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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert Iiy (suite 2)

Iiy (suite 2)

Correspondance de J. Joubert · 22 min de lecture · p. CXXIX–CXLII · chapitre 10 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quelque bien qu'on puisse dire des pensées et des maximes de M. Joubert, j'avouerai que ce qui me charme le plus dans les deux volumes que nous donne M. de Raynal, et que la partie où l'éloge me paraît pouvoir être donné sans restriction, c'est la correspondance. Les lettres de M. Joubert vont de pair avec les meilleures; il a des mots que madame de Sévigné et Voltaire lui auraient enviés, comme lorsqu'il dit en parlant de Kant : « Figurez-vous un latin allemand dur comme des cailloux ; un homme qui accouche de ses idées sur son papier, et qui n'y met jamais rien de net, de tout prêt et de tout lavé; des œufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tête, et où la plupart du temps on ne trouve rien. » On cite à satiété, et on admire par habitude la fameuse suspension de madame de Sévigné, annonçant à M. de Coulanges le mariage de Lauzun avec Mademoiselle : M. Joubert est autrement ingénieux et piquant, en introduisant auprès de M. de Chateaubriand un galant homme de ses amis. La citation est un peu longue, mais je m'assure qu'on la trouvera trop courte :

« M. Maillet-Lacoste, vrai métromane en prose, et l'homme du monde le plus capable de bien écrire, si, ne voulant pas écrire trop bien, il pouvait quelquefois s'occuper d'autre chose que de ce qu'il écrit ; M. Maillet-Lacoste, qui sera jeune jusqu'à cent ans, et qui est le meilleur, le plus sensé, le plus honnête, le plus incorruptible et le plus naïf de tous les jeunes gens de tout âge ; mais qui donne à sa candeur même un air de théâtre, parce que sa chevelure hérissée, ses attitudes et le son même de sa voix, se ressentent des habitudes qu'il a prises sur le trépied où il est sans cesse monté, quand il est seul, et d'où il ne descend guère, quand il ne l'est pas; M. Maillet, à qui il ne manque que de la paresse, du relâche, de la détente de tête, pour travailler admirablement, et qui a travaillé avec autant d'éloquence que de courage, il y a vingt ans, contre la tyrannie de l'époque, comme l'attestent des opuscules dont je vous ai remis, il y a dix ans, un exemplaire qui vous aurait fait connaître son mérite, si vous l'aviez lu, mais que vous n'avez pas lu, parce que, occupé comme vous l'êtes, vous ne lisez rien, et je crois que vous faites bien, par une prérogative qui n'appartient qu'à vous; M. Maillet, qui a perdu une assez grande fortune à Saint-Domingue, sans y prendre garde et sans pouvoir s'en souvenir, parce qu'il était occupé d'une fable de Phèdre, et que depuis il est perpétuellement aux prises avec une période de Cicéron ou avec une des siennes ; M. Maillet, qui, mis en déportation par le Directoire, entra dans une école de Bretagne, dont il fit la fortune pour des souliers et un habit, sans s'apercevoir ni de l'injustice des hommes, ni de son changement de situation, parce qu'il est toujours en repos, quoique toujours agité sur le sommet de ses idées ; M. Maillet, qui, avec les plus hautes, mais les plus innocentes prétentions, met à ses fonctions obscures de professeur autant d'importance que s'il n'était qu'un sot; qui en remplit tous les devoirs avec la conscience et le dévouement d'un Rollin; qui excelle à tout enseigner, et enseigne tout ce qu'on veut, depuis le rudiment jusqu'à l'arithmétique, en passant par tous les degrés intermédiaires, humanités, rhétorique et philosophique; M. Maillet, dont le destin est d'être apprécié et oublié ; que l'Université, tout en rendant justice à son mérite académique, laisse en province, quand tant d'autres sont à Paris; que M. de Fontanes lui-même a néglige, quoiqu'il fût très-déterminé à le servir; que M. Dussault a quelquefois admiré; qui compte un grand nombre de partisans, mais dont tout le monde parle en souriant, excepté moi; M. Maillet, qui a une ambition que tous les lauriers du Parnasse ne couronneraient pas assez, et une modération que le suffrage d'un enfant contenterait; qui donnerait tous les biens de ce monde, quoique occupé de ceux de l'autre, pour une louange, et toutes les louanges de la terre pour une des vôtres, ou pour un moment de votre bienveillance et de votre attention; M. Maillet enfin, dont je vous ai parlé plusieurs fois, mais dont le nom, peut-être, vous sera nouveau, parce que la fatalité qui le poursuit, sans qu'il s'en doute, vous aura sûrement rendu sourd ; M. Maillet donc vient d'arriver à Paris. »

On ne nous reprochera pas d'avoir laissé parler longtemps M. Joubert : ce portrait si finement tracé dans un billet d'introduction montre la grâce et la facilité de cet esprit plein d'enjouement et de sympathie malicieuse. Ces lettres sont l'homme même; c'est son cœur, son esprit, sans détours, sans apprêts, et dans M. Joubert l'homme est encore au-dessus de l'écrivain. Voilà le secret de notre préférence. Les pensées sont exquises ; soit : mais elles sentent encore le laboratoire, et tout en admirant ces gouttes colorées de pure et spiritueuse liqueur, on entrevoit le fourneau et l'alambic.

« Dieu mettra-t-il les belles pensées au rang des belles actions? Ceux qui les ont cherchées, qui s'y plaisent et s'y attachent, auront-ils une récompense? » Voilà ce que se demandait M. Joubert. La réponse nous est facile après avoir lu le recueil de ses pensées. Disons encore après lui et pour lui : « Heureux ceux qui ont une lyre dans le cœur et dans l'esprit une musique qu'exécutent leurs actions! leur vie entière aura été une harmonie conforme aux nomes éternels. »

M. eugène poitou

Joubert était né en 1754, dans le Périgord. J'Après avoir professé chez les Doctrinaires, obligé par sa mauvaise santé de renoncer à l'enseignement, il vint encore jeune à Paris et y vécut quelque temps dans le monde des lettrés et des philosophes. Là, il connut particulièrement Marmontel, La Harpe, Diderot, d'Alembert. Il semble que le courant des idées et des mœurs du siècle l'ait un moment entraîné. Dans ses pensées détachées, il fait de rares et lointaines allusions à cette époque de troubles et d'égarements de sa jeunesse : « Mes découvertes, dit-il quelque part, et chacun a les siennes, m'ont ramené aux préjugés. » - Et d'ailleurs : « Mon âme habite un lieu par où les passions ont passé, je les ai toutes connues. •

Diderot, ce génie étrange et fougueux, mêlé de fumée et de flamme, l'avait charmé d'abord, mais le désenchantement fut prompt; Joubert avait l'esprit trop juste et le goût trop fin pour être longtemps séduit par l'emphase et les théories creuses du philosophe. Vers le même temps, il se liait avec Fontanes, et de ce jour naissait entre eux une amitié qui devait durer toute la vie: la conformité de l'âge, la communauté des goûts et des sentiments, un même amour des lettres, un même culte de l'antiquité et des sévères traditions, tout rapprochait ces deux hommes faits pour se comprendre et s'aimer, mais dont l'un, avec moins d'éclat, était singulièrement supérieur à l'autre pour l'étendue et la profondeur de l'esprit.

Au plus fort des proscriptions révolutionnaires, le hasard avais mis Joubert en relation avec une femme dont le nom a dû depuis une sorte de célébrité à l'amitié de Chateaubriand; je veux parler de madame de Beaumont, fille de l'infortuné Montmorin, ministre de Louis XVI. Il s'était attaché d'une tendre et respectueuse affection à cette femme aussi distinguée par l'esprit que par le cœur. Quand quelque apparence de société commença de succéder aux convulsions de l'anarchie, le salon de madame de Beaumont devint à Paris le rendez-vous de beaucoup d'hommes politiques et d'hommes de lettres. Joubert en était un des habitués : là, se rencontraient Chénier, Chênedollé, madame de Staël, M. Molé, M. Pasquier, M. Guéneau de Mussy. Plus tard, Chateaubriand y fut amené par Fontanes.

C'est par l'intermédiaire de ce dernier que Joubert connut l'auteur du Génie du Christianisme. Chateaubriand arrivait d'Angleterre, pauvre, inconnu encore, n'ayant publié que son Essai sur les Révolutions qui n'avait pas même traversé le détroit. Joubert comprit de suite et goûta ce jeune sauvage, comme il l'appelait; il s'éprit pour lui d'une amitié presque aussi vive que Fontanes ; il sentait qu'il y avait là un souffle, un esprit nouveau: « Il faut, disait-il, le débarbouiller de Rousseau, d'Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser la croix, les missions, les couchers de soleil en plein Océan et les savanes de l'Amérique; et vous verrez quel poëte nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Épiménide avec ses rites sacrés et ses vers purifia jadis Athènes de la peste1. »

1. La Tribune moderne, M. de Chateaubriand, par M. Villemain, P. 87. ↩

Madame de Beaumont, on le sait, fut prématurément enlevée à ses amis. Ce fut pour tous, particulièrement pour Joubert, un coup cruel. Elle était pour lui plus qu'une amie; elle était comme une muse cachée ; elle était la confidente de ses pensées, de ses travaux ; et à elle seule, c'est lui qui nous le dit, elle lui tenait lieu de public. Nous avons quelques-unes des lettres qu'il lui avait écrites : ces lettres sont charmantes; elles font aimer à la fois et leur auteur et celle à qui elles ont été adressées. Pour ne s'être pas fastueusement écrite en lettres d'or sur le marbre d'un tombeau, comme celle de Chateaubriand dans Saint-Louis des Français à Rome, la douleur de Joubert ne fut ni moins vive ni moins durable: sa correspondance nous en a livré l'expression touchante.

Une femme, d'un esprit moins distingué, mais d'une âme aussi délicate, madame de Vintimille, sut combler en partie le vide que lui avait laissé cette perte. C'est dans sa société et celle de quelques autres grandes dames, madame de Lévis, madame de Duras, madame de la Briche, dans les salons desquelles survivaient les derniers restes de l'esprit de conversation du dix-huitième siècle; c'est dans le commerce de quelques hommes éminents, comme MM. de Bonald, de Féletz, de Beausset, Molé, que Joubert passa ses dernières années. Il s'éteignit doucement en 1824, laissant à tous ceux qui l'avaient connu les plus vifs regrets et le plus aimable souvenir.

M. de Chateaubriand lui a consacré, dans ses Mémoires, quelques pages plus émues qu'il ne lui appartient d'ordinaire, et qui prouvent quelle large place cet homme singulier avait su se faire dans l'estime et l'affection de ses amis. Voici comment il nous le dépeint : « Plein de manies et d'originalités, M. Joubert manquera éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le cœur, et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme, et personne n'était aussi troublé que lui... C'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Ain de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux, et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement chez lui pendant ce silence et ce repos qu'il s'ordonnait »

Sa santé avait toujours été chétive en effet, et il portait quelque bizarrerie dans sa façon de la gouverner : sur la fin de sa vie, il passait la moitié de ses journées dans son lit. Mais par un rare privilége, ni l'égalité de son humeur ni l'activité de son esprit n'en étaient altérées. « Mon esprit, écrit-il de la campagne à son ami Fontanes, me maîtrise assez souvent à la vérité, et la faiblesse de mon corps le rend tout à fait intraitable : mais souvent aussi, après l'avoir désarçonné, je me mets dans mon écurie, me couche sur ma litière, et vis des mois entiers en bête, sans être plus délassé Vous voyez que mon existence ne ressemble pas tout à fait à la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. J'en ai quelquefois cependant, et si mes pensées s'inscrivaient toutes seules sur les arbres que je rencontre, vous trouveriez en venant les déchiffrer dans ce pays après ma mort, que je vécus, par-ci, par-là, plus Platon que Platon lui-même, Platone platonior. Je trouve que cela même démontre que je me sépare du monde, et que je deviens pur esprit. »

Pur esprit, il l'était en effet, autant qu'homme peut l'être sur cette terre. Madame de Châtenay disait de lui spirituellement « qu'il avait l'air d'une âme qui a rencontré par hasard un corps, et qui s'en tire comme elle peut ; » et tout le monde, y compris Joubert, convenait en riant que la définition était juste.

C'était d'ailleurs une singulière nature d'esprit: plein de vues et d'idées, fécond en aperçus ingénieux, en jugements pénétrants, il manquait essentiellement de la faculté créatrice, et de cette puissance qui sait coordonner les idées et les lier en faisceau. Il était, lui-même en convient en s'appliquant le mot de Montaigne, « impropre au discours continu. • Défiant à l'excès de lui-même, trop amoureux de la perfection en toutes choses, rien de ce qu'il écrivait ne pouvait le satisfaire. Mais ces esprits-là, impuissants à force de délicatesse, retrouvent leur supériorité dans la conversation. C'était le cas de Joubert. Son goût exquis, son instruction profonde, faisaient de lui le critique le plus sagace et le plus sûr. Nul n'était à même de donner, en fait d'art et de style; de meilleurs conseils. Parmi ces hommes distingués qui furent ses amis et ses correspondants, les plus habiles le consultaient avec déférence et avec profit. Dans sa conversation, comme dans ses lettres, il prenait naturellement ce rôle, que personne ne lui contestait, de conseil et d'inspirateur, éveillant les idées, fécondant les esprits, et jetant, selon son expression, « du levain dans leur pâte. »

De ce Joubert plein d'originalités et de saillies, de ce causeur aimable et piquant qui était l'âme du salon de madame de Beaumont ou de madame de Vintimille, il n'est resté, on le comprend, que le souvenir pieusement gardé par quelques amis. Je me trompe, quelque chose nous en est parvenu, comme un écho lointain ou un reflet affaibli. Une partie de sa correspondance a été conservée, et on l'a publiée à la suite des Pensées et maximes. Ce n'est pas la portion la moins intéressante et la moins remarquable du livre. Ces lettres, écrites sans aucune arrière-pensée de publicité, portent, malgré la familiarité du fond, ce cachet de distinction, et accusent ce soin de la forme qui n'abandonnaient jamais Joubert. Même dans les épanchements de l'amitié, il a les délicatesses du bon goût et cette recherche de la perfection qu'il portait en toutes choses ; mais la grâce n'y perd rien, et toutes les qualités exquises de cet homme de bien et de ce rare esprit s'y révèlent à chaque page. Les idées y abondent : les aperçus les plus justes sur les hommes et les choses de l'époque, les jugements les plus fermes et les plus élevés sur les questions de littérature, de politique ou de religion, s'y rencontrent avec l'expression ingénieuse ou émue des sentiments les plus tendres et les plus délicats.

Dans le beau livre que j'ai déjà cité, et où il a, avec un art si achevé, groupé autour de M. de Chateaubriand tant de figures curieuses ou célèbres du commencement de ce siècle, M. Villemain a tracé en passant un portrait de Joubert plein de finesse: « M. Joubert, dit-il, le plus ingénieux des amateurs plutôt que grand artiste, homme de loisir par sa fortune, ses goûts, sa santé délicate, était épris de la passion des lettres autant qu'on le fut au dix-huitième siècle, mais autrement. Il aimait la perfection la plus exquise : une page de Platon, quelques vers de Virgile ou d'Horace, une lettre de madame de Sévigné, une pensée de Pascal, l'occupaient et le faisaient rêver des matinées entières. La déclamation ou l'aridité philosophique lui était insupportable ; Rousseau même le choquait par mille côtés. La méthode de M. Joubert pour faire des extraits consistant à détacher des livres les passages qu'il voulait relire, il n'avait découpé de la Nouvelle Héloise et de l'Emile qu'un petit nombre de demi-pages. Mais ce critique si dédaigneux, dont le goût pouvait paraître difficile jusqu'au caprice, ce sybarite littéraire avait parfois une facilité charmante dans les entretiens, l'instinct le plus juste du beau et du vrai dans les arts, et la passion du génie d'autrui1. »

1. M. de Chateaubriand, ch. V, p. 86, ↩

Le portrait est ressemblant; mais, si j'ose le dire, il ne nous montre Joubert que de profil. A beaucoup d'égards, sans doute, Joubert était un sybarite littéraire; mais il y avait chez lui autre chose et mieux que cela. Il n'était pas en effet de ceux qui ne cherchent dans les lettres que les jouissances raffinées de l'imagination et du goût, sortes d'épicuriens lettrés, comme son ami Fontanes, jaloux seulement de la forme, assez indifférents au fond, plus préoccupés de l'élégance de leurs paroles et de l'harmonie de leurs périodes que de la recherche de la vérité et du respect des principes. C'était un esprit grave, une âme généreuse et ardente, passionnée pour la vérité et la vertu, plus encore que pour la beauté et la perfection de l'art ; ou plutôt aimant surtout le beau, parce qu'il est la splendeur du vrai et l'ornement du bien. Dans tout ce qu'il a écrit, même dans ses jugements littéraires, on sent, je ne dis pas seulement un fond d'honnêteté, mais un ardent amour de tout ce qui est noble et bon, la passion forte du bien, la haine généreuse du mal. Cet art qu'il adore, cette perfection idéale dont il est épris et qu'il poursuit si curieusement, il les subordonne toujours à la pensée morale, philosophique, religieuse, et pour être revêtue d'une forme exquise, une pensée mauvaise ou fausse ne trouverait pas grâce devant lui. A l'entendre, je le sais, c'est un contemplateur qu « rêve le beau comme d'autres rêvent le bonheur; » c'est un esprit vagabond « qui chasse aux papillons. » N'en croyez rien : sous ce sybarite, il y a un philosophe ; sous cet amateur de beau style, il y a un homme avide de la vérité, qui a médité sur toutes choses, qui a interrogé les plus difficiles problèmes de l'esprit humain, qui a dévoré Platon, Descartes, Malebranche, Locke, Leibnitz et Kant, qui s'est fait des idées très-nettes et très-justes sur toutes les grandes questions qui agitent le monde, sur la religion, la métaphysique, la politique, l'éducation ; un homme, pour out dire d'un mot, qui pense et qui sait faire penser. La dernière note, la dernière ligne écrite de sa main, quelques jours avant sa mort, sur le journal de ses pensées, a été celle-ci: Le vrai, le beau, le juste, le saint !... » Elle eût pu lui servir de devise ; c'était là son véritable idéal. Il a dit ailleurs cette belle parole qui montre mieux encore comment il comprenait l'art: « Vous allez à la vérité par la poésie; je vais à la poésie par la vérité. »

J'ai dit que Joubert avait été un instant séduit par la philosophie du dix-huitième siècle, de ce siècle « qui a été, comme l'a dit M. Guizot, le plus tentateur et le plus séducteur de tous les siècles, car il a promis à la fois satisfaction à toutes les grandeurs et à toutes les faiblesses de l'humanité.» Mais de même que Joubert s'était promptement dégoûté de la rhétorique déclamatoire de Diderot, de même il s'éloigna vite de cette philosophie qui ne pouvait satisfaire longtemps ni son cœur ni sa raison. Elevé chrétiennement, il eut même ce bonheur de retrouver intacte, après les erreurs de la jeunesse, la foi de ses premieres années. Mais en même temps que l'élévation de son esprit lui faisait sentir le vide des systèmes à la mode, la justesse et la fermeté de son bon sens le préservaient des violences et des excès de la réaction. Ce que j'aime chez Joubert, c'est que la modération ne l'abandonne jamais; c'est que, même quand il a le plus raison, il a raison avec mesure; on peut dire de lui ce que Tacite dit d'Agricola: Retinuit, quod est difficillimum, ex sapientia modum. On ne le vit point, après avoir marché dans les rangs des philosophes, injurier ses anciens maîtres, et, comme La Harpe, passer du fanatisme philosophique au fanatisme religieux. On ne le vit point, comme plus tard tant de champions fougueux du catholicisme, pour défendre la foi, insulter la raison, et pour prévenir les abus de la philosophie, en proscrire l'usage. Disciple de Descartes, de Leibnitz et de Bossuet, chrétien éclairé, mais penseur indépendant, il garda de ce dix-huitième siècle, dont il se séparait sur tant de points, le respect de la raison, le goût des hautes spéculations, en un mot le culte et la pratique de la philosophie.

N'allez pas croire pourtant ou qu'il pactise avec l'esprit du dix-huitième siècle, ou qu'il ait gardé quelque indulgente faiblesse pour ses philosophes. Non, il les juge avec une sévère impartialité. Sur chacun des écrivains de cette époque, il n'a souvent qu'un mot; mais c'est un mot qui grave. Je ne crois pas qu'on les ait jamais caractérisés en traits plus rapides, plus étincelants et plus justes. Joubert, on le sent, n'a point de parti pris, d'admirations ni de haines systématiques : c'est un homme honnête, sensé, modéré, qui juge les écrits et les hommes du point de vue élevé de sa conscience et à la clarté des vérités éternelles de la morale et de la religion.

Il n'aime pas Voltaire, je l'avoue, et même parfois 1 le traite assez mal. « Voltaire avait le jugement droit, l'imagination riche, l'esprit agile, le goût vif, le sens moral détruit. - Voltaire est l'esprit le plus débauché ; et ce qu'il y a de pire, c'est qu'on se débauche avec lui... Il a ôté aux hom« mes la sévérité de la raison. Ce qui ne l'empêche pas d'ajouter un instant après : « Il est impossible que Voltaire contente, et impossible qu'il ne plaise pas. i

Mais voyez surtout quel coup d'œil pénétrant, quel jugement philosophique il a porté en passant sur les tendances morales de Rousseau. « Rousseau, dit-il, a ôté la sagesse aux Smes en leur parlant de vertu... Donner de l'importance, du sérieux, de la hauteur, de la dignité aux passions, voilà ce que J.-J. Rousseau a tenté... Il n'y a point d'écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe. On apprend avec lui à être mécontent de tout, hors de soi-même. - Rousseau, dit-il encore, avait l'esprit voluptueux. Dans ses écrits, l'âme est tous jours mêlée avec le corps et ne s'en sépare jamais. Il donna, si je puis m'exprimer ainsi, des entrailles à tous les mots, et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d'assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent le goût et enivrent notre raison. » A-t-on jamais mieux signalé le vice de cette morale, fondée sur la glorification de la passion? Notre histoire littéraire des cinquante dernières années n'est-elle pas la justification éclatante de la critique de Joubert ? Rousseau n'est-il pas le père de cette littérature qu'on a vue de nos jours proclamer la passion légitime et sainte, l'exalter comme le principe de toute générosité et de toute grandeur, comme la source de tout enthousiasme et de tout génie? Déjà, au commencement de ce siècle, l'auteur lui-même des Pensées et Maximes dénonçait l'apparition de cette dangereuse philosophie dans un roman signé d'un nom célèbre et écrit sous l'influence des idées de Rousseau. « Il y a dans le monde une femme d'une âme vaste et d'un esprit supérieur... Madame de Staël était née pour exceller dans la morale; mais son imagination a été séduite par quelque chose qui est plus brillant que les vrais biens; l'éclat de la flamme et des feux l'a égarée. Elle a pris les fièvres de l'âme pour ses facultés, l'ivresse pour une puissance, et nos écarts pour un progrès. Les passions sont devenues à ses yeux une espèce de dignité et de gloire. Elle a voulu les peindre comme ce qu'il y a de plus beau, et prenant leur énormité pour leur grandeur, elle a fait un roman difforme. » Que de romans de notre temps pour lesquels ce jugement semble avoir été écrit !

Que si on me demande quelle était la philosophie de Joubert, j'avouerai franchement que je ne le lui sais point de philosophie particulière, point de système qu'il ait inventé, ni de théorie dont il se soit fait le champion. Homme à système, nul ne l'était moins que lui. Ce qu'il aimait de la philosophie, c'était la contemplation des grandes idées et des principes supérieurs ; c'était la poursuite désintéressée du beau et du vrai; c'était le commerce assidu des grands esprits qui ont agité les problèmes de la destinée humaine et cherché la raison des choses. Libre de tout engagement et de tout préjugé d'école, il avait interrogé tous les philosophes anciens et modernes; de leurs contradictions et de leurs hypothèses, il avait dégagé un spiritualisme élevé qui suffisait à sa raison et s'alliait sans effort avec sa foi : c'était le spiritualisme de Platon, de Leibnitz et de Bossuet.

Joubert était un esprit de la famille de Platon. Le trait qui frappe d'abord en lui, c'est une élévation naturelle; c'est comme une force intime qui le soulève de terre et l'emporte vers les hauteurs. On dirait d'une âme qui se souvient du ciel, et qui, exilée et captive, tend sans cesse à remonter vers sa première patrie. Environnée de ténèbres, elle rêve la lumière éternelle pour laquelle elle est née ; elle aspire incessamment, et d'un désir que rien n'apaise, à s'y plonger, à y déployer ses ailes, à y planer librement loin des réalités vulgaires et des terrestres amours. « Mon esprit, dit-il, aime à voyager dans des espaces ouverts et à se jouer dans des flots de lumière, où il est pénétré de joie et de clarté... Et que suis-je..., qu'un atome dans un rayon? » Ailleurs il s'écrie : « Je reprends ma joie et mes ailes, et je vole à d'autres clartés. » Sans cesse ces images reviennent sous sa plume; et plusieurs fois il a écrit cette belle parole : « La sagesse, c'est le repos dans la lumière ! » Pour lui, comme pour Platon, il y a au-dessus de l'homme un idéal de beauté, de perfection, de vérité, que l'homme conçoit sans pouvoir le saisir, vers lequel il doit tendre toujours sans pouvoir espérer de l'atteindre jamais, qui fait son tourment, mais qui atteste, sa grandeur, dénonce son origine et pronostique ses destinées. « Il faut aller au ciel : là sont dans leurs types toutes les choses, toutes les vérités, tous les plaisirs, dont nous n'avons ici-bas que les ombres... - Sans modèle et sans un modèle idéal, nul ne peut bien faire. »

Un autre trait de l'esprit de Joubert, qui n'est pas moins caractéristique et qui se rencontre assez rarement peut-être avec le premier, c'est qu'il est par-dessus tout l'ennemi des abstractions creuses, du jargon métaphysique, de ces grandes formules logiques qui ont l'air de contenir quelque chose et ne contiennent que le vide. Il aime la netteté dans les idées, et la clarté dans l'expression. Il estime médiocrement les logiciens purs. Il a peu de goût pour Locke qu'il place à cent coudées au-dessous de Leibnilz; il en a moins encore pour Condillac, chez qui il ne trouve que des demi-vérités. • Souvenez-vous, dit-il, que la philosophie a une muse, et ne doit pas être une simple officine à raisonnement. » Pour lui, il la veut ailée et chantante. Il veut qu'au lieu de ressembler à une algèbre toute hérissée de formules et d'équations, elle soit une large et lumineuse exposition des premiers principes.

Son aversion pour les subtilités logiques et les termes abstraits et vagues, est telle, que la peur de ce défaut le jette quelquefois dans un autre. S'il y a un reproche à lui faire, en effet, c'est d'abuser quelquefois, en philosophie, des mages matérielles et des métaphores. M. de Chateaubriand dit de lui : « Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture et poésie » Oui, et par là quelquefois elle perdait en précision ce qu'elle prétendait gagner en clarté. A force de vouloir rendre sensible ce qui est seulement intelligible, de vouloir représenter à l'imagination ce que la raison peut seule concevoir, Joubert tombe par moments dans la recherche et l'affectation. Mais ce ne sont là que des taches qui n'enlèvent rien ni à la justesse de la pensée ni à la finesse habituelle de l'expression.