bons livres, de pouvoir converser avec quelques hommes d'esprit, ils avaient quelque part aux félicités littéraires. Ce bonheur n'était impossible à personne. Il n'y avait point d'écolier, quelque médiocre qu'il pût être, qui fût absolument négligé et abandonné par ses maîtres; on cultivait de chaque esprit ce qu'on en pouvait cultiver, et on n'en laissait aucun d'illettré et d'incapable d'admirer.

C'est par l'effet d'une telle éducation, c'est par cette succession non interrompue de générations, non pas savantes, mais amies du savoir et habituées aux plaisirs de l'esprit, que s'étaient multipliés en France, pays du monde où cette éducation était le mieux donnée, et peut-être le mieux reçue à cause de la tournure d'esprit naturelle à ses habitants, ces caractères où rien n'excellait, mais où tout était exquis dans son obscurité; cette réunion de qualités où tout charmait, sans que rien y fût distinct; ce tempérament moral singulier, que le philosophe suisse de Murait croyait particulier à nos climats, et qui servait à former ce qu'on appelait proprement des hommes de mérite, « espèce d'hommes, » dit-il, « commune en France et presque inconnue partout ailleurs; » espèce d'hommes si nécessaire à l'ornement du monde et à l'honneur du genre humain que les siècles où aucune nation ne pourra se vanter d'en posséder un très-grand nombre seront tous des siècles grossiers.

Au surplus, cette éducation et ses utilités ne dépendaient que peu de la méthode et du choix de l'enseignement. Le succès en était dû surtout aux hommes qui enseignaient, et dont il faudrait, s'il était possible, faire revivre au moins les apparences.

Pour y réussir, beaucoup de choses seraient nécessaires; mais une au moins doit être adoptée sans hésitation. C'est qu'il ne soit permis de devenir professeur d'université qu'à ceux qui auront successivement professé toutes les classes, à commencer par les écoles secondaires. Des hommes obligés de tout apprendre seront inévitablement portés à tout enseigner, et l'Université ne sera indispensable qu'aux jeunes gens qui voudront se consacrer aux sciences par goût et par nécessité.