LII. Villeneuve-sur-Yonne, le 18 février 1805
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A M. Molé, à Paris.
Je me porte extrêmement mal; si mal, qu'il n'y a eu guère de jours, depuis que j'ai reçu votre lettre, où je n'aie délibéré de partir le lendemain pour Paris, dans la seule intention de consulter les médecis espèce d'hommes dont les ordonnances ne pourrait guère qu'aggraver mon mal, mais dont il ne faut jams avoir à se reprocher de n'avoir pas interrogé l'expérience.
L'impulsion précédente et la puissance d'une résotion première; l'espoir d'un changement en mieux, q renaît au moindre relâche du pire; le printemps q s'approche; l'accroissement des jours dont je pu mieux jouir ici ; les regrets et presque les remords qu j'aurais d'arriver là-bas, avec une foule de commenc‹ ments dont je ne tirerais plus aucun parti, même poi moi, si je changeais de place, dans l'état où ils sont; peu de plaisir que j'aurais d'arriver, en partant ain mécontent; le trop peu d'agrément que causerait in failliblement à ceux que j'aimerais à voir, dans des cir constances meilleures, la présence d'un homme auss mal disposé que je le suis; mille petits dérangement qu'occasionnent toujours les résolutions subites et l: rupture des premières résolutions; enfin, l'embarra: d'emporter son bonnet de nuit, comme le disait Fontenelle, me retiendront probablement dans le lieu où je suis jusqu'au temps que je m'étais prescrit.
Il me reste peu d'espérance maintenant de vous voir arriver bientôt. J'en suis extrêmement fâché. C'est un plaisir sur lequel j'avais toujours compté, de semaine en semaine, depuis trois mois. Cette perspective mobile tenait mon espérance en action, et donnait souvent de la distraction à mes maux. J'avais renvoyé au temps où nous serions ensemble une foule d'explications, de ré flexions, de réponses et de questions que j'aurais peut-être fait entrer dans mes lettres, si je ne m'étais cru à la veille de vous parler.
Si vous n'êtes pas de mon avis sur les trois poëtes, je vous assure que j'en suis bien. Quant à votre Milton que l'abbé Delille me fait admirer, et contre lequel j'ai cependant toujours un grand grief, pourquoi, je vous prie, êtes-vous scandalisé que je n'aie jamais pu le lire? Je n'entends pas sa langue, et j'y ai peu de regret. Si n'est pas supportable dans la prose même de Racine le fils, est-ce ma faute?
Quant à la force, je ne la hais ni ne la crains ; mais j'en suis, grâce au ciel, tout à fait désabusé. C'est une qualité qui n'est louable que lorsqu'elle est ou cachée ou vêtue. Dans le sens vulgaire, Lucain en eut plus que Platon, Brébeuf plus que Racine. Fiévée même en a, et Delalot, le plus haïssable des écrivains, n'en manque pas. Que si vous voulez lui donner une signification particulière, ce que peut-être il ne faut jamais faire dans les mots très-intelligibles; si, par exemple, vous voulez entendre par la la puissance du beau, qui ne sera jamais qu'une idée ou qu'une forme, je vous soutiendrai que l'abbé Delille a plus de force que Milton.
Voilà un nouveau sujet de querelle entre nous. Je ne dis pourtant que ce que je pense ; mais je ne réponds pas toujours de ce que je dis. Il faudrait pour cela que la réflexion en eût approuvé la pensée et l'expression. Si l'on ne pouvait avoir avec ses amis, impunément, sans reddition de compte et sans responsabilité, la liberté des jugements d'humeur, des jugements de verve, des jugements même de caprice, le commerce épistolaire ou la conversation auraient les fatigues et les épines d'une continuelle argumentation.
Je suis bien loin de lire des in-folio. Je voudrais fort en avoir, mais seulement pour les ouvrir. Cependant, si j'en avais le temps, je prendrais avec raison leur parti contre vous, ainsi que celui du P. André, qui est fort éloigné de mériter tant de dédain.
La lecture de tous les livres un peu bons fait souvent penser à beaucoup d'excellentes choses qui, sans eux, ne se seraient pas présentées dans le cours de nos réflexions. Elle apprend aussi une grande vérité, c'est qu'il y a, dans beaucoup de livres oubliés sans retour, un mérite et des pensées dont nous ferions le plus grand cas dans nos contemporains. Si la raison, le bon esprit, et même le bon style, suffisaient pour faire vivre les livres, combien, qui sont obscurs, seraient fameux ! Mais, pour durer, il faut être excellent et beau.
Il n'est pas inutile, non plus, d'observer ce que les siècles précédents ont aimé ou dédaigné dans les livres que le temps a abolis. Enfin, il en est où le beau et l'excellent se trouvent, jusqu'à un certain point, et que les gens d'un goût indépendant de la mode doivent tenir entre leurs mains.
Je bavarde ; bonjour.
P. S. Ne parlez ni à Chateaubriand, ni à mon frère, si vous le voyez, ni à personne au monde de mes intentions de partir avant le temps. Cette disposition de toutes les nuits, qui change tous les jours, est un secret qui n'est connu que de vous et de moi.