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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XXI. Villeneuve-sur-Yonne, 20 avril 1799

XXI. Villeneuve-sur-Yonne, 20 avril 1799

Correspondance de J. Joubert · 2 min de lecture · p. 45 · chapitre 23 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A madame de Beaumont, à Paris.

Vous vous occupez peut-être en ce moment du triste soin de m'annoncer l'événement qui vous afflige. Je le sais déjà; Desprez est venu hier me l'apprendre. Ayez soin de vous-même, ménagez-vous, prenez de loin des précautions pour arranger un jour votre avenir, et revenez dans ce pays au plus tôt, sivous êtes peu nécessaire à vos affaires dans les lieux où vous êtes. Ne revoyez plus Theil ; venez près de nous. Nous parlerons à notre aise de celle qui n'est plus, et dont personne dans le monde, pas même vous, ne pourra regretter la perte, autant qu'elle l'eût mérité, si sa destinée eût permis à ceux qui l'aimaient de ne s'occuper que de ses qualités. Il est impossible de se désoler autant qu'on le voudrait, et j'avoue que cette réflexion me désespère. Le cœur et la mémoire, le jugement et le sentiment se heurtent l'un contre l'autre, dans ce premier moment. Le temps épurera les souvenirs, et je suis persuadé que, dans dix ans, l'idée de cette pauvre Grande sera plus doucement et plus intimement présente à la pensée de ses amis, qu'elle ne peut l'être aujourd'hui. Il est des douleurs que les âmes délicates doivent ajourner, passez-moi re mot trop moderne, pour les éprouver plus entières, plus parfaites, plus absolues. Ne vous livrez pas à la vôtre à contre-temps. Pensez aux entants; quand ils auront de sûrs appuis, nous pleurerons alors leur mère. Pour moi, j'ai trouvé une manière de penser à elle, qui n'est point à votre usage, et qui me permet de me livrer, sans mélange et sans contrariété, à tous les sentiments que j'avais pour elle. Grâce à mon secret, je n'ai pas, comme vous et le reste du monde, besoin du temps, besoin d'attendre; je lui paye dès à présent, et lui payera toute ma vie les tributs d'estime et d'affection qui lui sont dus.

J'avoue pourtant que c'est vous surtout qui m'occupez. Quittez Paris ; restez peu à Versailles, si vous y allez, et venez ici : voilà ce que je désire sur toutes choses. Si vous aviez besoin d'argent, pardonnez tant de brusquerie, mon frère en a à votre service. Pour mon compte, je n'en ai pas besoin. Depuis hier, je ne veux plus aller à Paris qu'au mois d'août, en partant pour le Périgord. Peut-être ma femme s'y rendra-t-elle seule pour huit jours. Je lui ai arraché la plume pour la prendre, car il m'était impossible de ne pas vous dire au moins un mot, dans cette affreuse circonstance, qui, quoique prévue, certaine, inévitable, n'en fait pas moins sentir le coup frappant de la réalité.

Vous savez si nous vous aimons.