XLVII. Villeneuve-sur-Yonne, 30 mars 1804
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A M. Molé.
Tout ce que vous m'avez dit de neuf sur l'erreur est bien dit, et non-seulement très-bien dit, mais très-vrai, mais historique.
J'ai cependant quelques objections à vous faire.
Dire aux hommes que toute erreur est funeste, n'est-ce pas les porter, par leur propre intérêt et par leurs intérêts les plus grands, à tout examiner, et, par conséquent, à tout rendre problématique, au moins quelques moments? situation la plus funeste où puisse être placé le genre humain. Il n'est pas exact, d'ailleurs, que toute erreur soit funeste. Que dis-je? il en est un grand nombre qui n'éloignent pas de la vérité, car elles en occupent. Telles sont presque partout les fables qui s'attachent aux religions. En parlant de Dieu, elles en entretiennent la croyance et en inculquent les lois ;
Le conte fait passer la morale avec lui.
Beaucoup d'erreurs sont moins des opinions que des vertus, moins des égarements de l'esprit que de beaux sentiments du cœur. Telles sont celles qui ne s'adoptent que par respect, par pitié, par soumission pour les parents, pour les anciens.
Il faut distinguer soigneusement les erreurs nouvelles des anciennes, les erreurs dogmatiques des erreurs de docilité, les systèmes inouïs et en opposition à toutes les idées antérieures des systèmes partiels et qui portent plus sur les formes que sur le fond.
Il est de l'ordre que toutes les idées nécessaires à l'ordre et à la portion de bonheur que ce monde peut nous donner soient des idées de tous les temps, et se soient trouvées partout où des peuples se sont trouvés. Par cela même, tout ce qui tend à détruire les idées précédentes est funeste, et produit sur les individus et les nations les effets déplorables dont vous avez fait le tableau.
Toute erreur qui est ancienne a perdu son venin, ou peut-être, pour parler plus exactement, toute erreur qui a subi l'épreuve du temps et y a résisté est une erreur qui est innocente par nature et peut s'amalgamer avec tout ce qui est bien. C'est ce qui l'a rendue vivace.
Dieu nous trompe perpétuellement, et veut que nous soyons trompés; je veux dire qu'il nous donne perpétuellement des opinions à la place du savoir dont nous ne sommes pas capables. Quand je prétends qu'il nous trompe, j'entends par des illusions et non par des fraudes. Il nous trompe pour nous guider, pour nous sauver, non pour nous perdre. C'est l'éternel poëte, si je puis user de ce mot, comme l'éternel géomètre.
Nous appliquons mal, au surplus, et nous entendons mal tous les jours le nom, le grand nom de vérité. Je me suis dit une fois : La vérité est des natures, et non pas des individus; des essences, et non pas des existences; de ce qui est une loi, et non de ce qui est un fait; de ce qui est éternel, et non de ce qui est passager. Souvenez-vous, par exemple, de cette fable de Saint-Lambert: Un courtisan puni maudissait son roi. - Que dit-il? demanda celui-ci. - Que Dieu pardonne aux princes miséricordieux, répondit un sage. - On vous trompe, dit un méchant ; le malheureux vous maudit. - Tais-toi, reprit le roi ; - et se tournant du côté du sage : O mon ami, tu dis toujours la vérité.
En effet, « Dieu pardonne aux miséricordieux › est une vérité, une chose d'ordre, de nature, d'essence, une chose éternelle. Le sage, par une espèce d'apologue ou de supposition de fait, disait véritablement une vérité; l'autre tendait à la faire oublier, en disant un fait existant.
Ce que j'en veux conclure, c'est que si beaucoup de choses vraies, ou beaucoup d'existences, ne sont pas dignes du nom de vérités, beaucoup de choses fausses ou non existantes ne méritent pas non plus le nom d'erreurs et la mauvaise note qui semble devoir être attachée à ce mot.
Et pour m'expliquer par une autre subtilité, car il faut s'aider de tout dans les recherches déliées, j'ajoute que, dans les calculs dont il n'importe aux hommes de connaître que les résultats, ce n'est, en dernière analyse et pour l'effet nécessaire, dans aucun des chiffres partiels que se trouve la vérité ou l'erreur, mais dans la somme toute et dans le dernier énoncé. Ainsi, dans les faits d'un certain ordre, les faits religieux, par exemple, peu importe qu'il y en ait d'erronés, si celui auquel on veut parvenir, et l'on parvient par eux, est un fait réel, comme l'existence de Dieu.
Enfin, ce n'est peut-être pas l'erreur qui trompe du vrai au faux, mais celle qui trompe du bien au mal, qui est funeste. La première, je l'observe en passant, n'a pu jamais être durable. Il y a plus, elle ne produit même pas toujours tout le mal qui, par une inévitable conséquence, semble devoir en découler ; car il arrive souvent qu'on a le sentiment d'une vérité dont on n'a pas l'opinion, et qu'en pareil cas on assortit sa conduite avec ce qu'on sent plutôt qu'avec ce qu'on pense. Cela paraît aussi subtil que ce que j'ai dit plus haut; mais je l'avance plus hardiment, et vous allez savoir pourquoi.
Cette pensée est bien de moi, et je la tiens de mon expérience; mais elle n'est pas de moi seul. Je crois aussi que les expressions sont miennes; mais elles ne sont pas de moi seul non plus. Je me souviens qu'un autre a dit à peu près la même chose. Or, savez-vous quel est cet autre? Cet un homme dont le grand sens égalait pour le moins l'esprit, c'est Bossuet, dans ses disputes sur le quiétisme, et à propos de Fénelon, dont il voulait expliquer les vertus, qui lui semblaient en contradiction avec les monstruosités de sa doctrine. Vous trouverez sans doute que je cite la une grande autorité, et je la trouve encore plus grande que vous; car, à mon gré, Bossuet, c'est Pascal, mais Pascal orateur, Pascal évêque, Pascal docteur, Pascal homme et homme d'Etat, homme de cour, homme du monde, homme d'Eglise, Pascal savant dans toutes sortes de sciences, et ayant toutes les vertus aussi bien que tous les talents. Je m'arrête : je crains de vous scandaliser.
Je coupe court, fort peu content de tout ceci, mais soulagé du moins d'avoir fait ce premier acte d'explication, et jeté ce morceau de levain dans votre pâte. Sachez » oi gré de ce que je vous fais part, avec tant d'abandon et si peu d'amour-propre, de la portion de mes opinions qui se présente la première, vous les livrant tantôt avec leur lie, tantôt avec leur excès et leur extravagance. Je suis entré un moment dans ces idées pour vous en ouvrir la fenêtre, assuré que le coup d'œil que je vous fais jeter là se représentera plus d'une fois à votre esprit, et que, peut-être, dans un moment heureux, vous y démêlerez ce que j'aperçois depuis longtemps, mais ce que je n'ai pu parfaitement saisir.
Bientôt, en nous revoyant, nous traiterons loisir ces grands sujets. Je répondrai alors à vos lettres, dont je ne vous ai pas dit un seul mot. J'aurais dû cependant déjà faire des remercîments à votre jeune amitié. Il est probable que je n'en profiterai jamais ; mais elle ne peut être pour moi que très-précieuse.
La première fois que je vous ai vu, je perdais ma mere, la meilleure, la plus tendre, la plus parfaite des mères! Ma tendresse pour elle fut toujours, au milieu de mes innombrables passions, mon affection la plus vive et la plus entière.
La première année où nous avons eu quelque liaison, j'ai perdu la plus nécessaire de toutes mes correspondances. Je ne pensais rien qui, à quelque égard, ne fût dirigé de ce côté, et je ne pourrai plus rien penser qui ne me fasse apercevoir et sentir ce grand vide. Madame de Beaumont avait éminemment une qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer à l'esprit aucune forme particulière, met une âme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sentiments, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité, ni un autre plaisir qu'eux-mêmes dans les seconds. Mais vous ne l'avez tous connue que malade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous nous étions liés dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le souvenir de l'innocence. Vous rencontrerez dans le monde beaucoup de femmes d'esprit, mais peu qui, comme elle, aient du mérite pour en jouir, et non pour l'étaler. Ses amis disaient qu'elle avait une mauvaise tête; cela peut être, mais aussi elle en avait une excellente, et que nous ne trouverons pas à remplacer vous et moi. Elle était, pour les choses intellectuelles, ce que madame de Vintimille est pour les choses morales. L'une est excellente à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées. N'en ayant point de propres et de très-fixes, elle entrait dans toutes celles qu'on pouvait lui présenter. Elle en jugeait bien, et l'on pouvait compter que tout ce qui l'avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits. Je suis trop avancé dans la vie, trop mûri par la maladie, pour pouvoir espérer ni prétendre aucun dédommagement. Toutefois, je dois vous dire que, sans de tels empêchements, la Providence, en vous plaçant pour ainsi dire devant mes pas quand j'éprouvais de telles pertes, m'aurait paru vouloir les adoucir et m'en consoler autant que possible. Je lui rends grâce ; mais laissez-moi me borner à profiter de ce bienfait, quand l'occasion s'en présentera, sans aspirer à vous lier par aucune espèce de chaînes.
Adieu, adieu, je n'en puis plus.