LXVIII. Villeneuve-sur-Yonne, 22 octobre 1809
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Monseigneur, Malgré mes résolutions contraires assez récentes, et qui vous sont assez connues, il me prend une envie irrésistible de vous écrire, et de vous dire une espèce d'adieu avant de quitter mes nouveaux foyers.
Je vais voir Joigny, Brinon, Saint-Florentin, Tonnerre, Noyon, Chablis et Auxerre. Je passerai plusieurs jours dans cette vieille capitale de l'ancienne basse Bourgogne, parce qu'il y a là plusieurs écoles à juger, un préfet à consulter, un aspirant de l'École normale à examiner, et un janséniste à protéger.
Celui-ci est un maître de pension qu'on me dit fort homme de bien et qui se dit persécuté : je le traiterai de mon mieux. Vous savez, Monseigneur, que ce que l'aime le plus au monde, après un jésuite, c'est un janséniste pieux.
Je n'irai point dans ce qu'on appelle à Auxerre le pays haut. J'ai cédé Avallon à M. Guéneau qui me l'a demandé et presque arraché. C'est une ville à beaux esprits où il a sans doute quelque ancien ami qu'il veut tourmenter à son aise; car vous connaissez son penchant à la maligne raillerie, le moins agréable, le moins aimable, le moins excusable, à mon gré, de tous les plaisirs défendus, et le seul qu'il croie innocent.
Il faut plaindre ce jeune esprit dont les passe-temps sont cruels, et imiter à son égard la patience du ciel lui-même, qui répand sur lui ses faveurs et qui ne l'a pas corrigé.
Je ne manquerai pas de le recommander aux prières de mon janséniste auxerrois, et je désire de bon cœur, si je puis hasarder avec vous et me permettre à moi-même un calembour, je désire qu'il soit pris à ce trébuchet. Trébuchet est le nom de cet homme de Dieu.
Je ne suis qu'un homme du monde, et je m'égare dans ma route; car ce n'est pas des défauts du prochain que j'avais résolu, Monseigneur, de vous entretenir aujourd'hui. mais de mes propres qualités. Elles ont été l'objet de mes méditations assidues dans un jour de maux et d'ennuis, et m'ont paru merveilleuses : je veux vous en féliciter. Je vous le dis sincèrement et dans le style populaire qui sied și bien à la franchise : Monseigneur, vous êtes bien heureux de m'avoir!
Je fais mon devoir à merveille, et je sais vous en amuser; je me joue avec votre hermine, j'égaye votre royauté.
Vous avez subjugué tout le monde autour de vous, excepté moi. Toutes les opinions se taisent devant la vôtre, excepté la mienne.
Je vous dis tout ce que je pense, et je pense avec vous ce que je veux.
Sans moi, vous n'auriez pas dans votre empire un sujet qui osât toujours vous dire la vérité pure. Sans moi, il n'y aurait pas dans votre cour un homme libre, ou qui du moins, vu l'intimité et la familiarité invétérées, pût, comme moi, sans offenser les bienséances, le paraître hautement et publiquement.
Sans moi, vous ne connaîtriez pas, hors de votre famille, les délices de la contradiction ; sans moi, rien ne rappellerait jamais à votre souvenir l'ancienne et douce égalité.
Et remarquez ceci, Monseigneur : celui qui sait rire avec vous de ses occupations et des vôtres est un homme grave et même austère ; celui qui se joue avec vos dignités est l'homme qui attache le plus d'importance à votre rang, à vos fonctions, et qui les respecte le plus dans son esprit et dans son cœur ; enfin l'homme qui vous contredit le plus souvent est celui qui a pour vous, en secret, le faible le plus décidé; l'homme qui vous est le moins asservi est aussi celui qui vous est le plus dévoué.
Vous n'avez jamais obtenu et vous n'obtiendrez jamais de moi tous les jours une aveugle approbation ; mais vous avez toujours exercé et vous exercerez toujours sur moi, tous les jours et à tous les moments, en dépit de vous et de moi-même, un ascendant plus glorieux.
Il y a trente ans et plusieurs mois que je vous aime : ce n'est là qu'une bagatelle; il y a trente ans et plusieurs mois que pour le talent dans tous ses détails, pour les grands traits de conduite et de caractère, j'ai pour vous, sans interruption, un sentiment bien supérieur à l'amitié; un sentiment plus rare et plus élevé ; un sentiment que peu d'âmes peuvent inspirer et peu d'âmes garder ; un sentiment dont peu d'hommes sont dignes et peu de grands hommes même capables; enfin un sentiment unique, celui d'une invariable et, pour tout dire franchement, d'une incurable admiration.
C'est sur quoi, Monseigneur, j'ai voulu vous faire aujourd'hui mon très-sincère compliment. Agréez-le, je vous prie, avec votre équité accoutumée.
Je suis très-profondément, commel'autre jour, Monseigneur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur,
Joubert
P. S. Agréez aussi, comme l'autre jour, la petite note ci-jointe, et pardonnez-moi les ratures, ce difforme tourment des yeux. On m'a interrompu plus d'une fois; je suis pressé par l'heure, et je me hâte, je galope, je m'embourbe. Je pars demain.