Correspondance. Villeneuve-le-Roi, le 19 octobre 1788
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A M. le baron de J*, à Paris.
Monsieur, je veux vous parler de M. de Fontanes. Ses talents sont rares, son caractère élevé, sa naissance honorable. Il est fait pour prétendre à tout. Son père, d'une très-ancienne famille protestante que la religion avait ruinée, est mort, dans la force de l'âge, inspecteur général du commerce, et digne d'en être le ministre. Sa mère était une Fourquevaux, maison considérable du Languedoc, dont la splendeur subsiste encore. . ne reste à M. de Fontanes que des sœurs, filles de sa mère, qui tiennent à Niort, en Poitou, un rang distingué. C'est à Niort que M. de Fontanes est né.
Sa fortune est modique; ce n'est pas qu'il soit sans patrimoine; seulement il a le cœur trop grand pour ne pas s'y trouver resserré. Il a trente et un ans; ses sentiments sont droits et forts; ses principes sont sains. Son seul défaut est une certaine mobilité d'opinions, très-agréable en lui, et dont ses amis seraient bien fâchés de le voir corrigé. Cependant il la perdra dès qu'il verra son sort fixé.
M. de la Harpe et M. Ducis vous diront ce qu'ils pensent de son talent qu'ils connaissent, et que je connais mieux qu'eux, parce qu'il ne leur a montré que ses ouvrages, et qu'il m'a fait voir plus d'une fois tout son génie. Il sera certainement un des plus grands poëtes que notre siècle ait produits, et on peut le regarder comme un homme destiné à faire, un jour, le plus grand honneur à son pays. Quoique le Verger soit un poëme très-agréable, il ne faut pas le juger par le Verger; comme il ne faudrait pas juger la voix de mademoiselle C*** par une ariette, quoiqu'elle chante les ariettes à merveille. Elle est faite pour les grands airs, et lui pour les grands sujets. Il fait les vers comme elle chante. C'est là l'époux qui lui conviendrait. Si j'ai bien su l'apprécier, en effet, il lui faut pour mari un homme célèbre, et si je connais bien les hommes célèbres qui existent en ce moment, M. de Fontanes est le plus digne d'elle, et le seul qui soit propre à remplir parfaitement toutes vos vues.
Il est jeune; il est aux portes de l'Académie; il a déjà de la gloire, et son mérite est de cette espèce verte et robuste qui ne fait que croître avec le temps. En le mariant, en lui donnant de la fortune et une fille charmante, propre à entretenir en lui un perpétuel enchantement, vous rendriez un grand service aux beaux-arts et à la France: vous hâteriez l'achèvement d'un grand homme. Il faut que les grands talents, pour acquérir leur maturité, aient été battus par l'adversité passée, et qu'ils soient favorisés par la prospérité présente. Ce sont là leurs vents et leur soleil.
Ni les goûts ni les travaux de M. de Fontanes n'éloigneraient de vous mademoiselle C*** que vous aimez. Il pourrait demeurer six mois de l'année à Lyon. Quelques voyages à Paris lui suffiraient pour y visiter ses amis. Sa société augmenterait tous vos plaisirs; lui-même est charmé de la vôtre. Ni votre simplicité ni votre générosité ne le gêneraient. Il a un parler qui fait penser et qui réveille; singulièrement aisé à vivre, il a toujours vécu noblement. Enfin il aime, comme vous, les arts, les artistes et toutes les sortes de mérite. C'est le dernier ami qui puisse vous être nécessaire.
Je vous le propose: il n'en sait rien. Ce projet, que j'ai mûrement examiné, vient de moi seul ; je me suis cependant assuré qu'il ne me dédirait pas. Rien ne vous serait plus facile que de trouver, à Paris, des renseignements exacts sur tout ce que j'ai eu l'honneur de vous attester. Ne négligez pas cet avis. J'ose vous assurer que c'est ici une affaire digne de toute votre attention.
Vous avez, pour votre aimable filleule, des sentiments bien honorables pour votre cœur, et dont elle paraît bien digne par sa candeur, ses grâces et sa modestie. C'est très-probablement son bonheur que je vous propose. Il se présente à vous de lui-même, ou du moins offert par la main du hasard. Si vous m'en croyez, vous voudrez le prendre. Quelle convenance digne d'être désirée manquerait à ces heureux jeunes gens ? L'inégalité même de leurs fortunes en est une très-grande. Si l'on veut être heureux par la fortune, en se mariant, il faut la donner ou la recevoir. On gagne en ceci tout ce qu'on perd, quand toutefois on choisit bien, ce qui n'est pas toujours facile.
Maintenant j'ai tout dit. Vous avez l'âme belle; madame de C*** a l'esprit observateur et pénétrant : ce que vous déciderez l'un et l'autre sera certainement le meilleur parti. Quant à moi, je vous aurai dit la vérité. I y a dix ans que M. de Fontanes est mon intime ami. Je dois beaucoup à ses sentiments ; mais je n'ai rien payé qu'à son mérite. Certes il vaut plus d'un million ; mais mademoiselle C*** le vaut lui-même. Je suis, etc.
II
Montignac, 21 novembre 1792.
A mademoiselle Moreau de Bussy.
Il n'y a pas assez de douleurs pour vous plaindre, Mademoiselle. C'est à la raison et au temps que je livre votre affliction : eux seuls peuvent vous consoler. Aunom du ciel, ne rejetez pas l'avenir et laissez couler le présent. Vous avez fait d'irréparables pertes; mais vous n'avez pas encore atteint le milieu de votre carrière, et la vie, en son étendue, peut vous offrir des compensations inconnues. Ne faites pas à la Providence l'outrage de croire qu'elle est épuisée à votre égard et qu'elle n'a, dans ses trésors, rien qui puisse vous dédommager. De grands biens peuvent encore vous attendre. La nature, qui est pleine de douleurs, est pleine aussi de consolations. Vous ne seriez pas sage de les repousser. Jusqu'à ce qu'elles se présentent, acceptez du moins les distractions légères que vous offrent tous les objets dont vous êtes entourée. Il y a dans celle de nos facultés morales que nous appelons sensibilité une disposition à l'excès, une sorte d'irritabilité qui a besoin d'être tempérée par les jouissances pures et paisibles des sens. Quand on tient ses sens dans l'inaction, dans la contrainte et le néant, l'âme devient aride comme une plante sans rosée. Mêlez, je vous en supplie, quelques sensations à vos sentiments; aimez quelques odeurs, quelques couleurs, quelques sons et quelques saveurs, ou vous ne serez point assez sage. Le ciel a fait des biens divers. J. en a créé pour l'âme; il en a créé pour le corps. Useriez-vous n'accepter que la moitié des dons que sa main vous offre, dédaigner et rejeter l'autre? Certes, vous en seriez punie.
Pour moi, s'il m'est permis de me citer en exemple, je remplis de mon mieux, dans toutes les circonstances, l'obligation d'être heureux. Je le suis toujours autant que je le puis, et quand je le suis peu, je dis à Dieu : Vous le voyez, Seigneur, je ne puis faire davantage! Pardonnez à mon infirmité et au cours des événements. ›
Je ne prétends être insensible, en effet, à aucun des accidents de la vie, et je serais même bien fâché de l'être. Mais, dans la multitude infinie de manières dont nous pouvons être affectés, il n'est pas un de ces événements, heureux ou tristes, qui ne soit capable de produire en nous un sentiment sublime et beau. C'est ce sentiment que je cherche. Je passe rapidement par tous les autres, pour ne m'arrêter qu'à lui. Lorsque mon âme a pu y parvenir, elle s'y tient, et pour toujours. Mes douleurs ainsi que mes joies sont éternelles. J'en éprouve chaque jour qui durent depuis mon berceau. Mais ces douleurs pures valent de la joie, et je sais, par mon propre exemple, que l'affliction même n'estpas ennemie du bonheur, c'est-à-dire de l'état où l'âme goûte en soi une constante satisfaction. Il importe peu qu'elle soit contente des événements, pourvu que sa manière de les sentir la rende contente d'elle-même. Elle l'est par la perfection de cette sensibilité qui, bien apprise et bien menée, sait extraire du miel de tout. Il y en a jusque dans les peines.
Mais vous craignez, dites-vous, en acceptant des consolations, d'outrager et de blesser les chères ombres, les manes sacrés de vos amis. Il y a là une exagération de sentiment et de langage que je ne saurais ménager.
Aucune affection honnête ne peut blesser des êtres bons. Si, dans notre imperfection terrestre, nous éprouvons des jalousies, elles cessent et se déposent avec le limon qui environne notre nature. Au delà de cette vie, tout est clarté, tout est bonté. Eh ! sur cette terre même on ne trouverait pas d'âme grande qu'un sentiment doux pût blesser, si, dans l'enveloppe grossière où nos cœurs sont cachés, et dans l'aveuglement où nous tient notre orgueil, nous ne supposions pas que les amours dont d'autres que nous sont l'objet donnent une exclusion humiliante aux amours qu'on avait pour nous, et que toujours on nous ôte ce qu'on accorde, on nous chasse quand on admet, on nous dépouille s'il y a partage. Nous voulons être aimés seuls, de peur de n'être point aimés.
Mais les intelligences célestes sentent bien différemment. Flattées uniquement de la partie spirituelle et pure de nos sentiments, elles nous permettent de disposer de tout le reste. Il y a, dans nos affections, une partie huileuse et grasse, si je puis dire, qui ressemble à la fumée de nos flambeaux: celle-là est pour les vivants. Il en est une autre subtile, excellente et céleste, qui peut être comparée à la lumière, à la flamme,' et qu'on garde en la communiquant: celle-là est pour les amis que vous avez perdus. C'est d'elle seulement qu'ils peuvent se soucier; car elle est seule digne d'eux. Ceux qui y participent ici-bas ne leur en dérobent rien. L'idée de partage qui, pour nous aveugles, est inséparable de l'idée de dimi nution, parce que l'un ne s'opère point sans l'autre sur les objets matériels que nos mains tâtonnent sans cesse, n'offre à ces êtres clairvoyants qu'une impression d'étendue qui leur plaît et les réjouit.
Ah! si nous devenons des anges (et que pouvons-nous devenir autre chose dans une meilleure vie?), sans doute alors nous désirons que ceux qui nous furent chers puissent être assez semblables à nous-mêmes pour aimer comme nous, d'un amour entier et parfait, tous les êtres sensibles et bons. Cela ne leur est pas possible, hélas! leur cœur est trop borné. Mais du moins la part de tendresse que nous exigeons d'eux, par un ressouvenir des impressions reçues au temps de la mortalité, est-elle compatible avec toutes les affections qu'ils sont capables d'éprouver dans leur prison passagère, et dont leur condition sur la terre leur fait un devoir autant qu'un plaisir.
Il n'y a là d'autre exaltation que celle qu'il faut pour s'élever au-dessus de la vie présente. Il vous en faut bien davantage pour vos ombres et vos manes, mots qui, en enveloppant d'une espèce de corps vaporeux les esprits de vos chers amis, vous les représentent encore imbus des passions et des grossièretés humaines, et ne les laissent se peindre à votre imagination que sombres, et tristes et morts; idées injurieuses et fausses, si l'opinion de l'immortalité, qui est la vôtre et que je partage, est vraie, consolante et belle...
Il m'est venu pendant que j'écrivais ces vagues conceptions une foule d'autres lueurs qui, dans leur course rapide, n'ont tait que passer devant ma vue, et dont l'apparition légère me pénétrait d'une lumière dont rien n'égale les douceurs. Elles ne me trompaient pas, assurément; il me semblait y voir la vérité, la sentir et la toucher; il me semblait entrevoir ce qui est au ciel Elles ne me trompaient pas, car il n'appartient point à l'erreur de donner sans effort, sans action, et par le seul effet de son approche, un contentement si complet et si calme à l'âme humaine : il n'y a pas entre elles assez d'analogie pour cela.