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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XXII. Montignac, 31 décembre

XXII. Montignac, 31 décembre

Correspondance de J. Joubert · 4 min de lecture · p. 46–48 · chapitre 24 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A madame de Beaumont, à Paris.

Je voudrais bien voir quelle mine vous faites aux associés de Bonaparte. Pour moi, je ne crois pas qu'on puisse jamais dire d'eux :

Soldats sous Alexandre, et rois après sa mort.

La nature avait fait tous ces hommes-là pour servir de piliers à quelque obscur musée, et on en fait des colonnes d'État ! Il est fâcheux de ne sortir de l'horrible règne des avocats que pour passer sous celui de la librairie.

Il y a deux classes d'hommes, dont les uns sont au-dessus et les autres au-dessous de la société : les beaux esprits en titre et les coquins de profession. « Il faut, › me disait autrefois quelqu'un, « mettre ceux-ci à Bicêtre et ceux-là à l'Académie, sans jamais les tirer de là. » Ce quelqu'un avait raison, et tellement raison, que si je devenais à mon tour consul et maître, j'en ferais volontiers mon penseur; mais, pour être conséquent, je n'en ferais pas mon ministre.

Ceux qui ont passé leur vie dans des ports de mer, à donner des leçons de pilotage, seraient de très-mauvais pilotes, et nous avons pis que cela. Notre pauvre flotte est confiée à des sous-maîtres qui ont toujours raisonné de la manœuvre sans la connaître, et qui ne sauraient pas même conduire un batelet dans des eaux douces.

Une fausse science va succéder à l'ignorance, et une fausse sagesse à la folie. On fera mal avec méthode, avec sérénité et avec une inaltérable satisfaction de soi-même. Chacun, content de ses principes et de ses bonnes intentions, nous fera périr de langueur, dans de certaines règles et avec art. On a modifié un mauvais système, mais on se gardera bien d'y renoncer. Eh! comment se pourrait-il qu'on y renonçât? Nos gens d'esprit n'ont d'esprit que par lui, et n'ont pas d'autre esprit que lui. Il faudrait, s'ils se désabusaient de leurs doctrines, qu'ils se désabusassent aussi de tout le mérite qu'ils ont, et de tout celui qu'on leur croit. Il faudrait ce qui ne se peut :

Convertir un docteur est une œuvre impossible.

Que le ciel désengoue Bonaparte de ces messieurs, et, à ce prix, qu'il le conserve; car, malgré nos anciens dires , la nature et la fortune l'ont rendu supérieur aux autres hommes, et l'ont fait pour les gouverner. Mais je n'attendrai rien de bon de son pouvoir ni de sa capacité, tant qu'il sera assez sot pour croire que Sieyès même a plus d'esprit que lui. Cet homme a, dans la tête, une grandeur réelle qu'il applique à tout ce qui se trouve avoir, autour de lui, une grandeur de circonstance. Il confond les individus avec les essences; il prend l'Institut pour les sciences, les écrivains pour des savants, et les savants pour de grands hommes. Son esprit vaste porte en soi les erreurs et les vérités d'un siècle qu'il admire trop. Sa raison le détrompera avec le temps; mais, en attendant, ses préjugés régleront sa conduite en beaucoup de points essentiels, et ses conseillers épaissiront ses préjugés. Quel dommage qu'il soit si jeune, ou qu'il ait eu de mauvais maîtres ! Il lais sera, je crois, dans les têtes humaines, une haute opinion de lui ; mais s'il vit peu, il ne laissera rien de durable, ni qui soit digne de durer.

Voilà ce que je pense sur un homme et des changements qui occupent certainement beaucoup votre attention, comme ils ont occupé la mienne. Je n'ai partagé ni vos ravissements, ni ceux de mon frère; mais j'ai pris à tout un intérêt aussi vif que celui que vous avez pu ressentir. J'ai peu espéré pour l'avenir; mais j'ai joui avec délices de ce moment de liberté, dont tous les partis, tous les hommes, se sont sentis tout à coup en possession et dont presque tous ont usé. J'en fais usage à mon tour dans ce peu de politique, dont j'ai cru devoir le tribut à la confiance qui règne entre nous, et à celle que je prends en la modération d'un gouvernement digne de plus d'estime que tous ceux qui l'ont précédé, mais non pas digne de louanges. Un homme eût pu en mériter; mais tant n'en mériteront point. S'il n'y avait, sous le chapeau de Bonaparte, d'autre esprit que le sien, et dans les conseils qu'un petit nombre d'hommes sensés, j'espérerais des temps meilleurs; je croirais même que nous y sommes arrivés ; mais avec une pareille cohue d'avis et de talents divers, je suis fortement persuadé que nous allons changer d'époque, sans changer d'esprit et de sort.

Portez-vous mieux; c'est le seul changement que je désire en vous.

Je laisse la plume à ma bonne compagne, qui va se plaindre de ce qu'il fait froid.