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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XIX. Villeneuve-sur-Yonne, 22 septembre 1791

XIX. Villeneuve-sur-Yonne, 22 septembre 1791

Correspondance de J. Joubert · 4 min de lecture · p. 41–44 · chapitre 22 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A madame de Beaumont, à Passy.

Je vous préviens qu'à l'avenir nous ne voudrons de vous que lorsque vous vous trouverez insupportable. Vous avez donc eu tort de prendre votre médecine. Une autre fois, gardez votre ipécacuanha pour les gens qui ne sont pas dignes de vous aimer triste et maussade ; réservez-leur tous vos rayons, et portez-nous tous vos nuages.

On vendangera mercredi prochain dans ce pays-ci; mais nous ne commencerons nos propres vendanges que dans la semaine suivante. Cette opération cause assez de tumulte et de désordre dans les maisons; mais on n'y dîne et on n'y soupe pas moins, et si ce tracas pouvait vous amuser, je vous assure que vous ne gêneriez ici personne. Je ne prends personnellement à tout cela que la part qui me fait plaisir ; mon régime ordinaire n'éprouve aucune interruption ; mes beaux-frères n'en perdent pas un coup de dent; ma femme garde la maison ; nous vivons enfin à peu près comme de coutume. Les servantes seules sont un peu en l'air et un peu déroutées; mais, à quelques petites attentions près, dont je suis sûr que vous sauriez fort bien vous passer, elles auraient du temps de reste pour vous rendre leurs devoirs.

Venez donc hardiment vendanger, si le bruit ne vous fait pas peur; venez avant que l'on vendange, si vous aimez mieux le repos. Voilà ce que la franchise de ma femme et la mienne ont à vous dire.

Mes frères sont ici et vous attendent avec impatience. Votre chambre a déjà été balayée trois fois pour vous recevoir. Ma femme a peur que vous ne soyez mal; je lui dis, moi, que vous vous trouviez bien chez Dominique Paquereau, et je me moque de ses craintes.

Je vous aurais fait bien bonne mine, si j'avais eu le bonheur de vous voir, ces huit derniers jours. Il y a eu des moments où je me suis cru presque capable d'aller vous chercher jusqu'à Theil ; mais un brouillard a tout détruit. Mon beau temps reviendra peut-être. Venez attendre ici le vôtre, et portez-y votre migraine. Nous sommes encore plus propres et plus disposés à vous soigner qu'à vous distraire, et votre appartement est plus digne de la migraine que de la santé.

J'oubliais de vous dire que, parmi les désagréments de la vendange, il y en a un dont je serais fâché pour vous : c'est que vous ne verriez point du tout mademoiselle Piat, la plus fervente vendangeuse qui soit dans tous nos environs. Je dois aussi vous représenter que si vous tardez trop, les plants de roi seront coupés, et que ce ne sera pas pour vous.

J'apprends avec plaisir qu'avant de quitter Theil, vous y lisez Cook. Ses voyages ont fait dix ans les délices de ma pensée. Je connaissais Otahiti beaucoup mieux que mon Périgord. Je me souviens encore de Tupia, de Teinamai, de Towa, de Toubouraï, de Tamaïdé, etc. Lisez bien le second voyage, et ne lisez pas le premier, si vous n'avez pas commencé par là. Cet Hawkersworth a tout gâté, et m'a dégoûté pour la vie des manieurs de relations.

Il faut finir. Bonsoir.

XX

Villeneuve-sur-Yonne, 15 mai 1798.

A madame de Beaumont.

Madame de Pange doit vous envoyer un livre Je l'attends, et ne sais ce que c'est.

Je vous en envoie un autre; c'est l'Esprit des journaux, dont j'entends que vous soyez, tôt ou tard, ainsi que moi, l'abonnée à vie. Ce journal-là a l'avantage de dispenser de lire les autres, ce qui n'est pas peu. Il suffit pour connaître le bon et le mauvais esprit du siècle, ce qui est quelque chose, et même beaucoup.

Je vous ai en effet conseillé de lire les lettres de Voltaire. J'ai eu en cela le mérite de deviner votre goût. Je me pique d'avoir ce talent, et il me tourmente, car je suis sûr que votre esprit ne s'est point encore occupé des objets les plus propres à lui donner des jouissances ravissantes, et je suis impatient de voir en votre possession les ouvrages les plus propres à y ramener votre attention : cela me rend fort affairé.

Si Dieu me prêtait vie et mettait devant mes yeux les hasards que je lui demande, il ne me faudrait cependant que trois semaines pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés, non pas dans votre bibliothèque, mais dans votre alcôve; et si je parviens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire au monde.

Je ne savais pas que La Bruyère était si fort de vos amis. Je ne vous envoyais le petit livre que pour vous familiariser avec lui. Vous faites fort bien de l'aimer. Il y a d'aussi beaux et de plus beaux livres que le sien; mais il n'en est point d'aussi absolument parfait. La notice qui vous a plu n'est point de l'auteur que vous voulez dire; mais on l'a un peu imité.

Ma santé est dans une de ses baisses, ce qui ne me permet pas de vous écrire plus longuement. Beauchêne s'est vanté à moi-même de vous avoir fait, de ma manière de vivre, une description où il n'y a rien d'exact, que le temps qu'il prétend que j'emploie à dire du bien de vous Si je disais tout celui que j'en pense, les jours ne me suffiraient pas. Soyez sûre que plus j'y songe, plus je trouve qu'on ne peut pas vous surpasser, tout rabattu et tout compté. Portez-vous bien ; c'est tout ce qui vous reste à faire, et ce que je vous recommande le plus. J'ai dit.