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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XXXIV. Villeneuve-sur-Yonne, 26 juillet 1803

XXXIV. Villeneuve-sur-Yonne, 26 juillet 1803

Correspondance de J. Joubert · 3 min de lecture · p. 80–81 · chapitre 36 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A madame de Beaumont, au Mont-Dore.

Vous voilà enfin en Auvergne! Le ciel en soit loué! C'est ici le premier soin important et sérieux que vous ayez pris de votre santé. Ou brouillons-nous, ou donnez-lui désormais l'attention qu'elle mérite.

Gardez-vous de croire qu'elle est désespérée, quand même ce premier essai ne serait suivi d'aucun succès. Il est impossible que la vivacité qui vous anime avec une force si constante ne tienne pas à un principe de vie parfaitement conservé. Votre esprit a tant et tellement tarabusté votre pauvre machine qu'elle est lasse et surmenée : voilà, je crois, toute la cause de votre mal. Ranimez votre corps et faites reposer votre âme : nous ne tarderons pas à vous revoir telle que nous vous désirons.

Votre lettre m'a fait grand plaisir; je vous y vois active, vivante, occupée du monde et du genre humain comme d'une variété; enfin distraite sans être agitée. Cels seul serait un remède.

Vous me ferez grand plaisir de me citer quelques mots de chacune des lettres que vous recevrez de Rome. Je suis assuré que vous les choisirez toujours si bien, que, sans vous fatiguer, ils pourront suffire à me donner une idée du reste. Il faudra qu'un de ces jours j'écrive à notre pauvre ami. Je partage son deuil, et j'ai comme lui le cœur navré de cette Rome; mais, sur ce point, c'est sans étonnement.

Fontanes m'a écrit une grande lettre que j'ai reçue avec la vôtre. Vous savez apparemment qu'il est à Neuilly, chez madame Baciocchi. Il me parle de la désolation où le laissent les départs de tous ses amis. Guéneau est le dernier qui l'a quitté. C'est, je crois, l'absence de celui-là surtout qui lui a fait sentir le désert. Il m'en fait l'apologie, et prétend que votre société ne l'aime pas, quoique je l'eusse positivement assuré que j'étais le seul qui eût le tort ou la raison de le goûter peu. Il m'entretient ensuite des beautés du livre de notre ami, qu'il relit, et dont Suard et Morellet contestent le mérite, à sa grande colère. Il finit par me recommander d'écrire, chaque soir, le résultat de mes méditations du jour, et m'assure qu'à la fin il se trouvera que j'aurai fait un beau livre sans aucune peine. Cela assurément serait fort agréable; mais , pour peu que je continue, je ne ferai qu'un livre blanc. Mon esprit n'est point mon maître; je ne suis pas son maître non plus : il est absent, et je ne sais que vous en dire. A une ou deux pensées près, le reste n'a été qu'une uniforme et stupide considération d'un unique sujet : l'âge où je vais entrer. Ceux que j'y trouve parvenus à mon retour me paraissent si décrépits et si finis que ce spectacle me pétrifie. Je devins arbre pendant quelque temps, il y a deux ans; cette fois-ci, je deviens marbre. Je sortirai de là par la résignation ou pai quelque témérité : en tout comme il plaira à Dieu !

Je vous écrirai souvent pendant votre séjour au Mont-Dore. Mais ayez soin de nous envoyer le bulletin de votre conduite et de vos remèdes, toutes les fois que vous le pourrez sans vous fatiguer. Nous recevrions trois lettres de vous par semaine avec reconnaissance. Qu'il me tarde de voir le timbre du lieu dont je vais écrire le nom à côté du vôtre ! Je n'ai pas besoin de vous dire que madame Joubert partage cette impatience, ainsi que tous les tendres et inaltérables sentiments que vous me connaissez pour vous.