XCIX. Paris, 13 juillet 1822
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A madame de Vintimille.
Vous deviez revenir, et je ne vous ai point revue; mais vous avez été retenue ou détournée par des soins, des devoirs et des douleurs si respectables que je n'ai pas murmuré.
Je voulais aller vous voir, commencer par vous les deux ou trois visites dont j'avais le projet, quand elles me seraient permises par le retour d'un peu de force; vous offrir enfin les prémices d'une convalescence que l'on me faisait espérer. Cet espoir n'a été qu'un rêve. Mes essais de mouvement n'ont abouti qu'à quelques promenades qui m'ont nui. Il a fallu reprendre le repos et la réclusion et attendre de meilleurs temps.
Impatienté de ces contrariétés, et ne pouvant plus me passer de vous, j'ai envoyé savoir où vous étiez, dans l'intention de vous prier de venir adoucir ma captivité. On a répondu à votre porte que vous partiez le lendemain de ce jour-là, à cinq heures du matin, et qu'ainsi il fallait déjà vous considérer comme absente.
Je vais m'éloigner aussi. Je pars demain, et je ne puis plus espérer de vous revoir que cet hiver. Je vais essayer d'un autre air et d'une autre vie. Adieu donc, et conservez-moi, je vous en conjure, un peu de cette amitié dont l'idée et les témoignages me sont si précieux, et que si peu de gens conservent pour ceux qui leur deviennent inutiles, et qui ne peuvent plus les aimer que de loin et dans le silence.
Voici le plus joli petit Horace qui existe dans le monde entier. Rien n'est si lisible ni si peu volumineux Vous pourrez le porter toujours avec vous et le lire où il vous plaira. Je suis ravi de pouvoir vous l'offrir. Ce sera, si vous le voulez bien, mes étrennes de cette année et mes tubéreuses pour le 22 juillet qui approche, et dont je me souviendrai à Villeneuve.
J'ai substitué ce livret à celui dont je vous avais parlé, et qui n'aurait pas pu avoir pour vous le même mérite.
Portez-vous toujours bien, femme aimable, femme excellente, vous en qui la santé couronne tous les dons du ciel et en permet le libre usage. Pour moi, je ne suis plus qu'une âme, un souffle, un cœur qui vit de souvenirs, et le vôtre fait mes délices.
Paris, 22 juillet 1823.
A madame de Vintimille.
J'attends M. Frisell, qu'on me dit de retour, pour avoir de vos nouvelles. J'apprendrai de lui, avec joie, que vous vous portez bien, que vous vous amusez, que vous animez tout par votre aimable esprit, par votre heureuse humeur, par votre parfaite raison, par votre présence riante, dans le lieu que vous habitez. Vous étiez plus jeune, il y a vingt ans, lorsque je marchais à vos côtés, et que vous donniez le bras à Chateaubriand, à pareil jour, à pareille heure, en parcourant certaine allée que je vois presque de mon lit, et où, à mon très. grand regret, je ne puis pas aller célébrer cet anniversaire; mais vous n'étiez pas plus aimable. Votre présence et votre souvenir font également mes délices. Continuez à vous faire adorer, et aimez-moi toujours un peu. Les tubéreuses ne sont pas encore en fleur cette année. J'avais pris toutes les précautions possibles pour en avoir à mon réveil; mais on n'a pas pu en trouver. J'ai souscrit pour les premières qui paraîtront.
Quatre heures.
Ce M. Frisell ne me vient point. Il est apparemment à quelque club ou à la Bourse. Quelles vilaines occupations il se fait là ! Puisque je ne puis pas même savoir positivement où vous êtes, j'adresse ma lettre à Paris. Il ne sera pas dit que le jour de Sainte-Madeleine s'achèvera sans une missive de moi à vous, puisque je ne vous ai point écrit la veille. Je ne vous parle ici que de mon souvenir; mais dans ce souvenir, que de choses !...
J'ai vu ces jours-ci feu Chênedollé qui ne s'est informé que de vous, qui ne m'a parlé que de notre ancien bon temps, qui ne s'occupe comme moi que de ce qu'il a connu d'aimable, et de ce qu'on peut lire de bon. Ce que c'est que de survenir à propos ! je l'ai trouvé un homme incomparable.
Si vous avez autour de vous M. Julien, dites-lui que je ne l'ai pas oublié. Celui-là aussi est fidèle à nos souvenirs. Adieu, adieu.
CI
Paris, 16 août 1823.
A madame de Vintimille.
Il y a des choses bonnes à savoir et meilleures à igno rer; mais quand on les sait, le mieux est de les savoir parfaitement. Telle est cette querelle du quiétisme dont vous et moi et tant d'autres avons été plus ou moins occupés, dans le noble loisir où nos oisivetés nous laissent. Un homme a traité ce sujet avec plus de soin et d'exactitude qu'on ne l'avait encore fait. J'ai parcouru son livre; il y a du vrai et du nouveau : du vrai qu'il me semblait avoir seul connu jusqu'à présent, et du nouveau qui m'a appris que je n'avais pas tout su. Vous êtes curieuse, éclairée, et véritablement amie de la justice; cela pourra vous intéresser.
J'ai donc fait donner ordre à Le Normant de vous envoyer ce livre par la poste, à Dieppe, où j'espère que vous l'aurez déjà reçu. Ce sont vos étrennes au mois d'août, et pour le moins, vous ne vous plaindrez pas de l'exiguïté de leur dimension. Elle est presque immense comme la mer où vous baignez votre parente. Ce sera, par la circonstance, un mérite de proportion.
Au surplus, il y a bien là du fatras, comme dans tous les gros livres. L'auteur ne sait pas en faire de minces. C'est un abbé Guillon, de la bibliothèque Mazarine, qui a écrit l'histoire du siége de Lyon, il y a vingt ans, et un nécrologe des martyrs de la révolution, il y a deux ans. Il est diffus, mais il est laborieux, instruit, et il cherche la vérité, m'a-t-on dit, avec une infatigable obstination. M. de Féletz qui, par parenthèse (j'aime fort les parenthèses, et je voudrais les remettre en honneur), s'est chargé de faire partir le volume, doit en rendre compte incessamment dans les Débats; je vous exhorte à lire son article : je crois qu'il sera excellent.
Je vous adresse cet avertissement à Paris. J'ai supposé, pour le livre, que la poste saurait vous découvrir à Dieppe, sans autre désignation que votre nom. En tout cas, ma dernière précaution remédiera à tout. En recevant le billet, vous pourrez réclamer le volume, s'il ne vous a pas été remis.
Nous nous sommes écrit le 22 juillet; mais je n'ai reçu votre lettre qu'à cinq ou six jours de date. J'espère que la mienne aura été plus diligente.
Je désire que vous reveniez à Paris, ferrée à glace par l'abbé Guillon, et toute prête à instruire les ignorants et à faire taire les entêtés. Mais je désire aussi que, lorsque vous aurez terminé avec l'abbé Guillon, en dépit de sa glace et de son mâchefer, car il en a, vous reveniez bien vite, afin que je puisse, du moins, m'imaginer que vous n'êtes pas loin de moi. E fra tanto, je baise vos aimables mains.