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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert LXXVI. Villeneuve-sur-Yonne, 30 octobre 1811

LXXVI. Villeneuve-sur-Yonne, 30 octobre 1811

Correspondance de J. Joubert · 3 min de lecture · p. 220–222 · chapitre 74 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A M. de Fontanes, à Paris

Je dis, monsieur le grand maître, qu'il n'y a pas, dans l'Université, un professeur qui ne doive être logé, chauffé, blanchi, éclairé, désaltéré, alimenté, rasé et porté ; j'ajouterai même, médicamenté.

J'ai deux grandes autorités pour étayer auprès de vous mon assertion.

1° Celle de Voltaire, homme qui savait aussi bien compter que bien écrire, et qui vous amuse toujours, au point de vous subjuguer. Vous savez qu'il promettait, textuellement et en toutes lettres, ces avantages au moindre précepteur et au plus mince secrétaire, quand il en appelait quelqu'un de Paris à Cirey, soit pour lui, soit pour ses amis ;

2° Celle d'un honnête Rhémois qui ne fut jamais soupçonné d'aucune prodigalité. Ne vous souvient-il pas que le prudent et riche père de ce pauvre Flins, qui serait assis parmi nous, s'il avait pu vivre son âge, et qui n'y consumerait pas, comme moi, en sollicitudes pour les besoins d'autrui, son embonpoint et ses éclatantes couleurs, écrivait sans cesse à son fils : « Mon fils, mon fils, * il faut que métier nourrisse homme ! »

Qu'on dise tout ce qu'on voudra, qu'on fasse comme on l'entendra; mais il n'y aura jamais ni honneur, ni bonheur, ni succès constants dans l'Université, tant que la plupart de ses suppôts y seront exposés à loger en hôtel garni, à vivre à la gargote, à voyager un bâton à la main, et à se faire soigner, en cas de maladie, à l'hô pital.

Et cependant, proh dolor et proh pudor ! c'est ce que nous voyons tous les jours!

Eh quoi! lorsqu'un gras conseiller, comme M. Noël ou M. Rendu, ou un leste et pimpant inspecteur, comme M. Gueneau ou comme moi, partent en poste pour quelque expédition brillante, ils sont payés au poids de l'or, leur traitement demeure intact, et même leur épargne, s'il est permis de prendre garde à un tel effet des voyages, grossit de tous leurs mouvements. Et lorsqu'un maigre professeur, harassé du poids de l'année et accablé de ses soucis, se voit promu à quelque emploi aussi obscur, mais un peu plus lucratif que le premier, il faut qu'il aille l'occuper, quelquefois au bout de l'empire, à ses frais et dépens ; il faut qu'il s'appauvrisse, à chaque pas, et qu'il arrive ruiné !

Est-ce là faire droit? est-ce là comme on juge?

«Mais il avance, ai-je entendu M. Rendu nous dire en plein conseil. Il avance ! mais c'est pour arriver tout au plus au tiers ou à la moitié de ce que nous avons. Il avance! mais on l'avance par justice, ou par le besoin qu'on a de lui, la faveur pure et simple ne pouvant être supposée. Si par justice, on impose son mérite; si par besoin, on taxe son utilité : dans les deux cas, la raison suffisante manque, et il y a, dans la manière dont eux et nous sommes traites, différence offensante et inexcusable contradiction.

Je m'arrête, pour le moment, à cette inégalité de poids et de mesure, et je vous dis qu'il faut la redresser et l'expier, en proposant au conseil la loi que je vais écrire ici, puisque loi il y a : « Voyager à leurs dépens d'un'ycée à un autre sera une peine infligée aux professeurs qui changeront de place pour avoir mal fait leur devoir. » Voilà ce que doit être votre loi, un règlement disciplinaire, et non un règlement bursal.