St. michael's college LXV. Paris, 6 juin 1809
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A M. de Fontanes, à Paris.
Puisque vous ne voulez pas attendre, voici mes notes. Ne vous en prenez qu'à vous de la sécheresse et du désordre qui y règnent.
Les auteurs du Mémoire sur l'instruction publique en Hollande divisent le sujet en trois ordres de connaissances : les nécessaires, les agréables et les utiles. De là, trois degrés : l'éducation élémentaire ou primaire, l'éducation littéraire ou secondaire, et enfin l'éducation savante ou définitive.
Ils attribuent à l'éducation primaire « les connaissances dont l'homme ne peut être privé sans dégradation réelle, quels que puissent être, d'ailleurs, la classe dans laquelle il est né, son rang, son état, sa fortune.
A l'éducation secondaire, « l'acquisition des connaissances d'un ordre plus élevé, connaissances dont les dernières classes de la société peuvent se passer, mais qui sont très-nécessaires aux autres, et deviennent de plus en plus indispensables, à mesure que les classes s'élèvent, qu'on jouit de plus de fortune, ou qu'on aspire à parvenir, par un mérite réel, à un rang plus distingué. »
Enfin, à l'éducation définitive, « le genre d'instruction qui procure les connaissances requises pour exercer l'état auquel on se voue, soit dans les études proprement dites, soit dans d'autres professions d'un ordre supérieur. »
Le roi n'aime pas cette épithète de définitive. Elle exprime assez bien cependant ce que veulent dire les professeurs; elle a du sens, car il semble que l'éducation est plus finie, lorsque, après avoir instruit l'homme pour soi, ce qui est sa grande utilité, elle l'instruit aussi pour les autres. On pourrait, au surplus, la nommer politique. Elle donne, en effet, à celui qui l'a reçue, un rang sur la terre et dans son pays, un état dans le monde, une sorte de dignité et de magistrature dans la société. C'est un honneur qu'ont eu, chez tous les peuples et dans les siècles même barbares, la théologie, la jurisprudence, la médecine, les hautes sciences et les belles-lettres.
L'instruction élémentaire qui, par une disposition déclarée fondamentale, embrasse l'un et l'autre sexe, me paraît admirablement soignée en Hollande, et, aux nouveautés près dont on voudrait la surcharger, elle est peut-être excellente, vu les bonnes habitudes d'un pays où les révolutions que le gouvernement a subies n'ont rien changé et rien interrompu.
Cinquante inspecteurs, pour dix départements, veillent et courent sans cesse pour maintenir ou rétablir l'ordre dans les écoles. Ces petits établissements sont traités comme les digues du pays. Aux inspecteurs on adjoint dans les grandes villes, sous le nom de commissions locales, quelques personnes à chacune desquelles sont assignées les écoles de son quartier.
Il y a, dans cette disposition, quelque chose à imiter, et erat quod tollere velles.
Les commissions locales se réunissent, trois fois par an, aux inspecteurs, pour discuter les besoins des localités, et font parvenir, chaque année, au ministre, un rapport de ce qu'elles ont fait, et de l'état dans lequel se trouvent toutes les écoles de leur département. La réunion des inspecteurs a surtout pour objet de faire subir « l'examen prescrit par la loi aux élèves qui désirent devenir maîtres d'école. »
Il n'y a rien qu'on n'ait tenté, ou qu'on ne propose, pour en avoir d'excellents.
« Choix à faire par les inspecteurs, parmi les élèves qui se distingueront et qui voudront embrasser la carrière de l'enseignement;
« Encouragements et facilités pécuniaires aux jeunes gens des classes les moins fortunées, afin qu'ils se vouent à un genre de vie si utile;
« Perspective d'être placés, dès qu'il y aura des vacatures;
« Gradations propres à servir d'aiguillon, » c'est-à-dire, passage d'une école moindre à une école supérieure, de l'école d'un bourg à celle d'une ville, etc.;
« Rétributions tellement proportionnées à leurs besoins, qu'ils ne soient plus dans la triste nécessité de se livrer à d'autres occupations, qui souvent prennent sur les devoirs de leur profession et diminuent leur zèle, etc. »
Les auteurs du projet voudraient sagement borner l'instruction élémentaire en Hollande, comme en France, à lire, écrire et pratiquer les premières opérations de l'arithmétique, outre le profond respect pour l'Être suprême et le culte qui doit lui être rendu.
Le ministre n'entend pas qu'il soit permis, dans les écoles primaires, de donner aucune instruction sur les dogmes de la religion, opinion que le roi partage, par respect pour la liberté des consciences. Seulement, ce qui est, dans le roi, respect profond, tendre scrupule et ménagement délicat, semble être, par-ci par-là, chez le ministre, une aversion. Mais, par compensation, ce dernier veut qu'on enseigne, dans les plus petites écoles, ou du moins dans quelques-unes, « outre l'art d'écrire, de lire et de compter, les langues hollandaise et française, le chant, les éléments des mathématiques, de la physique, de l'art de raisonner, de la géographie, de l'histoire, et d'autres articles encore. »
Il ne dit pas si les petites filles, qui ont aussi des facultés intellectuelles, « apprendront les éléments de la logique; » cela est probable dans un siècle où l'on croit que le raisonnement est la raison.
Que le ciel préserve les autres enfants (enfants du peuple, car c'est d'eux qu'il s'agit ici) d'être propres à apprendre tout ce que le ministre veut qu'on leur enseigne! Ils ne seraient plus capables de travailler. La force de l'homme, si elle se porte à son cerveau, quitte ses mains. Quiconque est propre à donner une attention extrême et soutenue à ce qui est abstrait devient impropre à ce qui est machinal. La nature a pourvu aux travaux nécessaires à la vie, en ne donnant à la plupart des hommes que des cerveaux qui ne font rien.
Les inspecteurs sont chargés, dans le projet, d'introduire et de perfectionner des méthodes nouvelles. C'est une mauvaise attribution. Tout ce qu'on peut en effet proposer, à cet égard, tendra toujours à rendre l'art d'apprendre moins mécanique; et c'est précisément ce caractère, qu'il a reçu d'abord par la force de l'instinct et de la nécessité, qui le rend plus populaire, c'est-à-dire plus convenable à la multitude, qui est incapable de combiner, surtout lorsque cette multitude est composée d'enfants.
La mission donnée aux inspecteurs ouvre, en outre, à la fureur d'inventer un million de portes qu'il faudrait tenir fermées. Elle introduit dans l'éducation une foule d'essais capricieux, et fait incessamment tenter des expériences déplorables, en ce que, lorsqu'elles n'ont pas une grande utilité, elles ont le grave inconvénient d'interrompre le respect pour l'antiquité; elle enflamme l'ambition et attiédit le véritable zèle; elle ôte à la médiocrité sa modestie, car il n'est point d'homme médiocre qui ne puisse imaginer un changement à l'alphabet, et plus il sera médiocre, plus il tiendra à honneur et à gloire de le tenter : les exemples surabondent. Enfin, pour se faire valoir et se distinguer dans une mission qui leur est si imprudemment donnée, chaque inspecteur doit sans cesse avoir l'esprit tendu, en lui ou hors de lui, vers quelque novum. organum qui puisse le recommander; la vanité est eu travail et le bon sens dans l'inaction.
Les professeurs proposent, et le roi approuve que, sans déranger les études, on introduise un travail manuel dans les écoles élémentaires, parce que les enfants qui les composent ne peuvent pas avoir l'esprit occupé pendant toute la durée des classes. Il y aurait sans doute quelque utilité à cette mesure; mais il est douteux qu'on trouve un grand nombre de travaux sédentaires qui conviennent aux hommes, et par conséquent aux jeunes garçons. Ne serait-il pas ridicule, par exemple, de leur permettre de tricoter ou de filer? et si l'habitude de l'oisiveté est à craindre, n'est-il pas utile d'habituer l'homme, dès l'enfance, à se tenir dans l'ordre et dans le repos en même temps?
Je brise là.
Encore un mot, cependant. Vous avez vu que ces bons professeurs étaient plus hardis que le roi, et mieux intentionnés que le ministre, sur ce qui intéresse la religion. Ils veulent qu'on en parle, ou du moins qu'on la pratique publiquement dans les écoles, et ils disent fort sensément à ce sujet : « Qu'il faut que les enfants sentent que si le gouvernement a laissé sagement aux ministres des cultes une instruction religieuse détaillée, il attache néanmoins une grande importance à la religion; qu'il la considère comme la base de la morale, du bonheur particulier et public, du respect dû au souverain et de toute instruction sociale.
« On donne quelquefois, » ajoutent-ils, « trop de latitude à ce principe très-vrai en lui-même, que la religion est une affaire entre chaque individu et l'Être suprême. Elle l'est sans doute; mais elle est, en même temps, une affaire qui importe tellement à la société, que son bonheur, sa stabilité, son perfectionnement en dépendent, et qu'on ne saurait trop tôt tourner vers elle l'esprit et le cœur des jeunes gens.
« Nous savons d'ailleurs, à n'en point douter, combien, dans ce pays où les sentiments religieux ont conservé beaucoup d'empire, » (heureux pays!) « l'idée que des lectures pieuses, tirées des saintes lettres, ne feront plus partie de l'instruction publique, indispose de personnes instruites, aussi zélées pour la religion que pour le bonheur de leur patrie, et les rend peu favorables à un système d'instruction qui, sans cela, exciterait peut-être leurs applaudissements les plus vifs. »
Le roi a fait, sur ce paragraphe, une note dont nous parlerons ainsi que des autres. Il n'a pas entièrement tort dans ses scrupules, et cependant les professeurs ont presque entièrement raison. Ce sont des hommes fort éclairés, fort modérés, fort sages. Leur français est hétéroclite, mais le sens en est bon; et leur langage corrompu est toujours employé à exprimer des pensées et des sentiments fort sains. En attendant notre première entrevue, vous pourrez, sans compromettre l'honneur de votre discernement, dire à Sa Majesté beaucoup de bien de ce travail et de ces gens-là.