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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert LXXXVIII. Paris, 2 janvier 1819

LXXXVIII. Paris, 2 janvier 1819

Correspondance de J. Joubert · 3 min de lecture · p. 245–247 · chapitre 86 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A madame de Vintimille.

Hier j'ai tenté l'impossible pour aller vous offrir en personne mes vœux de la nouvelle année. Je voulais arriver à votre porte à trois heures, vous voir, si vous étiez visible, et déposer au moins de mes propres mains, chez votre suisse, si je ne pouvais pas parvenir jusqu'à vous, mon compliment et mon petit présent d'usage. Tout était prévu, arrangé; mais le sort s'est moqué de moi. Il n'y a pas eu moyen de trouver, dans mon voisinage, un nacre qui fut à sa place. L'out roulait, et rien n'a voulu s'arrêter. Dans mon désespoir, j'ai fait chercher une brouette ; mais on n'a pas pu en trouver.

Voilà, certes, commencer l'année par un désappointement qui serait de mauvais augure, si la peine que j'en ai ressentie et que j'ai acceptée à la fin de bonne grâce, comme un juste châtiment de ma vanité déconcertée, n'avait absorbé le présage. Il est certain que j'étais fier de me montrer leste et ponctuel à remplir un devoir si cher, et dont je n'ai pu m'acquitter que de loin et avec lenteur depuis tant d'années. Aujourd'hui je suis humilié de ma tentative déçue. C'est donc en toute humilité que je vous envoie ces assurances de mes regrets et de ma fidélité.

Je suis arrivé depuis quinze jours. Je n'ai pas oublié, pendant mon absence. que vous m'aviez invité à vous écrire, si je trouvais de l'encre et du papier à ma portée. Mais, au lieu d'écrire, je me suis amusé à penser a vous, sans vous en rien dire. Je vous assur que j'ai bien vivement regretté de n'être pas votre voisin au mois d'octobre. Je l'ai passé tout entier dans une vivacité de tête et de cœur, dans une activité d'imagination, et une disposition à communiquer mes pensées, qui me rendaient tout à fait bonne compagnie. Ah ! où étiez-vous dans ce temps-là? Mais voilà encore une vanité dont vous êtes la cause, et dont je pourrai bien être puni par le retour de cette imbécillité qui me tint si longtemps éloigné de vous, l'année dernière, et à laquelle vous ne voulûtes pas croire, quoiqu'elle fût, je vous le jure, bien réelle. Si elle revient, je la prendrai; mais je voudrais qu'elle ne revînt qu'aux vacances, pour n'être pas trop indigne de vous pendant que je suis à Paris.

Donnez-moi vos jours et vos heures, afin que je puisse mettre à profit mes bons moments tant qu'ils dureront. M. Molé vous aura fait part de mes bonnes intentions, et vous n'aurez pas été trop étonnée de n'entendre pas parler de moi hier. Je le rencontrai au coin de la rue de la Paix, il y a six jours. Il m'apprit qu'il était hors de ministère. Je voulus lui en donner un, et je le fis mon chancelier auprès de vous. Je ne sais si le brouhaha de ses fonctions passées lui aura laissé la liberté de s'acquitter de celles que je lui confiai, et qu'il voulut bien accepter; en tous cas, j'en appellerai à sa responsabilité.

Adieu. Soyez heureuse cette année et toutes les autres autant que je le désire, autant que vous le méritez, et surtout soyez bien sûre que, tant que je respirerai, leste ou impotent, malade ou sain, imbécile ou non, écrivant ou n'écrivant pas, je penserai à vous, je vous estimerai, je vous honorerai, et je vous aimerai toujours.