St. michael's college studies
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
r « et une rare souplesse, s'applique, comme il lui plaît, au talent des autres, et leur prête ou sait en tirer des grâces qu'on n'avait point aperçues, » M. Sainte-Beuve, ému aux accents d'une âme en parenté avec la sienne, publia dans la Revue des Deux Mondes un de ces jugements délicats, véritables révélations pour les esprits habiles à les bien écouter. A ces éloges, il est vrai, se mêlaient quelques observations, distribuées avec la mo. dération bienveillante qui est un des caractères de l'incôteaux de l'Yonne ; il cueillait des oronges dans les taillis et moi des veilleuses dans les prés. Nous causions de toutes choses et particulièrement de notre amie, madame de Beaumont, absente pour jamais : nous rappelions le souvenir de nos anciennes espérances. Le soir nous rentrions dans Villeneuve, ville entourée de murailles décrépites du temps de Philippe-Auguste, et de tours à demi rasées du haut desquelles s'élevait la fumée de l'âtre des vendangeurs. Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au milieu des bois, et qu'il prenait lorsqu'il allait voir sa voisine cachée au château de Passy pendant la Terreur.
« Depuis la mort de mon cher hôte, j'ai traversé quatre à cinq fois le Sénonais. Je voyais du grand chemin les coteaux : Joubert ne s'y promenait plus ; je reconnaissais les champs, les vignes, les petits tas de pierres où nous avions accoutumé de nous reposer. En passant dans Villeneuve, je jetais un regard sur la rue déserte et sur la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m'arriva, j'allais en ambassade à Rome. Ah! s'il eût été à ses foyers, je l'aurais emmené à la tombe de madame de Beaumont! Il a plu à Dieu d'ouvrir à M. Joubert une Rome céleste, mieux appropriée encore à son âme platonique devenue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus ici-bas : Je m'en irai vers lui; il ne reviendra pas vers moi. (PSALM.) »
(Mémoires d'outre-tombe, édit, de 1849, tome IV, p. 17 et suiv.) génieux critique. Il avait remarqué des répétitions, des erreurs de copiste ou d'imprimeur, quelques pensées obscures, quelques autres trop connues, certains chapitres surchargés de matières, certaines divisions omises et regrettables; mais, par-dessus tout, il se plaignait qu'une telle œuvre demeurât enfermée dans la confidence d'une demi-publicité; il demandait qu'une édition nouvelle la mît à la portée des esprits d'élite qu'elle devait charmer.
Moi-même, je l'avouerai, je pensais avec lui que tant de trésors ne devaient pas rester enfouis. J'essayais lentement de découvrir la pensée de M. Joubert sur tous les grands sujets abordés par sa méditation, de dégager son opinion dernière, sa doctrine, si je puis dire, des variations que le temps, l'âge ou la fantaisie avaient amenées. Je cherchais si un ordre aussi rigoureux que le permettait la nature de l'ouvrage, ne lui donnerait pas, comme enseignement philosophique et littéraire, un mérite, une utilité de plus, et s'il ne me serait pas possible d'en tirer, ne fût-ce que pour mes enfants, pour moi-même, la pensée testamentaire dont M. de Chateaubriand avait parlé, sorte de code domestique qui perpétuerait au milieu de nous les souvenirs et les leçons du foyer. Durant cette tentative, madame Joubert nous avait été enlevée, après avoir vu s'échapper au loin le nom modeste qu'elle avait cru tenir caché. Le secret en était désormais connu, et chaque jour je découvrais, dans les manuscrits que la mort venait de nous livrer, des sources non explorées, des cartons entiers dont on ne s'était point occupé, des lettres, des essais, des brouillons qui pouvaient faire la gloire d'une œuvre toute nouvelle. Au milieu de ces matériaux jusque-là négligés, une révélation inattendue, mais décisive, s'offrait à moi. M. Joubert avait écrit à la hâte, probablement vers la fin de sa vie, une note demeurée incomplète et que je transcris néanmoins, comme un témoignage de ses volontés dernières : « Si je meurs et que je laisse quelques pensées éparses sur des objets importants, je conjure, au nom de l'humanité, ceux qui s'en verront les dépositaires de ne rien supprimer de ce qui s'éloignera des idées reçues. Je n'aimai pendant ma vie que la vérité; j'ai lieu de penser que je l'ai vue sur bien de grands objets; peut-être un de ces mots que j'aurai jetés à la hâte...» Il n'achevait pas; mais en fallait-il davantage pour prouver qu'il avait compté sur l'avenir? Si la force, la santé, le temps lui avaient manqué, il n'avait point désespéré du moins du zèle de quelque éditeur posthume. La fortune sans doute ne l'avait pas trahi; une amitié généreuse venait d'exaucer splendidement son dernier vœu, et désormais son œuvre était garantie de l'oubli. Cependant elle n'était pas sauvée tout entière. Après l'association du nom fameux qui devait protéger le sien contre l'abolition du temps, il restait à accomplir une tâche de minutieuses recherches, d'attentive restauration, un travail de mosaïque littéraire qu'une longue patience et un dévouement pieux pouvaient seuls accepter. Cette mission, peut-être au-dessus de mes forces, me semblait du moins faire partie de mes devoirs; encore souffrant à cette époque, mon beau-père voulait bien la remettre à mon zèle. Il désirait de voir mon nom se rattacher au sien par un lien de plus. Je ne pouvais donc hésiter.
Les manuscrits de M. Joubert se divisaient en deux parties distinctes: d'un côté, des feuilles détachées, couvertes d'ébauches et jetées sans ordre dans quelques cartons; de l'autre, une suite de petits livrets, au nombre de plus de deux cents, où il avait inscrit, jour par jour, ses réflexions, ses maximes, l'analyse de ses lectures et les événements de sa vie. Cette dernière partie, véritable journal que, pendant plus de trente années, madame Joubert avait vu aux mains de son mari, était la seule dont elle eût jugé nécessaire de réunir les éléments. Mais les pensées n'y sont écrites qu'au crayon; des renvois, des lacunes, des abréviations fréquentes, un inexprimable désordre en rendent l'intelligence, la lecture même extrêmement pénibles. Souvent la phrase n'est qu'indiquée; la conséquence arrive sans les prémisses; le trait est lancé vers un but inconnu. Souvent aussi, en relisant d'anciens cahiers, l'auteur complète ou modifie sa pensée sur le livret courant, sans retoucher aux mots passés, sans indiquer la relation des mots présents. Il écrit le jour, il écrit la nuit. Au lit ou debout, dans son cabinet ou pendant ses promenades, à pied ou en voiture, il a toujours avec lui son petit crayon d'or, son petit cahier, et ses impressions y sont consignées avec une constance qui ne se dément jamais, mais sans suite, sans prétention, sans le moindre souci d'un regard étranger. Ainsi s'étaient amassées d'immenses richesses que ne devait pas mettre en œuvre la main qui les avait rassemblées. « Mes idées ! » s'écriait M. Joubert, « c'est la maison pour les loger qui me coûte à bâtir !» Elle lui coûtait tant qu'il ne la bâtit pas. Sa vie s'écoula à songer. Il colora de l'éclat de son imagination ou de sa parole tout ce qui s'offrit à sa réflexion ou à son regard. Il jeta sur toutes choses les vives lumières d'un esprit à la fois scintillant et profond; mais là s'arrêta son action. Peut-être le livre qu'il méditait était-il impossible à ses efforts; peut-être cet élan de tous les moments vers une perfection idéale et suprême avait-il porté sa pensée si haut, qu'il ne pouvait plus descendre aux pratiques du métier littéraire. Il y a, en effet, dans les livres une pâte, si je puis dire, vulgaire et sans saveur, qui sert de lien aux idées de l'écrivain, un métal plus ou moins précieux où s'enchâssent les diamants et les perles. Lui, dédaignait de s'en servir, et je crois qu'à force de dédain il s'en était rendu l'usage impossible. « J'ai voulu me passer des « mots, » disait-il, « les mots se vengent par la difficulté » Cela était vrai, en un certain sens du moins, vrai pour ces mots, sans valeur propre, avec lesquels l'écrivain s'amuse, en attendant l'idée, ou s'occupe à cimenter les blocs de son édifice. Quant à ceux qui tiennent la pensée enfermée en leur sein, on verra s'il savait l'en faire jaillir, s'ils étaient soumis à la voix du maître !
Cependant je les recueillais un à'un, ces mots précieux qu'il s'était contenté de jeter sur le papier, comme pour les faire rouler à loisir, les mirer à l'entour et voir briller leurs feux; je les reportais sur des feuillets égaux, immense jeu de cartes auquel j'essayais, en tâtonnant, de donner un classement méthodique; je cherchais parmi les redites la version la plus heureuse ; je rapprochais les membres souvent épars d'une pensée que le premier jet n'avait pas fournie tout entière; je contrôlais l'une par l'autre les assertions contradictoires, m'efforçant de démêler celle qui, conforme au génie de l'auteur, devait seule survivre à l'analyse. En un mot, après m'être placé, autant qu'il dépendait de ma faiblesse, au point de vue qui avait été le sien, j'agissais comme il me semblait qu'il eût agi si, la patience succédant à la fécondité, il eût employé quelques dernières années à coordonner les matériaux amassés pendant le reste de sa vie.
Et ce n'était pas seulement aux livrets communiqués à M. de Chateaubriand que je demandais de révéler M. Joubert tout entier. J'avais entre les mains ces cartons pleins d'ébauches que, depuis sa mort, on n'avait point ouverts, et dont il suffisait, en quelque sorte, de secouer la poussière, pour en faire sortir des chefs'œuvre. C'est là que j'ai trouvé, outre une foule d'aperçus nouveaux, presque tous les morceaux de quelque étendue qui figurent dans le recueil, séparément ou mêlés aux pensées. Toutefois j'y ai vainement cherché la trace d'articles anonymes insérés dans les journaux du temps. J'ai lieu de penser qu'il n'en a point écrit; et mon opinion se fonde non-seulement sur le témoignage d'un homme qui l'avait vu arriver à Paris, et qui n'a pas cessé, jusqu'à la fin, d'entretenir avec lui d'étroites relations, M. le chevalier de Langeac, mais sur la nature même de son esprit et de son talent. « Le ciel, » disait-il, « n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donné pour éloquence que de beaux mots. Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu. » Il avait contracté, en effet, une telle habitude de procéder par pensées isolées, par couplets, pour ainsi dire, qu'il n'a même jamais réuni en une seule trame les lambeaux des pièces de quelque haleine insérés dans cette édition. C'est moi qui, adoptant la leçon qui me paraissait la meilleure, parmi de nombreuses copies de ces parcelles, ai rapproché en faisceaux les rayons jusque-là demeurés épars.
Sa correspondance était le travail le plus suivi qui lui eût survécu, en même temps que le reflet le plus fidèle de sa personnalité. Les pensées auront sans doute un grand prix, aux yeux des hommes qui attachent quelque valeur à la nouveauté des aperçus, à la finesse des expressions, à l'éclat des images. Elles offriront aux esprits délicats une abondante et délicieuse pâture; mais les lettres de M. Joubert montrent de plus près encore l'aménité de son âme, son dévouement à l'amitié, sa philosophie sereine et naïve. Je ne sais quelles exhalaisons embaumées de douceur et de paix semblent s'échapper de leurs pages. Il y a là bien plus que le souvenir et le culte de l'antiquité ; j'ai cru y retrouver l'antiquité elle-même se reproduisant, par un caprice du hasard, sous une plume contemporaine, et j'en ai recherché les débris avec l'empressement curieux qu'on mettait à découvrir quelques épîtres égarées de Pline ou de Cicéron. Mon insistance a pu même, j'ai lieu de le craindre, paraître incommode à quelques-uns de ses amis. Qu'ils reçoivent ici ou mes remercîments ou mes excuses. J'obéissais, en les fatiguant de ma prière, à un besoin impérieux, celui de montrer sous un aspect de plus cette nature d'élite jetée sur la terre comme un modèle, et qui demeurera désormais un des plus rares ornements du siècle où elle a paru.
Maintenant ma tâche est accomplie. J'y ai consacré, pendant trois années, tous les intervalles de loisir que me laissaient des fonctions laborieuses, car j'avais à compenser par la longueur du temps l'inhabileté de l'ouvrier; mais je serais payé deux fois si l'on m'en savait quelque gré. N'est-ce point assez d'avoir profité le premier du bien que M. Joubert voulait faire, lorsque, plus ambitieux d'utilité que de gloire, il s'écriait : • Je ne suis plus qu'un tronc retentissant, mais quiconque s'assied à mon ombre et m'entend devient plus sage? » Si la longue halte que je viens de faire sous cet abri protecteur a laissé pénétrer plus de clartés dans mon esprit, plus de bonne volonté dans mon âme, plus de repos dans ma vie, qu'ai-je à demander encore à la fortune?..... Il ne me reste qu'à contempler en silence les âmes privilégiées qui, sachant le comprendre à leur tour, s'élèveront avec lui sur les hauteurs où la voix des passions expire, où tous les nuages se dissipent, et tous les horizons s'étendent.