LVI. Issy, 8 août 1806
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A madame de Vintimille.
Chateaubriand partit de Paris, le dimanche 13 juillet, à trois heures après midi, pour se donner le plaisir de voyager toute la nuit.
Dans la matinée, il eut du loisir, et en employa une partie à visiter ses plus chers amis, quoiqu'il eût reçu leurs adieux la veille au soir. Il vit entre autres M. Molé, à qui, par parenthèse, il recommanda, en cas d'événement, son oraison funèbre, dont il lui assigna la place, laissant d'ailleurs à son choix le texte et les divisions. Il lui recommanda aussi, s'il ne revenait pas, d'aller chercher en Angleterre des papiers qu'il y laissa dans ses mauvais jours, et M. Molé le lui promit.
Si vous me demandez de quelle humeur il était dominé, lorsqu'il faisait ces prudentes et lugubres dispositions, je vous répondrai que quelques-uns disent qu'il était triste, mais que j'assure qu'il était gai. Il passa plus d'une heure avec moi, et nous rîmes comme des fous. Fontanes cautionne aussi sa bonne humeur.
Rentré chez lui, il se trouva du temps de reste, et, pour se désennuyer par quelque fantaisie, il se fit apporter des armes ; j'entends des armes à acheter, des pistolets, des carabines, des espingoles. Je nomme ces dernières sur la foi de la relation qu'on m'a faite, car je ne sais pas ce que c'est. Je n'avais jamais lu ou entendu ce mot depuis Louvet.
L'ennui était grand, apparemment, et la fantaisie fut forte. Il prit beaucoup de cette menue artillerie; M. de Clausel, homme digne de foi, m'a protesté qu'il lui en avait vu payer pour huit cents francs.
Je suppose qu'il lui vint en tête d'équiper quelque petit bâtiment à ses dépens, si, en arrivant à Trieste, il ne trouvait pas la navigation libre, et qu'il prit ces précautions pour s'assurer le voyage d'Athènes à main armée, s'il ne pouvait pas le faire autrement.
Quoi qu'il en soit, il eut besoin sans doute de beaucoup d'adresse pour distribuer ce surcroît d'équipage dans sa voiture déjà pleine, et surtout pour l'y cacher aux yeux très-pénétrants de madame de Chateaubriand, qui lui avait déclaré l'avant-veille, en ma présence, qu'en voyage « elle aimerait mieux voir un brigand qu'un pistolet. »
Tous ces arrangements finis, les chevaux arrivèrent, et on partit. Il avait pour voiture une grosse, grande e* belle dormeuse : c'est son bâton de voyageur. Cette dormeuse démarra, en emportant sa femme et lui dans le fond, une énorme femme de chambre sur le devant, et, sur le siége, le frère de sa cuisinière qu'il emmène à Constantinople, et que, par une bizarrerie dont assurément il rira pendant toute la route, il s'est avisé d'habiller comme un icoglan. Il faut vous dire que cet icoglan, qui est d'ailleurs un brave garçon, a au moins ses quarante-six ans, et la peau d'un rôti brûlé. Or il l'a affublé d'une espèce de turban bleu, orné de galons d'or, petite veste et pantalons de même couleur. Il a oublié les moustaches, ce qui sera la cause que le pauvre homme, qui a l'air fort doux et l'œil d'un menuisier honnête, tel qu'il l'avait toujours été, ne pourra faire peur à personne et fera rire tout le monde, à commencer par son patron.
Il arriva que le postillon se trouva vêtu comme le domestique, et tout à neuf, ce qui fit faire à la portière de la maison des conjectures qu'elle communiquait à tous ceux qui entraient, l'un après l'autre, pour dîner chez sa maîtresse, ce jour-là, et qu'heureusement pour lui le voyageur n'entendit pas : « Voyez-vous Monsieur, voyez-vous Madame? » disait-elle. « Le postillon et le domestique ont le même habit. Monsieur part aux dépens du gouvernement. Oh! il a une belle place! » Quelques charitables personnes voulurent se donner la peine de redresser ses idées ; mais elle persista dans la haute opinion qu'elle avait de ce départ, et, au passage de la voiture, on remarqua qu'elle fit une de ces profondes inclinations de corps, de ces révérences d'anéantissement, que ses semblables réservent pour les occasions où il entre de ce respect qu'on rend aux têtes couronnées. C'est le dernier salut que reçut le pauvre garçon, et je le prends à bon augure. Il ne part pas et ne reviendra pas ce que la portière l'a cru; mais il reviendra riche de beaux sentiments et de belles imaginations, dont il agrandira son mérite, sa réputation et la place qu'il occupe dans les esprits. En tous cas, il en aura toujours une immense et des plus élevées dans le cœur de ses amis, quoiqu'il ne se ménage guère pour eux, et qu'ils soient tous en droit de lui faire bien des reproches. Écoutez la fin de ceci.
Il m'a écrit trois fois. Par sa première lettre, écrite de Lyon, il m'apprenait qu'à Nevers on l'avait jeté dans la Loire. A cela il n'y a rien à dire : on n'est pas responsable du fait d'autrui, fût-on noyé.
Mais il me dit dans la seconde, écrite de Turin, qu'il a pensé être brûlé, et ici c'eût été sa faute. Concevez, s'il vous est possible, l'excès de fureur où je suis entré, en lisant les détails que je vais écrire.
Et d'abord, il paraît que le jour de son départ de Lyon il voulut aussi partir tard et voyager la nuit : sans cela que ferait-on d'une dormeuse? Il paraît encore que, dans la matinée, il eut du loisir comme à Paris, et que, ne sachant qu'en faire, et par la pure horreur du vide, il se mit à charger ses armes. Entendez bien que ce fut toujours en cachette, et par un passe-temps ignoré de tout autre que lui : je vous en ai dit la raison. Tout cela présupposé, voici quel fut et surtout quel risqua d'être l'événement.
Il part. Au moment où la voiture arrivait sur la place Bellecour, un de ses pistolets prend feu sur son repos; au bruit de l'explosion, madame de Chateaubriand s'évanouit ; les chevaux s'arrêtent ; tout le monde accourt et les environne. On descend; personne, grâce au ciel, n'est blessé; madame de Chateaubriand revient à elle, et déjà on se félicite d'avoir échappé au péril, quand tout à coup quelqu'un s'écrie que le feu est à la voiture. Je suppose qu'il en sortait de la fumée, et que la pensée que le pistolet parti n'était pas seul fit craindre à tous une seconde explosion. Chateaubriand ne dit rien de tout cela, mais on l'imagine aisément, car tout le monde prit la fuite, à ce qu'il dit. Alors il se ressouvint qu'il avait caché, dans un coin, quatre ou cinq livres de poudre ! - « Heureusement, » dit-il, « il ne perdit point la tête; il ouvrit sa voiture, y monta, saisit le paquet fatal, et, trouvant que les cordons de ce paquet étaient en feu, il l'éteignit. - Sans son courage et son industrie, » ajoute-t-il, car l'abominable ose se vanter, plaisanter même, « lui, sa femme, la berline, le postillon et les chevaux étaient en l'air! »
Il finit en m'assurant qu'une demi-heure après tout était réparé, et que de là à Turin tout s'est passé le mieux du monde. J'en suis charmé; mais, après de telles nouvelles, nous avons délibéré et conclu, madame de Coislin et moi : 1° que nous garderions le secret sur ces imprudences ; 2° que nous chercherions partout un homme capable de nous plaire et de se faire aimer de nous comme lui; 3° que si nous trouvions un tel homme, nous lui interdirions, à lui, tout commerce avec nous, et toute administration de son propre talent. Enfin il nous faut un Chateaubriand plus sage. Voyez si vous en connaîtriez quelqu'un ; nous nous brouillerons volontiers avec celui-ci, si vous pouvez nous en fournir un autre, et nous vous conseillerons d'en faire autant. Mais j'ai grand peur que cette tête-là n'appartienne à un homme unique, et qu'à tout prendre nous ne soyons éternellement condamnés à l'aimer tel qu'il est, constamment et à la fureur, quoique avec fureur.
Sa troisième lettre est d'un sage. Elle est écrite de Milan, où d'abord il se félicite d'être arrivé exactement huit jours après son départ de Paris, et à la même heure, et où ensuite il ne dit et ne fait probablement que des choses sensées. Il m'apprend, entre autres, qu'il a déterminé sa femme à revenir aussitôt après son départ; il m'annonce que nous la verrons dans un mois, et que nous pourrons l'emmener avec nous à Villeneuve, au commencement de septembre, ce qui me fait grand plaisir.
Du reste, il paraît, quoiqu'il n'en dise rien, que la poudre, et peut-être les armes, ayant manifesté leur existence et leur voisinage à madame de Chateaubriand, elle les a fait jeter dans le Rhône; car son mari, qui aurait sûrement employé son séjour à Milan à les fourbir, s'il les avait encore eues à sa disposition, ne s'est occupé qu'à m'écrire une longue lettre, et à regretter ses amis. « Il est prêt à pleurer, » dit-il, « quand a il songe qu'il ne pourra pas avoir de nos nouvelles. Il reconnaît « qu'on est bien insensé et même bien coupable de s'éloigner aussi volontairement de ceux a qu'on aime et dont on est aimé...; et pourquoi? s ajoute-t-il, « pour aller où?.... Il n'en sait rien. » Enfin il se montre là ce qu'il est si souvent, le meilleur et le plus aimable enfant du monde : d'où je conclus qu'il était désarmé.
J'attends à tout moment une lettre de lui, pour m'annoncer son arrivée à Trieste, et je m'étais promis de vous donner alors le journal complet de son voyage jusqu'au port; mais, puisque vous êtes si pressée, je ne veux plus attendre, et, à mon ordinaire, je vous apprends ce que j'ai su. Tout est exact dans mes récits. Si vous doutez de ce que je n'ai pu savoir, ni par lui ni par moi, je vous citerai mes autorités sur tout cela, et, certes, vous les trouverez, comme on dit, irréfragables.
Je vous écris d'Issy, où je suis en famille depuis huit jours. Vous savez où est Issy. Mon frère y a une petite maison, et parce qu'elle est placée hors de Vaugirard, il s'y croit à la campagne. Nous tâchons de le croire aussi.
Voisin de Fleury et de madame de Pastoret, j'ai été la voir, il y a huit jours. Elle m'avait donné de vos nouvelles; de sorte que celles que j'ai reçues de votre santé ont continué à me faire plaisir, sans me surprendre.
Une autre fois je vous parlerai de vous et de moi; la relation m'a assommé. Mais je me suis consacré à mourir au service de toutes vos curiosités. Malheureusement je n'aurai plus de nouvelles à vous donner ; je ne saurai plus rien, et ne pourrai par conséquent vous être bon à rien. Soyez sûre, au moins, que rien ne m'intéressera autant que d'apprendre que vous continuez à vous porter mieux, et que vous songez à me le dire. Mon frère va mal, lui. Son ancien mal l'a repris, et rien ne l'a jusqu'ici soulagé que Zimmermann, Sur la solitude : c'est un remède qu'il vous doit.
Il y a près d'un mois que je n'ai vu M. Molé. J'ai su qu'il était venu deux fois depuis huit jours; mais il y en a neuf que je suis absent.
J'ai lu madame Cottin. Je vous passe, à vous, votre goût pour elle, parce que, si vous aimez ses mauvais romans, c'est par simple reconnaissance du plaisir que vous y trouvez, ce qui est juste et même délicat. Vous n'en faites point pour cela, comme quelques autres lectrices, une grande femme et un génie. Son dernier ouvrage m'a paru irréprochable, et voilà tout. C'est un éloge qu'au reste elle a mérité pour la première fois.
Mais, bons dieux! pourquoi me faites-vous vous parler de madame Cottin? Je n'ai pas même le temps de vous pailer de vous-même. Ce sera pour une autre fois.
P. S. Vous ne m'envoyez pas les vers de M. de Vintimille, et ne m'en dites rien. Je ne vous donnerai plus de nouvelles, quand même il m'en viendrait. J'en excepte pourtant l'arrivée de Chateaubriand à Trieste, parce que je m'y suis engagé.