XLVI. Villeneuve-sur-Yonne, mardi 20 mars 1804
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Comme vous pourriez croire que nous avons eu de vos nouvelles par la lettre que vous avez adressée ici à Chateaubriand, je vous avertis qu'il n'en est rien.
Chateaubriand est encore à Paris, et nous lui avons renvoyé votre missive à son hôtel de France, rue de Beaune. Nous n'avons point de ses nouvelles, et mon frère même, qui court après lui sans pouvoir le joindre depuis six jours, n'a pu rien savoir et rien nous apprendre de ses affaires. Il devait partir : il n'est point parti, et nous ne savons plus s'il partira, et quand et corament il pourra partir. Il nous paraît qu'à cet égard lui-même en sait aussi peu que nous.
Son dessein le plus arrêté est de vous appeler auprès de lui partout où il ira; mais s'il n'a que la Suisse, je ne vois pas à quoi cela vous conduira, en mettant de côté le plaisir de vivre quelque temps ensemble, qui, je l'avoue, me paraît pour l'un et pour l'autre d'un tel prix que vous ne pouvez l'un et l'autre l'acheter trop cher.
Si cependant quelque raison de prudence vous obligeait à consulter vos intérêts plus que vos sentiments, et à avoir d'autres vues que les satisfactions de votre cœur et de votre esprit, faites-moi part de vos projets, si vous jugez qu'il me soit possible de vous y servir. Fontanes, qui est une puissance, a une volonté d'obliger qui n'est pas suffisante pour le remuer, mais qui, avec un peu d'aide, agit pourtant, car, dans son inertie, elle est existante et constante.
Je ne vous demande votre confiance qu'autant que j'en aurai besoin pour vous seconder. En pareil cas, accordez-la-moi tout entière, et soyez sûr que du moins vous ne sauriez la mieux placer.
J'écris à ce pauvre garçon ' par ce même courrier, et je lui témoigne ma surprise de recevoir de vous une lettre pour lui, et le regret que j'ai que vous n'ayez pas pu vous voir. Il faut qu'il n'ait pas été sûr de passer vingt-quatre heures à Paris paisiblement pour ne vous avoir pas appelé. Nous avons su qu'en effet il y avait trouvé, en arrivant, bien des sujets de surprise, et eu des contradictions qui devaient lui donner une grande envie de repartir.
Avez-vous quelquefois des nouvelles de madame Lucile? Il y a un temps infini qu'elle ne nous a écrit. Nous avons su qu'elle avait été fort malade, et au point que son frère en a été inquiet. Dites-nous à ce sujet ce que vous savez.
Vous nous négligez, et vous êtes plus paresseux que moi dans le commerce épistolaire. C'est pour mon amour-propre un triomphe dont je gémis et dont nous pâtissons.
Portez-vous bien du moins, et soyez le plus heureux que vous pourrez.
P. S. Nous partirons pour Paris de demain en quinze sans faute.
1- Toujours Chateaubriand. (Note de M. Sainte-Beuve.)