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L'Enchanteur 1768—1848

XLII

Correspondance de J. Joubert · 11 min de lecture · p. 107–114 · chapitre 43 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

XLII1

1. Nous avons hésité longtemps à publier cette lettre, dont M. Sainte-Beuve a signalé l'existence dans son récent ouvrage sur M. de Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, et qui renferme, sur le caractère moral de ce grand écrivain, une appréciation affectueuse, mais sans illusions. On y verra que M. Joubert jugeait de bonne heure son illustre ami avec la sagacité pénétrante d'un grand observateur et d'un grand moraliste : mais il continuait à l'aimer tendrement, et il en dit les raisons. Ce qui nous décide à faire connaître ce jugement, c'est qu'il s'est manifesté, dans ces derniers temps, sur le compte de M. de Chateaubriand, une sorte de réaction qui a peut-être dépassé les limites du vrai, et que l'opinion publique semble être devenue bien sévère à son égard, après lui avoir de son vivant prodigué l'admiration et la faveur. Il faut reconnaître que la publication des Mémoires d'Outre-tombe a fourni à cette réaction une occasion naturelle et les arguments les plus forts. Il n'y a guère de reproches adressés à M. de Chateaubriand qui n'eussent été pressentis par M. Joubert et ne se trouvent indiqués dans la lettre que nous reproduisons : mais ils y sont dans la juste mesure et avec les nuances qui pouvaient les mitiger. Le progrès des années avait pu à la vérité accuser plus fortement certaines particularités : mais ce qu'il faut dire, c'est que presque tous ceux qui ont eu l'honneur de vivre intimement et familièrement avec M. de Chateaubriand ont subi l'attrait de ce grand esprit, de ce caractère mélangé sans doute de bien et de mal, mais où le bien dominait après tout, de cette nature d'artiste impressionnable, mobile, ur peu personnelle, il en faut convenir, mais où les défauts n'avaient a moins rien de mesquin et de calculé et se rachetaient par une sorte de simplicité native. Ce qu'il faut ajouter surtout, c'est que la femme si éminemmeni distinguée, si peu connue aujourd'hui, qui a été la compagne de sa vie, n'a cessé de lui porter la plus vive et la plus indulgente tendresse ; qu'il a compté des amitiés qui lui sont restées fidèles, à travers toutes les vicissitudes de sa destinée, et qu'il a été lui-même fidèle à ces amitiés. (Note des nouveaux éditeurs.) ↩

Villeneuve-le-Roi, vendredi 21 octobre 1803.

A M. Molé, à Paris.

Je voudrais vous dire aussi quelques mots de ce pauvre Chateaubriand.

Il est certain qu'il a blessé dans son ouvrage des convenances importantes, et que même il s'en soucie fort peu, car il croit que son talent s'est encore mieux déployé dans ces écarts.

Il est certain qu'il aime mieux les erreurs que les vérités dont son livre est rempli, parce que ses erreurs sont plus siennes; il en est plus l'auteur.

Il manque à cet égard d'une sincérité qu'on n'a et qu'on ne peut avoir que lorsqu'on vit beaucoup avec soi-même, qu'on se consulte, qu'on s'écoute, et que le sens intime est devenu très-vif par l'exercice qu'on lui donne et l'usage que l'on en fait. Il a, pour ainsi dire, toutes ses facultés en dehors, et ne les tourne point en dedans.

Il ne se parle point, il ne s'écoute guère, il ne s'interroge jamais, à moins que ce ne soit pour savoir si la partie extérieure de son âme, je veux dire son goût et son imagination, sont contents, si sa pensée est arrondie, si ses phrases sont bien sonnantes, si ses images sont bien peintes, etc., observant peu si tout cela est bon ; c'est le moindre de ses soucis.

Il parle aux autres, c'est pour eux seuls et non pas pour lui qu'il écrit; aussi c'est leur suffrage plus que le sien qu'il ambitionne, et de là vient que son talent ne le rendra jamais heureux, car le fondement de la satisfaction qu'il pourrait en recevoir est hors de lui, loin de lui, varié, mobile et inconnu.

Sa vie est autre chose. Il la compose, ou, pour mieux dire, il la laisse s'arranger d'une tout autre manière. Il n'écrit que pour les autres, et ne vit que pour lui. Il ne songe point à être approuvé, mais se contenter. Il ignore même profondément ce qui est approuvé dans le monde ou ce qui ne l'est pas.

Il n'y a songé de sa vie, et ne veut point le savoir. Il y a plus : comme il ne s'occupe jamais à juger personne, il suppose aussi que personne ne s'occupe à le juger. Dans cette persuasion, il fait avec une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s'approuver ni se blâmer le moins du monde.

Un fonds d'ennui qui semble avoir pour réservoir l'espace immense qui est vacant entre lui-même et ses pensées exige perpétuellement de lui des distractions qu'aucune occupation, aucune société ne lui fourniront jamais à son gré, et auxquelles aucune fortune ne pourrait suffire s'il ne devenait tôt ou tard sage et réglé. Tel est en lui ce qu'on pourrait appeler l'homme natif. Voici celui de l'éducation.

Il paraît qu'il se proposa ou qu'on lui proposa de bonne heure, pour dernier terme d'ambition, l'honneur d'être un homme de cour. Si vous y prenez garde, la seule qualité acquise qui ait été imprimée en lui avec force, et qu'il ait invariablement retenue, est celle qui rendrait propre à ce métier, une grande circonspection. Tout transparent qu'il est par nature, il est boutonné par système. Il ne contredit point, il fait très-volontiers des mystères de tout. Avec une âme ouverte, il garde non-seulement les secrets d'autrui (ce que tout le monde doit faire), mais les siens. Je crois que de sa vie il ne les a bien dits à personne. Tout entre en lui et rien n'en sort. Il pousse les ménagements et la pratique de la discrétion jusqu'à laisser immoler à ses yeux la vérité, et peut-être quelquefois la vertu sans les dé-. fendre. Il prêterait volontiers sa plume, mais non sa langue, à la plus belle cause du monde. Enfin, dans les épanchements et l'abandon même de la société intime, il ne contrarie ses amis qu'avec une répugnance où l'on sent la résistance à l'habitude. Voilà le Chateaubriand social.

Ajoutez à cela quelques manies de grand seigneur, l'amour de ce qui est cher, le dédain de l'épargne, l'inattention à ses dépenses , l'indifférence aux maux qu'elles peuvent causer, même aux malheureux ; l'impuissance de résister à ses fantaisies, fortifiée par l'insouciance des suites qu'elles peuvent avoir, en un mot, l'inconduite des jeunes gens très-généreux dans un âge où elle n'est plus pardonnable, et avec un caractère qui ne l'excuse pas assez, car, né prodigue, il n'est point du tout né généreux. Cette vertu suppose un esprit de réflexion pratique, d'attention à autrui, d'occupation du sort des autres et de détachement de soi, qu'il n'a pas reçu, ce me semble, infus avec la vie, et qu'il a encore moins songé à se donner.

Le voilà, je crois, tout entier. Le voilà peint et estimé, en mal, à la rigueur; je ne crois pas que sa conduite et son caractère puissent mériter un reproche qui ne soit là.

Eh bien ! avec la même franchise et la même sévérité de jugement, je vous dirai, et en opposition avec les circonstances, que s'il me paraît inévitable qu'un tel homme fasse quelques étourderies, il ne me paraît pas possible qu'il commette des fautes graves, des fautes qui méritent une disgrâce; il y a et il y aura toujours en lui un fonds d'enfance et d'innocence qui le rendent aussi incapable de torts sérieux que de bienfaits suivis.

Dites-moi donc, au nom du ciel, ce qu'il a fait. Qu'avez-vous vu, qu'avez-vous lu, qu'avez-vous su, qui vous porte à approuver en quelque sorte son malheur ? Je croirai aisément que vous et moi, et nous tous, avons le droit de condamner en lui beaucoup de choses; notre morale et l'amitié nous en donnent le droit; mais ce droit, faudra-t-il aussi l'accorder à d'autres hommes qui certainement ne le valent pas? J'avais d'abord regardé les rigueurs de madame de V. comme de forme, comme une manière de passe-port et un droit de péage dont elle avait cru de sa prudence de prémunir sa lettre, pour lui ouvrir tous les passages; mais la vôtre est survenue et m'embarrasse beaucoup.

J'ai une grande confiance en vos jugements ; elle est naturellement indulgente, et vous naturellement un peu austère (comme il est beau, comme il est bon, comme il est nécessaire et même indispensable de l'être à votre âge, ne fût-ce que pour s'accoutumer à ne pas se faire bon marché à soi-même de sa propre approbation) ; mais vous êtes tous deux justes, et vous n'allez jamais chercher dans votre humeur les règles qu'il faut prendre dans sa raison. Dites-moi donc, en révision et en dernier ressort, ce qu'il faut que je pense. J'ai écrit à Fontanes pour lui demander des détails; mais il ne me les donnera pas, et jusqu'ici je n'ai rien su que par vous seul.

Il y a un point essentiel et dont il faut préalablement convenir entre nous, c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable; que dans le premier cas, nous le défendrons ; dans le second, nous le consolerons. Cela posé, jugeons-le sans miséricorde, et parlons-en entre nous sans retenue; vous avez fort bien commencé, vous voyez que je vous suis de près; achevez, et déterminez-moi irrévocablement, car mon incertitude m'est insupportable.

J'ai écrit hier à ce pauvre garçon, par une voie indirecte, pour l'encourager. Je le soutiens, je tâche même de l'égayer; deux de mes lettres avaient précédé votre nouvelle ; je grondais fort, mais elles ne lui parviendront pas probablement. On a dû les mettre à l'index, ce qui, quant à moi, m'est parfaitement égal.

J'en ai reçu hier une lettre de Florence. Il y arrivait le propre jour de l'arrivée de madame de Beaumont (7octobre). J'ai calculé qu'à pareil jour, à pareille heure, on tirait sur lui de Paris le coup de canon qui devait le chasser de Rome. Jamais homme menacé d'un renver - sement n'eut plus la joie et la tranquillité d'une bonne conscience. Il n'y a pas un mot dans sa lettre qui ne semble dire au lecteur, quand on fait ce rapprochement:

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Il y a, en effet, dans le fond de ce cœur, une sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j'en ai bien peur, de connaître et de condamner les sottises qu'il aura faites, parce qu'à la conscience de sa conduite, qui exigerait des réflexions, il opposera toujours machinalement le sentiment de son essence, qui est fort bonne. Ce que je vous dis là n'est peut-être pas exempt de subtilité, mais la nature elle-même en est remplie.

Je finis sur ce chapitre; j'en ai parlé longtemps, trop longtemps, mais je ne sais par quelle fatalité il arrive que je ne peux rien vous dire en peu de mots; c'est que j'aimerais à vous dire tout ce que je pense. Aussi l'interruption de notre commerce a été pour moi un véritable état de souffrance et de privation. Vous avez eu bien raison de croire que je n'en pensais pas moins à vous, et que je ne vous en aimais pas moins.

Ces gens-ci ont dérangé le cours de toutes mes pensées depuis deux mois. Ma santé s'est fort dérangée par le changement de saison. Dès que j'aurai retrouvé un peu d'assiette, je reprendrai mes bavardages infinis sur le sujet qui me plaît tant. Je me bornerai à vous dire aujourd'hui, en deux mots, que votre plan nouveau est excellent. Je n'oublierai pas celui-là; il est trop naturel pour qu'on ne s'en souvienne pas.

Il ne faut pas s'imaginer qu'un plan parfaitement bon soit arbitraire, ni peu important. Le vôtre est d'une simplicité qui le montre et le rend agréable tout à coup. L'individu, la société, de la nature de l'un, des lois de l'autre.

Il faut faire de cela deux ouvrages, et ne songer qu'à la clarté, ornement de la vérité, et son indice.

J'avais prié M. de Bonald de me faire un traité de métaphysique que mon fils pût lire à onze ans; il me l'avait promis, mais c'est vous seul qui m'aurez tenu sa parole.

Songez à écrire toujours de sorte qu'un enfant spirituel pût à peu près vous comprendre, et qu'un esprit profond trouvât chez vous à méditer.

Votre chapitre sur le beau sera certainement très-bon. J'aurai un titre de chapitre et une définition tout entière à vous faire changer. Les idées complètes, mauvais mot qui porte un sens d'autant plus faux que ce ne sont pas toutes les relations, mais les relations meilleures de chaque chose qu'il nous importe de connaître. Les idées complètes, en ce sens, seraient peut-être une bonne expression ; dans le sens absolu elles sont impossibles, et leur nom même doit être exclu.

Je m'expliquerai là-dessus, ainsi que sur l'erreur, grande matière. Je reviendrai sur la volonté. Pour ne pas garder un paquet sale, j'ai extrait quelques lignes de ce qui avait été trop maltraité parmi les papiers de la cheminée. Vous les aurez, ainsi que les fragments entiers que j'ai pu conserver honnêtement. - Dans dix jours je serai seul ici, c'est-à-dire nous n'y serons que trois personnes : un beau-frère, ma femme et moi. Dans dix ou douze jours vous serez libre, et pour le reste de l'hiver. J'en passerai ici une partie; ainsi vous pourrez y venir à compter de la Saint-Martin, aussi tôt et aussi tard qu'il vous plaira. Ce ne sera jamais assez tôt pour moi. Seulement, il y a des choses que je voudrais vous avoir dites avant de vous voir, de peur de me fatiguer à vous en parler, et je désirerais, en vous revoyant, avoir retrouvé assez de forces pour vous faire bonne et assidue compagnie.

A cela près, songez que vous m'êtes engagé par votre parole, et que je ne partirai point que vous ne soyez venu voir comment on vit dans ces lieux où vous m'avez tant occupé.

Bonjour.