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L'Enchanteur 1768—1848

Fragment de lettre

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 22 min de lecture · p. 395–407 · chapitre 96 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Il a été inconséquent, il s'est beaucoup contredit, je le sais bien. Qui de nous, en nos temps disparates, ne s'est contredit autant que lui? Et comment voulez-vous que l'on écrive et que l'on imprime durant trente années sans se contredire? L'unité de la vie ne se rencontre que dans la brièveté des jours. Les plus belles destinées n'ont eu qu'un éclair! La mission de Jeanne d'Arc n'a été que de dix-huit mois, et elle avait déjà trop duré. Celui qui fut le Verbe par excellence ne prêcha pas plus de trois années le monde. »

Chateaubriand, dans ses relations avec Béranger, avec Carrel, était charmant : c'étaient des adversaires. Chateaubriand ressemblait à ces maris qui gardent toute leur mauvaise humeur pour la maison, pour leur femme. Sa femme, c'était le parti royaliste.

(20 novembre 1845.) Je viens de Champlâtreux, où Chateaubriand, il y a près de quarante ans, a écrit un chant des Martyrs, l'épisode de Velléda; j'ai causé à fond de lui avec M. Molé, un des hommes en petit nombre qui l'ont bien connu. F'ontanes, Joubert, M. Molé et M. Lamoignon, oncle de ce dernier, sont peut-être les seuls qui l'aient bien connu dans le bon temps et pénétré sous sa triple et quintuple peau de serpent, clypei septempliers orbes. M. Bertin l'aîné le connaissait certes aussi, mais par les côtés tout positifs et réels, et pour l'y avoir poussé; il était l'ami épicurien. Les autres l'avaient vu sous son premier éclair d'idéal, naturel encore et séduisant, pendant son séjour de Londres et tout au retour. Ses hautes qualités de talent, proprement dit, ne sauraient assez s'admirer, et elles sont plus grandes que la postérité probablement ne les sanctionnera en définitive; mais quelle manière gâtait tout cela! comme il arrivait vite à se guinder! Et puis il redevenait enfant, naïf, par moments; et puis tout aussitôt il s'apercevait qu'il l'était, et il affectait de l'être. A Champlâtreux, qui n'était pas alors ce château majestueux d'aujourd'hui, Chateaubriand jouait quelquefois comme un écolier; le soir, en montant se coucher, c'étaient des cris dans les corridors, des combats à la porte des chambres, on se jetait les pots à l'eau à la tête. Chateaubriand et un M. Jullien (dont il est question dans les Lettres de Joubert) étaient les boute-en-train. Cela était très-naturel de la part de Chateaubriand dans le premier moment, mais dans le second moment ce n'est pas bien sûr. J'espère que M. Molé nous le peindra au vrai dans ses Souvenirs; il est assez fin et assez délicat d'esprit pour cela. D'autres qui croient le connaître ne l'ont pris que par les dehors et par le gros bout. Quant au public, il n'a pu voir que les produits du talent, et il n'a jamais rien compris à l'homme.

Pour tous ceux qui connaissent Chateaubriand, c'est ( Y sible ; sa figure à de certains moments se pince.

A Vichy, aux eaux, à une certaine année, M...., qui me l'a dit, était avec Chateaubriand et mesdames de D... et de Mouchy, que ce Jupiter-René dévorait toutes deux à petit feu, et qu'il se plaisait ainsi à consumer. Car la sensibilité de Chateaubriand n'est pas moins compliquée que le reste ; j'ai lu une lettre de M. Joubert à M. Molé (pendant la légation de Chateaubriand à Rome); c'est la seule pièce qui puisse le faire bien connaître, tant l'analyse y est fine et subtile comme son objet. J'espère que cette pièce, que m'a fait lire M. Raynal, l'éditeur si distingué des œuvres de M. Joubert, mais qu'il ne pouvait donner, se retrouvera un jour. La psychologie de Chateaubriand y est coulée à fond.

Je connais la race de René : elle a des instants de malheur où elle crie par-dessus les toits, et se plaint à l'univers ; elle a des journées de bonheur et de délices qu'elle ensevelit en silence.

La Vie de Rancé par Chateaubriand est un véritable bric-àbrac; l'auteur jette tout, brouille tout, et vide toutes ses armoires.

Cette Vie est encore une vraie Tentation de saint Antoine; il y a toute sorte de farfadets.

(Décembre, 1847.) M. de Chateaubriand ne dit pius une parole; on ne peut plus lui arracher un son. Béranger prétend qu'il trouve encore moyen, quand il y va, de le faire causer un quart d'heure ou vingt minutes. Mais, comme Thiers le remarque très-bien, quand Béranger a parlé à quelqu'un, il s'imagine volontiers que ce quelqu'un a parlé.

« (1847.) Un mort bien illustre et qui mérite de s'appeler mort en effet, puisqu'il ne vit plus de la seule vie qu'il avait rêvée, Chateaubriand est bien malheureux; il ne peut plus sortir de sa chambre. Mme Recamier l'y va voir tous les jours, mais elle ne le voit que sous le feu des regards de Mme de Chateaubriand, qui se venge enfin de cinquante années de délaissement. Elle a le dernier mot sur le sublime volage, et sur tant de beautés qui l'ont tour à tour ravi. Cette femme est spirituelle, dévote et ironique; moyennant toutes ses vertus, elle se passe tous ses défauts. Ah ! que vous valez mieux, vous autres ! C'est vous, Hortense, qui aurez donné à M. de Chateaubriand - ses dernières joies, ses derniers ressouvenirs de René ; car Mme Récamier le prend avec lui sur un ton plus bas ; ce n'est plus notre Chateaubriand, elle en fait un outre; mais pour vous il retrouve des restes de souffle et des bruits lointains de Germanie et de Gaule sauvage. Gardez bien ses derniers petits billets ; ce seront des choses vraies de la part d'un génie illustre, mais qui a eu trop peu de ces éclairs de vérité. Vous lui ferez honneur un jour de ces gages imprévus. Sa mémoire aura fort à faire ; car il est comme ceux qui ont trop longtemps vécu. - Ce que j'en apprends me donne une profonde tristesse : il disait l'autre jour à une personne de ses amis qu'il eut peine à reconnaître, et qu'il prit d'abord pour le père, puis pour l'oncle : « Je ne puis plus suivre une idée deux minutes de suite. » - Sentant cela, il se tait. Je lui rends le dernier hommage de respect en ne le voyant pas. C'est ainsi que, moi-même, je voudrais être traité.... »

(Mai, 1848.) Chateaubriand est comme en enfance; il ne parle plus; il ne dit que des monosyllabes. Quand Béranger vient le voir, il ne trouve à lui dire qu'un mot : « Eh bien! vous l'avez, votre république! » - « Oui, je l'ai, répondit hier Béranger; mais j'aimerais mieux la rêver que l'avoir. »

M. de Chateaubriand est mort (4 juillet 1848) : il était depuis trois ou quatre ans dans un état d'affaissement qui avait fini par être une véritable oblitération des facultés. Il ne s'intéressait à rien, ne causait plus, répondait à peine un oui tout court. Sa tête n'était plus assez forte pour suivre une idée. En un mot, il ne vivait plus, il végétait. Là-dessus on vient d'écrire dans les journaux qu'il était mort dans la plénitude de ses facultés, et l'abbé D... a déclaré qu'il avait rendu son dernier soupir en pleine connaissance : « Une intelligence aussi belle devait dominer la mort, et conserver sous son étreinte une visible liberté. » A quoi bon dire ainsi le contre-pied de la vérité et en même temps quelque chose d'aussi antichrétien quand on est prêtre ?

Dans cette même lettre de l'abbé D..., il est dit que la mort de sa femme fut pour M. de Chateaubriand un coup mortel, et que la mort de M. Ballanche l'acheva. Ce sont deux contrevérités.

Je viens du service funéraire de Chateaubriand (8 juillet); il y avait foule. Béranger y était; il n'a cessé durant l'office de causer avec son voisin, M. de Vitrolles. Ils étaient tous les deux en coquetterie. Voilà donc la fin de tout. O néant ! Soyez Chateaubriand, c'est-à-dire royaliste et catholique, faites le Génie du Christianisme, et la Monarchie selon la Charte, pour qu'à vos funérailles, tomes convictions étant usées comme l'ont été les vôtres, Béranger et M. de Vitrolles se rencontrent et ne se quittent plus !

« Prenez garde, Monsieur, vous avez une sorte de penchant à être sévère pour René. De ceux qui vont parler de lui, vous serez le plus en droit sans doute, et celui peut-être dont il faisait le plus de cas. Mais vous n'avez pas le droit d'être sévère, car vous sortez un peu de lui, du moins vous en dérivez. En lisant René, Amaury s'écrie : Me voici. Vous aussi, vous avez trop pris la Croix pour le vrai Dieu et voulu raviver les vieilleries; vous aussi, vous avez un peu manqué à ces demi-dieux du xvie siècle.... René emporte, dans son tombeau surl'Océan, ce fonds de vérité qui présidait àl'expression un peu forcée de ses sentiments dans un monde d'affectation dont le charme l'entraîna trop. On ne produit pas, en France, un effet brillant sans être homme du monde, et l'homme du monde, en lui, a nui parfois à la simplicité plus qu'à la vérité; car il avait les émotions et les passions dont la société lui a fait un peu forcer les expressions. »

Il m'a dit souvent que l'homme devenait meilleur en vieillissant. Il était bon et bienveillant. Le caractère de son génie, c'était surtout l'élévation. Il avait cette élévation dans la vie habituelle...

« La seule femme qu'il ait vraiment aimée, c'est la duchesse de M...: c'était une enchanteresse, qui lui a cédé tard. Il m'en parlait avec ravissement. Mais il en a aimé bien d'autres encore.

« Je ne doute pas qu'il n'ait été très-attaché à Mme Récamier, et très-séduit; ils avaient mille points de contact, et il ne m'a jamais dit la vérité à ce sujet. Il trompait dans ces choses-là, mais c'était un homme sincère et impétueux. Il était très-fier, surtout avec moi qui étais plus jeune que lui; il ne croyait pas qu'on pût tant l'aimer....

« Ne croyez pas qu'on le regrette vulgairement, comme un autre homme, en versant beaucoup de larmes. La gloire, qui était sa compagne et la seule rivale de l'amour, fait sentir autrement. D'abord, il désirait mourir ; dans sa fierté, il était blessé d'être vieux, assis, brisé. Laissons-le donc retrouver peut-être une forme jeune, ou s'enchanter peut-être dans l'éternelle lumière.

« Je racontais l'autre jour à Béranger qu'il me disait dans cette Révolution, avec une profonde et douloureuse impatience : « Mon Dieu, mon Dieu, quand donc, quand donc serai-je délivré de tout ce monde, ce bruit; quand donc, quand donc cela finira-t-il? »

« Prenez donc garde à ce que vous allez dire. Souvenez-vous que Bacon dit qu'il faut se garder d'ôter les défauts des pierres précieuses, dans la crainte de nuire à la valeur de l'ensemble. »

Dans un petit livre intitulé : Troisième petit livre, publié à Paris, en 18511, je trouve les Stances suivantes, censées traduites du grec moderne; mais il me semble que si, partout où il y a Grèce on lit Fronce, et que si au lieu de Lasthénés on met Chateaubriand on reconnaîtra que l'hommage rendu au noble poëte par un cœur de femme est digne de lui.

1 Chez Renault, libraire, rue du Paon-Saint-André-des-Arcs, 8. ↩

A lasthénès

« Pieuse fut pour toi ma tendresse, longue tendresse, couronne de mes beaux jours, qui ne cessa jamais et t'a vu mourir. Réfugiée jeune dans ton sein, après un trop cruel naufrage, tu calmas mes sens encore endormis : ta longue expérience, ta sagesse, ce charme de tes discours, cette grâce en toi qui valait la jeunesse, ton génie, qui avait délivré et enivré la Grèce, tout en toi enchanta à jamais ma vie. Quand un amour irrésistible me fit te quitter, combien nobles et tendres tes reproches, et à mon retour combien aimable et doux ton pardon ! combien vive et cent fois exprimée ta reconnaissance! Depuis lors, toujours partie et toujours revenue, je me réglai sur les inégalités permises à toi, permises aux Dieux de la Grèce.

« Était-ce l'amour? Non , il n'accepte pas de telles conditions. C'était plutôt un sentiment à part comme toi, éternellement jeune comme toi, un sentiment au-dessus de ce qu'on voit sur la torre, ordonné pour adoucir les ennuis et les devoirs de ta vie sans t'en donner ; un sentiment qui, trop heureux de rencontrer le tien, se plut seulement à t'être agréable et heureux.

« Tu venais à moi dans un enchantement qui était comme la nature même de ton âme superbe, mais douce et bienveillante. Tu m'élevas sur ces hauteurs d'où ensemble nous ne descendîmes plus. Entre nous, rien de dur, d'amer ; point de froissement ni de froideur. J'étais le sûr refuge où ta tendresse prenait l'essor, sans contrainte, sans esclavage, sans ces douleurs qu'on n'épargna guère à la bonté la plus tendre et la plus facile du monde.

« Toi seul tu faisais des reproches, mais chers, mais bien reçus, mais vite effacés par ta justice et une affection dont tu ne doutais pas. Un souvenir, une promenade ensemble emportaient ta colère ; et moi, ac cueillant une merveille, je ne me justifiais pas, je ne cherchais pas la dispute, je me contentais d'être heureuse et de te voir heureux.

« J'avais compris combien la vie du monde froisse les âmes d'élite, éveille leur juste orgueil, leur haine puissante , leur amertume redoutable : je laissai de côté la guerre ; jamais ma main ne s'arma pour éprouver, meme doucement, la tienne. Nos camps ni nos drapeaux n'étaient les mêmes, tu le savais, mais nous ne le sentîmes pas ; et dans ces régions suprêmes, où tu daignas me convier, je ne connus avec toi que l'union et la douceur.

« La plus haute séduction que l'homme puisse offrir, je la trouvais en toi : ton âme était d'une élévation que rien n'eût pu altérer ni faire plier ; fidèle aux instincts les plus nobles et les plus irrésistibles, tu laissas à la Grèce un hel exemple de l'honneur et du désintéressement; et aussi fier, aussi élégant dans ta vie privée que dans ta vie publique, tu me semblas toujours le Dieu de pure lumière qui règne sur ce Parnasse où ta place est marquée.

« Toi, né dans la Grèce, habitant mon pays, je te retrouvais sans cesse, le plus exquis, le plus Grec des Grecs. Ton visage, tout pareil à celui d'Alexandre, conserva toujours la grâce et la beauté; plus fin, plus pur à mesure que l'âge y marqua sa trace, chère et sacrée sur ton front. Tu représentais bien notre pays ; tu me le fis mieux comprendre ; tu en avais tous les charmes, tous les talents puissants, avec la légèreté, l'agrément qui te fit partout adorer, et qui aussi doit faire tout pardonner.

« Crois-moi fidèle à ta mémoire, comme tu voulais que je le fusse. Tu aimais de mêler à nos plaisirs l'idée de ta mort! Ta mort! Non, tu vis, et toi qui sentis si bien la grandeur des Dieux, la beauté de la nature, tu existes, tu éprouves dans leur plénitude ces impressions suprêmes qui te rendaient malade dans leur force, et qui sont les avant-coureurs des émotions sacrées quand notre corps et notre vie mortelle ne nous empêcheront plus de les goûter sans souffrir. »

La préoccupation de Chateaubriand pour la gloire était excessive, elle était constante : il se disait tout ce qui se peut dire contre, et cependant lui qui aimait si peu la vie sous sa forme directe, il avait l'ambition que son nom vécût, et une sorte de désespoir que cette immortalité du nom fût si courte de durée et si bornée d'espace. Il se faisait dire par la Muse a l'heure de ses poétiques pèlerinages : « Sache apprécier cette gloire dont un obscur et faible voyageur peut parcourir le théâtre en quelques jours! » C'est ainsi que l'Africain, dans ce Songe merveilleux, montrait du haut des sphères à son petit-nis la terre si petite dans son lointain, tachetée çà et la de quelques points habites, et ces points séparés eux-mèmes par de si vastes solitudes, par des déserts ou des mers si démesurées, que le bruit que font les hommes dans une de ces parties du monde ne se transmet point jusqu'à l'autre partie prochaine, et meurt dans l'intervalle. Retranchez tous ces espaces perdus pour le renom et le retentissement humain : que de peuples vous ignorent! et ceux qui en parleront, pour combien de temps! « Quibus amputatis, cernis profecto quantis in angustris vestra gloria se dilatari velit. Ipsi autem, qui de vobis loquuntur, quam loquentur diu! »

Chateaubriand se disait toutes ces mêmes choses que Cicéron, et il se les disait d'un peu moins haut peut-être. Quoique chrétien de profession, il n'avait point l'Éternité du Dieu vivant assez présente à l'esprit et au cœur pour s'y rejeter en idée avec amour, et y habiter dans l'éblouissement et dans la gloire. Ignorant des choses physiques, et, comme la plupart des hommes de Lettres, ne se représentant point la nature dans l'infinie variété de ses combinaisons et dans ses successions perpétuelles, il ne savait point renoncer à ce qui décidément est vain; il ne savait pas se dire que non-seulement le théâtre est étroit, entrecoupé, tout semé d'espaces perdus et vides, mais que l'humanité elle-même tout entière n'y a très-probablement qu'une existence limitée, et déterminée par quelque grande perturbation nécessaire, par quelque grande période physique dont nous n'avons pu encore mesurer la longueur ni deviner la loi, mais avant laquelle d'autres régimes, d'autres générations innombrables, innommées, existaient, et après laquelle d'autres organisations imprévues, écloses a quelque grand printemps futur, éclateront, pour remplacer ou dominer les précédentes, et pour disparaître elles-mêmes à leur tour. Ces vues habituelles sont seules capables de remettre à sa place l'orgueil individuel, et de rectifier l'illusion de cet être d'un jour qui s'appelle Moi. - Poëtes, quand nous parions de l'immortalité, quand nous y croyons, sachons encore que c'est une immortalité relative, la seule qui soit possible, et qui soit proportionnée aux horizons humains. - Buffon, qui croyait à la gloire, savait cela. Lucrèce l'avait su également.

Chateaubriand, brun de chevelure dans sa jeunesse, avait-il les yeux noirs ou les yeux bleus? Grave question, qui n'est pas si aisée à résoudre qu'on le croirait.

Un brillant écrivain de la presse périodique, qui a le secret des mots heureux, qui en trouve sur chacun, fût-ce à nos dépens, et des pages duquel on tirerait bien des traits pénétrants et fins à la Rivarol, M. Barbey d'Aurevilly, rappelant une parole de Chateaubriand sur Washington (Jamais visage d'homme ne m'a fait trembler), ajoutait : « Il l'avait regardé à vingt ans avec ces beaux yeux que nous lui avons connus à soixante, et qui avaient toujours été si noirs de mélancolie indifférente. » - C'est bien dit; mais ces yeux noirs, Chateaubriand ne les avouait pas. « Comprenez-vous, disait-il un jour à M. de Marcellus, qu'une baronne allemande se soit avisée, en traçant mon portrait, de me faire hommage d'une taille élancée? Mais, en revanche, elle m'a donné des yeux noirs, et je prétends aux yeux bleus. » Ceci pourrait sembler décisif; mais enfin l'œil ne se voit pas lui-même, et j'ai voulu interroger une personne que j'ai crue compétente sur cette nuance qui fait question. La réponse m'a laissé dans la même incertitude qu'auparavant; la voici : « Ottavio avait les yeux noirs les plus beaux, les plus pleins d'ivresse qu'on puisse voir; Guglielmo seul avait un œil noir à lui comparer. Henri a l'œil bleu clair de sa race normande, éraillé par la petite vérole dont il est marqué. Raoul, mon seigneur et maître, a l'œil bleu clair d'un chevalier français, plein de fierté et d'arrogance, qui fait peur quand il est furieux. Ceci est pour vous dire que c'est la force et la jeunesse qui donnent l'éclair à l'œil. René avait, je crois, les yeux noirs; mais je n'ai pas vu cet œil furieux, je n'ai pas gardé ce regard dans ma mémoire; il le croyait très-beau; il l'avait été sans doute, mais l'éclair n'y était pas. D'ailleurs, il ne regardait pas en face; je le lui reprochais, parce que, en fait d'amour, il vivait dans les trahisons. Il faut voir l'homme de près et dans les crises pour se rappeler son œil. » Eh bien ! nous voilà aussi peu avancés qu'auparavant, et il en est de la couleur des yeux de Chateaubriand comme de la couleur des cheveux de Marie Stuart, et comme de tant d'autres choses ; il faut se résigner à douter. Que sais-je ?

Le mariage de M. de Chateaubriand a été, dans le temps, l'objet de procès et d'assertions contradictoires singulières. Revenu d'Amérique et à la veille d'émigrer, M. de Chateaubriand épousa, au commencement de 1792, Mme Céleste de La Vigne-Buisson, petite-fille de M. de La Vigne-Buisson, qui avait été gouverneur de la Compagnie des Indes à Pondichéry :

« Mes sœurs se mirent en tête, dit-il en ses Mémoires du ton le plus dégagé, de me faire épouser M'le de La Vigne, qui s'était fort attachée à Lucile. L'affaire fut conduite à mon insu. A peine avais-je aperçu trois ou quatre fois M'le de La Vigne... Je ne me sentais aucune qualité du mari. Toutes mes illusions étaient vivantes, rien n'était épuisé en moi ; l'énergie même de mon existence avait doublé par mes courses. J'étais tourmenté de la Muse. Lucile aimait Mme de La Vigne, et voyait dans ce mariage l'indépendance de ma fortune. - « Faites donc, » dis-je. - Chez moi, l'homme public est inébranlable ; l'homme privé est à la merci de quiconque se veut emparer de lui, et pour éviter une tracasserie d'une heure, je me rendrais esclave pendant un siècle.

« Le consentement de l'aïeul, de l'oncle paternel et des principaux parents fut facilement obtenu : restait à conquérir un oncle maternel, M. de Vauvert, grand démocrate ; or, il s'opposa au mariage de sa nièce avec un aristocrate comme moi, qui ne l'étais pas du tout. On crut pouvoir passer outre, mais ma pieuse mère exigea que le mariage religieux fût fait par un prêtre non assermente, ce qui ne pouvait avoir lieu qu'en secret. M. de Vauvert le sut, et lâcha contre nous la magistrature, sous prétexte de rapt, de violation de la loi, et arguant de la prétendue enfance dans laquelle le grand-père, M. de La Vigne, était tombé. Mme de La Vigne, devenue Mme de Chateaubriand sans que j'eusse eu de communication avec elle, fut enlevée au nom de la Justice, et mise à Saint-Malo, au couvent de la Victoire, en attendant l'arrêt des tribunaux.

« l n'y avait ni rapt, ni violation de la loi, ni aventure, ni amour dans tout cela ; ce mariage n'avait que le mauvais côté du roman : la vérité. La cause fut plaidée, et le tribunal jugea l'union valide au civil. Les parents des deux familles étaient d'accord, M. de Vauvert se désista de la poursuite. Le curé constitutionnel, largement payé, ne réclama plus contre la première bénédiction nuptiale, et Me de Chateaubriand sortit du couvent, où Lucile s'était enfermée avec elle... »

Mais voici bien autre chose. Ce n'est plus du côté d'un oncle maternel démocrate que le mariage est attaqué, c'est du côté de l'oncle paternel et dans un esprit tout différent. M. de Chateaubriand va se trouver entre deux oncles.

Je cite mes auteurs. M. Viennet, dans ses Mémoires (inédits), raconte qu'étant entré au service dans la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant, M. La Vigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur d'Atala commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M. Viennet : « Je le connais; il a épousé ma nièce, et il l'a épousée de force. » Et il raconta comment M. de Chateaubriand, ayant à contracter union avec Mme de La Vigne, aurait imaginé de l'épouser comme dans les comédies, d'une façon postiche, en se servant d'un de ses gens comme prêtre et d'un autre comme témoin. Ce qu'ayant appris, l'oncle Buisson serait parti, muni d'une paire de pistolets et accompagné d'un vrai prêtre, et, surprenant les époux de grand matin, il aurait dit à son beau-neveu : « Vous allez maintenant, Monsieur, épouser tout de bon ma nièce, et sur l'heure. » Ce qui fut fait.

M. de Pongerville, étant à Saint-Malo en 1851, y connut un vieil avocat de considération, qui lui raconta le même fait, et exactement avec les mêmes circonstances.

Naturellement, dans ses Mémoires, M. de Chateaubriand n'a touché mot de cela : il n'a parlé que du procès fait à l'instigation de l'autre oncle. Faut-il croire que, selon le désir de sa mère, ayant à se marier devant un prêtre non assermenté, et s'étant engagé à en trouver un, il ait imagine, dans son indifférence et son irrévérence d'alors, de s'en dispenser en improvisant l'étrange comédie à laquelle l'oncle de sa femme serait venu mettre bon ordre? - Ce point de sa vie, si un le pouvait, serait à éclaircir, et l'on comprendrait mieux encore par là les chagrins qu'il donna à sa mère, chagrins causés, dit-il, par ses égarements, et le mouvement de repentir qu'il dut éprouver plus tard en apprenant sa mort avant d'avoir pu la revoir et l'embrasser.

Les finances de Chateaubriand seraient un chapitre à écrire de son histoire. On ne peut même prétendre ici à l'esquisser. Il se croyait (comme Lamartine) très-habile à l'économie et à la discussion des Finances publiques : Les Finances que j'ai toujours sues, disait-il; et, sur cet article, il ne se sentait point disposé à baisser pavillon devant M. de Villèle lui-même. Vers l'époque du Génie du Christianisme, qui lui fut d'un si bon rapport, il ne parut pas trop mal s'entendre au maniement de ses intérêts particuliers. Mais, depuis 1814, le principe de gloire et de magnificence qu'il introduisit dans sa conduite, dérangea tout. S'étant fait rayer, comme ministre d'État titulaire, par suite de la publication de la Monarchie selon la Charte, mais aussi privé dès lors du traitement très-effectif qui était attaché à cette sinécure, il se vit réduit à vendre son ermitage de la Vallée-aux-Loups, et c'est depuis ce temps-là qu'il se vantait de ne plus avoir de bibliothèque. Une des amies les plus fidèles et les plus sincères qu'il ait eues, la duchesse de Duras, le connaissant comme elle faisait, s'inquiétait beaucoup de cette situation de fortune, et sa sollicitude perce dans quelques parties qu'on à données de sa Correspondance, au milieu des charmantes choses dont elle est semée.

Au commencement de 1818, à l'occasion d'un léger accident arrivé à l'illustre écrivain, Mme de Duras écrivait à Me Swetchine :

« M. de Chateaubriand s'est cassé un muscle de la jambe ; le voilà pour quarante jours sur son canapé. Je vais le voir; mais vous n'avez pas l'idée du vide que fait dans ma vie de ne plus le voir une ou deux heures le matin dans ce cabinet, à penser tout haut avec moi. Je suis triste à mourir. Il n'y a rien de si intérieur que le bonheur, et pourtant que sont les objets extérieurs sans lui? C'est la lumière qui les éclaire; tout est terne et sans vie quand il se retire. »

Et, trois jours après :

« ... MM. Benoist, d'Harcourt, tous nos amis sont toujours là. Je vois de plus M. de Villèle, qui est aussi spirituel dans la conversation qu'à la tribune ; vous savez bien que mon goût est de l'autre côté : en fait d'ultras, je n'aime que trois ou quatre hommes distingués, les généraux; mais leurs soldats m'ennuient à mort, et je ne les vois guère. Si M. de Chateaubriand était longtemps malade, je deviendrais ministérielle par l'ennui et la déraison de ce qui entoure sa chaise 'ongue. i

Elle écrivait encore, en ce moment, à propos de démarches qu'elle tentait probablement du côté de la Cour, en faveur de M. de Chateaubriand :

« Andilly, 19 août (1818)..... Je vais à Paris le 23 au soir. Lord Wellington est arrivé, mais je n'espère rien. C'est égal, il faut agir de même ; mais tout ce que je ferai sera détruit par ce qu'écrit mon pauvre ami; il est poussé à bout, et jugez ce qui sortira de sa plume lorsqu'il ne ménagera plus rien, et qu'il écrit dans le lieu où l'on a les opinions les plus exagérées. Il ne faut rien espérer; il y a des caractères et surtout des sortes de talents qui sont toujours opprimés ou qui se figurent l'être : il avait fallu forcer la nature pour tirer de là M. de Chateaubriand. Enfin il restera pair de France, mais, s'il pouvait perdre cela, soyez sûre qu'il le perdrait. »