XXXVII. Villeneuve-sur-Yonne, 9 septembre 1803
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Si vous avez réellement envie de passer ici quelque temps, venez hardiment, mon cher ami.
Vous ne dérangerez dans cette maison personne que moi.
Vous me prendrez ma chambre, mon temps, mes loisirs et mes occupations ; mais vous êtes bien assuré que le plaisir de vous avoir pour hôte est au-dessus de tout cela.
Il faut seulement vous consulter vous-même, et voir, par exemple, si vous pouvez vous passer de valet de chambre. Nous n'avons ici que des filles fort laides; mais pour rien au monde nous ne voudrions leur donner en spectacle un domestique de Paris. Le seul aspect de l'oisiveté de ces drôles-là est propre à corrompre la simplicité laborieuse de tout un pays.
Il y a au bout de notre rue un perruquier qui sera à votre service; notre petite servante battra vos habits. Nous vivons avec abondance, et je suis d'ailleurs peu en peine de vous bien traiter à table. Je sais que rien n'est plus aisé, malgré vos prétentions à la gourmandise, que de vous faire prendre pour excellente une chère détestable.
Vous aurez une chambre vaste où il ne pleut pas, un cabinet de propreté et une baignoire attenant; trente coteaux autour de la ville et toute la terre autour de vous.
Vous serez seul tant qu'il vous plaira, et avec nous quand vous voudrez.
Si une telle situation suffit à votre félicité, partez sans la moindre crainte de nous causer l'incommodité même la plus légère. Nous ne nous gênerons point du tout, à condition que vous ne vous gênerez pas non plus, et que vous demanderez hardiment ce qui vous manquera, comme si vous étiez chez vous. Vous pourrez même tempêter si l'humeur vous en prend ; nous en rirons, et nous vous saurons gré de nous traiter ainsi en véritables amis.
Mille tendres compliments à madame de Fontanes et à M. de Vitry. Priez la première d'indiquer à mon frère une douzaine de bouteilles d'excellent vin de Malaga, et dites à mon frère de ne pas oublier cette pacotille. C'est pour moi que je les demande, mais vous en boirez. - Bonjour
P. S. J'ai à vous prévenir que madame de Beaumont étant invitée avant vous, habituée à l'appartement que vous occuperez, et, de plus, malade de sa maladie et des eaux qu'elle vient de prendre, aurait le droit de vous déplacer si elle allait nous venir pendant que nous vous posséderons ; mais en ce cas nous vous ferions quelque autre établissement, et rien au monde n'est plus incertain que l'embarras très-désirable que nous causerait une pareille réunion. La pauvre femme ne sait pas même encore si sa santé misérable lui permettra de se rapprocher de Paris.
Si vous venez, placez parmi les livres que vous apporterez votre Athénée de Villebrune. Je serais fort disposé à le lire, et même j'en ai grande envie. Prenez vos précautions de manière à passer ici votre temps agréablement ou utilement. Je ne vous pardonnerais de la vie si vous alliez vous ennuyer, et si vous pouviez vous repentir un jour d'être venu. Songez-y bien.