XXIV. Montignac, 2 mai 1800
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A madame de Beaumont, à Paris.
J'ai ri, mais je ne me suis point moqué, lorsque vous m'avez dit que « la dévotion de la Harpe était un tour « que le diable jouait à Dieu. s
Mais que direz-vous de celle de M. de la Vauguyon, que je viens d'apprendre par les gazettes? Pour moi, je la regarde comme la plus violente persécution qui ait jamais été suscitée contre l'Église, dans votre esprit et dans le mien.
Je ne sais pas trop bien pourquoi vous n'aimez pas Lalande, ni pourquoi j'aime un peu Mercier. Je ne connais rien de leurs querelles; mais ce dernier me paraît aussi pardonnable lorsqu'il veut détrôner Newton, que lorsqu'il sauta sur Descartes. Il est vrai qu'en ce dernier cas il troublait la paix de l'école, ce qui était un mal; mais ce n'était pas une bêtise.
Je veux vous raconter un fait. Un Anglais, né aveugle, et qui le fut toute sa vie (il se nommait Saunderson, Diderot vous en a parlé), a donné des leçons d'optique, pendant trente ou trente-cinq ans, dans l'université d'Oxford, et il était sans contredit un des plus savants newtoniens et des plus habiles professeurs de l'Europe. Cela prouve, ne vous déplaise, qu'avec notre admirable philosophie moderne, on peut savoir et enseigner beaucoup de choses, sans en avoir la moindre idée.
Que me parlez-vous de Manès? Je déteste ce vilain nom, et je ne me souviens pas de m'être jamais permis de l'écrire ou de le prononcer, même en badinant.
J'aime assez les erreurs naïves et les sottises naturelles ; mais quant aux savantes erreurs qui se fabriquent avec art, je les hais autant que ces erreurs de mauvaise foi, ces erreurs fausses que notre Benjamin Constant m'a le premier fait distinguer. Je crois même que je n'aime pas les vérités qui ne sont telles que par réflexion : autre grief contre ce siècle, où l'on n'a guère que des idées et des sentiments calculés.
Votre Manès était un fourbe qui se trompait par vanité. Quoi qu'en dise votre cuisine, notre France et le monde entier, ne laissez pas entrer un seul moment, dans votre esprit aimable, cette opinion gigantesque et ténébreuse des deux principes; cela n'est point du tout plaisant. De bonnes gens ont cru au diable; mais il n'est qu'un mauvais valet, et cela, du moins, est naïf. Mais imaginer deux principes ! Que d'efforts il faut pour cela, et quelle erreur laborieuse !
Il n'y en a qu'un, et il a fait ce qu'il a pu. Ne vous amu. sez plus a n'en rien savoir. Vous ressemblez quelquefois à un filleul que l'on m'a apporté hier, et dans les mains duquel on a mis quelques écus. Vous avez au fond de vous-même une foule d'excellentes pensées et de vérités admirables ; mais vous aimez mieux les jeter par terre, et les faire rouler, qu'en faire un véritable usage. Ne vous gênez pas cependant, ne contraignez pas votre esprit; mais, parmi ses plaisirs, choisissez du moins les plus grands. En vous livrant toujours aux seuls amusements de la pensée, vous perdez souvent ses délices.
Pour moi, je suis en proie à ses épines. J'ai passé mon hiver à fouiller les derniers recoins des antres de l'érudition en lisant M. Dupuis. J'ai passé de lui aux sciences. Je lis tous les physiciens; j'étudie les corps, et ne rêve que d'eux. Il me tarde d'être quitte des opinions d'autrui, de connaître ce qu'on a su, et de pouvoir être ignorant en toute sûreté de conscience. C'est un bonheur que j'achète, que je paye, mais que j'aurai, si le principe unique veut me laisser tel que je suis encore un peu de temps !
En pénétrant dans ces puits et dans ces sciences, je m'aperçois de plus en plus combien les ignorants ont naturellement de lumières et de clartés, et combien nous désapprenons par l'instruction et par l'étude, faute d'être bien dirigés.
Portez-vous bien, je vous en conjure. Quittez Paris, s'il vous fait du mal; restez-y, s'il vous fait du bien, et parlez-moi beaucoup de vous, de lui et de Bonaparte, à qui j'ai permis de me séduire. Je l'aime toujours.