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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XII. Villeneuve-sur-Yonne, ..... 1795

XII. Villeneuve-sur-Yonne, ..... 1795

Correspondance de J. Joubert · 3 min de lecture · p. 26 · chapitre 16 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A madame de Beaumont, à Passy.

Ce n'est pas Desprez, Madame, qui vous a calomniée dans mon esprit, c'est vous-même.

Je suis bien aise de vous dire que je ne pourrai vous admirer à mon aise, et vous estimer tant qu'il me plaira, que lorsque j'aurai vu en vous le plus beau de tous les courages, le courage d'être heureux.

Il faudrait, pour y atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le désir de vous bien porter, et la volonté de guérir.

Je ne vous en croirai capable que lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en courant la poste, dans quelque auberge de village. Vous voyez que, dans ma colère même, je suis capable de bons procédés, puisque je n'ai rien dit de ce bel article dans ma lettre d'hier à madame de Sérilly, dont je savais d'avance l'opinion très-opposée à votre goût.

Je n'ai pas voulu laisser venir cet énorme grief au bout de ma plume ; mais je l'ai gardé sur le cœur.

Tout cela, Madame, est extrêmement sérieux, et, pour l'honneur de l'esprit, de la raison, de l'humanité et de la vertu, je vous conjure, dès que vous serez arrivée à Paris, de consulter d'abord un bon médecin, et de faire ce qu'il vous dira. Vous n'avez pas seulement besoin de régime et de tranquillité; vous avez besoin de remèdes. Votre docteur de Sens est honnête homme et beau joueur, à ce qu'on dit; mais c'est un pauvre guérisseur.

Je suis payé pour vous désirer de la santé, puisque je vous ai vue ; j'en connais l'importance, puisque je n'en ai pas. Un événement de ma vie m'a trop appris combien l'insouciance sur ce point peut devenir funeste pour que je transige avec la vôtre.

Enfin, Madame, je suis tourmenté depuis trois mois de l'inquiétude que vous me causez à cet égard, à un tel excès, que j'aimerais encore mieux vous savoir cet été à Plombières qu'à Passy, et assurément c'est tout dire.

Un homme habile, bien consulté et bien écouté, peut rendre ce voyage inutile; mais si vous tardez à prendre des précautions, votre éloignement nous deviendra indispensable, et ne produira peut-être aucun fruit.

« Cela, dites-vous, serait plus tôt fait. » Plus tôt, oui, mais non pas bientôt. On meurt longtemps, et si, brutalement parlant, il est quelquefois agréable d'être mort, il est affreux d'être mourant pendant des siècles. Enfin, il faut aimer la vie quand on l'a: c'est un devoir. Les pourquoi seraient infinis ; je m'en tiens à l'assertion. Elle vous fâchera peut-être ; mais, fût-ce pour vous plaire, je ne puis pas vous taire cette vérité.

Je n'avais pas eu le temps d'ouvrir la lettre de madame de Sérilly quand votre envoyé m'a quitté. Elle me demande Louvet ; je l'ai tout neuf, tout frais arrivant, et n'ai nul besoin de le lire. Priez-la de le garder longtemps ; je l'envoie par une femme du village que j'ai sous ma main. Je ne puis rien ajouter, Madame, de tout ce que je voudrais vous ‹dire, si ce n'est que je suis quelquefois tenté de me couper les deux oreilles.

P. S. La bonne femme est partie subitement, pendant que je relisais. Elle n'est point si bonne femme !