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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert VIII. Villeneuve-sur-Yonne, 24 novembre 1794€

VIII. Villeneuve-sur-Yonne, 24 novembre 1794€

Correspondance de J. Joubert · 7 min de lecture · p. 20–25 · chapitre 15 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A M. de Fontanes, à Paris.

Conseillez à votre femme d'aller à Lyon, afin qu'elle vienne nous voir. Quant à vous, il vous faudra, en temps et lieu, hasarder un petit voyage ici pour passer dix jours avec moi. Il me paraît fort nécessaire que nous nous donnions le loisir de renouveler connaissance; car il me semble que nous nous sommes un peu oubliés.

Je mêlerai volontiers mes pensées avec les vôtres lorsque nous pourrons converser; mais pour vous rien écrire qui ait le sens commun, c'est à quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier blanc plus que jamais, et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer avec soin que des choses dignes d'être écrites sur de la soie ou sur l'airain. Je suis ménager de mon encre ; mais je parle tant que l'on veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites rêveries dont la continuité m'épuise. Vous verrez, quelque beau jour, que j'expirerai au milieu d'une belle phrase, et plein d'une belle pensée. Cela est d'autant plus probable que, depuis quelque temps, je ne travaille à exprimer que des chosesinexprimables.

Je m'occupais ces jours derniers à examiner nettement comment était fait mon cerveau. Voici comment je le conçois. Il est sûrement composé de la substance la plus pure, et a de hauts enfoncements; mais ils ne sont pas tous égaux. Il n'est point du tout propre à toutes sortes d'idées. Il ne l'est point aux longs travaux.

Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte, la quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend le goût très-difficile et la fatigue insupportable; cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail, car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. Mon âme chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffire à mes mouvements. Il en résulte, pour me 'uger en beau, que je ne suis propre qu'à la perfection; du moins, elle me dédommage, lorsque je puis y parvenir, et d'ailleurs elle me repose, en m'interdisant une foule d'entreprises; peu d'ouvrages et de matières, en effet, sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle exige la lenteur autant que la vivacité. Elle permet qu'on recommence, et rend les pauses nécessaires. Je veux, vous dis-je, être parfait. Cela seul me sied et peut me contenter. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me rappelle, et dont la capacité, ainsi que la température, se trouve exactement conforme à l'étendue et à la nature de mon pauvre petit cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veux donner à mes pensées plus de pureté que d'éclat, sans pourtant bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant à ce qu'on nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan, je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile. C'est là que je résiderai quand je voudrai prendre mon vol, et lorsque j'en redescendrai pour converser avec les hommes, pied à pied et de gré à gré, je ne prendrai jamais la peine de savoir ce que je dirai, comme je fais en ce moment, où je vous souhaite le bonjour.

• IX

Villeneuve-sur-Yonne, 26 décembre 1794.

A madame de Beaumont, à Passy.

J'ose, Madame, être fort aise que vous ne soyez point partie, et fort impatient d'avoir l'honneur de vous revoir.

Votre chaumière couverte de neige aurait eu déjà mon hommage, si je n'avais craint d'effaroucher votre bonté par un trop grand empressement.

Je me suis un peu enrhumé, et je serais un téméraire d'aller tousser près de vous par cet hiver de 1709. Ma politique est, Madame, de ne vous faire que des visites qui ne me coûtent rien, afin qu'en y prenant peu garde, vous les permettiez plus souvent,

Je ne tarderai sûrement pas à avoir besoin de braver tous les frimas, par un principe de santé, et je dirigerai tout naturellement mes promenades vers Passy; l'air de ce lieu m'est favorable.

Jusque-là, Madame, agréez l'hommage du profond respect avec lequel j'approcherai toujours des lieux que vous habiterez.

Villeneuve-sur-Yonne, le 29 mars 1795.

A madame de Beaumont, à Passy.

J'ai, Madame, l'honneur de vous envoyer le troisième volume, dont je suis si excessivement mécontent, queje n'ai pas voulu coucher avec lui dans la même chambre, et que je l'ai banni de moi toute la nuit.

Je me suis armé de résolution, pour rendre ce matin aux deux autres les entrées de mon appartement. Je me ferai effort pour les lire.

Dans ce que j'ai pu parcourir, le crime qui interroge garde une sorte de dignité, et semble avoir un peu raison, tandis que l'innocence qui répond et qui s'excuse consent presque à avoir tort. C'est une histoire exécrable et menteuse, et si votre exemplaire existait seul dans l'univers, malgré le respect dont je suis pénétré pour tout ce qui vient de vos mains, je le brûlerais tout à l'heure.

J'aurais trop à dire, et les raisons sur lesquelles ma manière de sentir est fondée sont encore dans une trop vive fermentation, pour que je n'en renvoie pas les détails au temps où j'aurai le bonheur de vous revoir.

Agréez, Madame, les assurances des regrets que je donnerai toute ma vie à vos départs toutes les fois que la destinée me fera votre voisin.

_ XI

Villeneuve-sur-Yonne, 26 avril 1795.

A madame de Beaumont, à Paris.

Je dois bien des remercîments à vos récits et à ceux de madame de Sérilly. Il y longtemps que j'y pense, et que je m'abstiens de vous les adresser, parce que, dans la pointe d'humeur que la médecine me donne, je ne saurais rien faire avec grâce.

Je me contenterai aujourd'hui d'avoir sonné la lettre de votre cousine. Si, dans votre bienfaisance, vous voulez augmenter ma reconnaissance et mon plaisir, sonnez à toutes cloches l'histoire de sa détention.

Riouffe a trop allongé la sienne. Je n'aime point son Ibrascha, ni sa comparaison de Robespierre à Jésus-Christ. Il n'avait mis que sa raison et son mérite dans sa première édition. Il a mis, ce me semble, un peu trop de sa jeunesse et de ses défauts dans la seconde. Au surplus, je suis, comme Werther, ami exclusif de toutes les premières éditions possibles, quand elles m'ont plu. On ne doit jamais rien ajouter à ce qui a suffi.

J'avouerai cependant qu'il y a des traits admirables dans ces additions de Riouffe. Vous souvenez-vous de ce qu'il dit en parlant de la nature humaine : « Sa « douleur lui échappe comme son plaisir ? » Un mot pareil vaut tout un livre.

Madame de Staël en a fait un, dit-on, sur la nécessité de la paix. Si je n'ai pas le plaisir de le lire avant votre retour, c'est un bonheur que je devrai probablement à votre complaisance. De toutes les femmes qui ont imprimé, je n'aime qu'elle et madame de Sévigné.

Je vois souvent madame de Sérilly, et je vous désire souvent dans son parc, non pas que je fasse à son mérite l'injustice de ne pas me plaire avec elle ; mais vous avez des droits d'aînesse qui ne me permettront d'être souverainement heureux, à Passy, que lorsque je vous y rencontrerai.

J'y vois M. de Pange avec une grande utilité. Son esprit est austère et fort, et son rire même est profond. En m'en retournant, je pense volontiers à tout ce qu'il m'a dit; mais, en allant, je me sens plus pressé du désir de l'entendre que de celui de lui parler.

Si vous étiez ici, Madame, en grimpant la haute montagne, je me sentirais mû, poussé et soutenu par une double impatience.

Avec lui, mon imagination est un peu contrainte et n'ose pas se livrer à tous ses caprices. Avec vous, elle est plus à l'aise. Il veut qu'on marche, et j'aime à voler ou tout au moins à voleter. Mes petites ailes de mouche me démangent aussitôt que je pense à vous.

Agréez, Madame, les assurances de mon profond respect.

P. S. Souffrez que j'ajoute un mot pour vous parler de ce bon Durans. Il y a mille ans que je ne lui ai écrit. Le pauvre malheureux! Je voudrais bien qu'il vous arrivât quelque grand bonheur, pour combler son âme de joie.