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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert LXXXIV. Paris, 30 décembre 1816

LXXXIV. Paris, 30 décembre 1816

Correspondance de J. Joubert · 2 min de lecture · p. 234–235 · chapitre 82 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A madame de Vintimille.

Il est très-probable que nous sommes brouillés; mais nous le sommes sans doute en personnes d'honneur, et je puis, sans inconvenance, vous souhaiter la bonne année, et vous offrir mon petit présent, comme dans mes anciens beaux jours.

Ce petit présent n'est pas mince; ce sont, ne vous en déplaise, les quatre gros volumes in-8° des Réflexions morales, que vous avez désirés, quand vous aviez quelque bonté pour moi, et que je n'ai cessé de chercher, même depuis le temps de ma disgrâce. Je les ai enfin trouvés, il y a six semaines, et j'ai employé tout ce temps à les rendre plus dignes de vous être offerts, en y ajoutant les petites marques et remarques que pouvait y souhaiter votre curiosité. Il y manque une table des propositions notées, mais j'en ai préparé le brouillon, et je le ferai copier par des mains habiles. Le premier volume n'est pas souligné, parce que vous avez entre vos mains un premier volume à moi, qui doit me servir de modèle. Enfin tout cela sera parfait, avec le temps, et pourra vous causer quelque plaisir, si le goût que vous aviez pour les vieux livres n'est pas devenu aussi changeant que votre excellent cœur l'est devenu pour moi.

Il est pourtant bien singulier que vous m'ayez traité avec tant de rigueur. Vous m'aviez écrit, pour le 22 de juillet, la plus aimable lettre du monde, je l'avoue; il y avait même dans cette lettre deux anecdotes impayables et qui me font rire encore, j'en demeure d'accord, toutes les fois que je ne suis pas trop accablé par la douleur. Je ne répondis et je ne vous remerciai que le 4 ou le 5 septembre, et j'eus grand tort, je n'en disconviens pas. Mais ce tort, je l'avais eu vingt fois, et vous me l'aviez pardonné. Enfin ma négligence et votre indulgence étaient deux biens dont j'étais en paisible et incontestable possession, depuis treize ans, et vous avez troublé mon droit. C'est vous qui êtes impardonnable.

Quatre grands mois sans m'écrire un seul mot, vous qui écrivez deux fois par jour à tout le monde !... Je ne m'appesantis pas sur cette réflexion, qui me rendrait aussi intraitable que vous l'avez été; je veux mettre les bons procédés de mon côté.

Je commence donc, comme si de rien n'était, par mes vœux de bonne année. Il pourra même m'arriver de passer à votre porte, au premier beau jour dont je pourrai profiter. Je ne serai pas reçu, mais je laisserai mon billet. Enfin, pour n'avoir rien à me reprocher, si je deviens très-malade, je vous prierai de venir me voir in articulo mortis.

En attendant je me souviendrai de vous toute ma vie, même pendant l'éternité, si Dieu me le permet, comme dit la Harpe, dont je n'ai jamais aimé que ce mot, et à qui j'ai toujours été tenté de reprocher de ne l'avoir pas dit pour vous.