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L'Enchanteur 1768—1848

Relations avec Rivarol

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 36 min de lecture · p. 156–180 · chapitre 43 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On a beaucoup écrit sur Rivarol1, mais on ne le connaît tout à fait par ses côtés supérieurs que quand on a entendu Chênedollé. Celui-ci a fort contribué à la publication des Œuvres complètes et au petit livre intitulé Esprit de Rivarol, qui fut dicté en deux ou trois soirées chez Fayolle. Je retrouve dans les papiers de Chênedollé la plupart de ces bons mots et de ces pensées déjà connus, mais dans leur vrai lieu, dans leur courant et à leur source. On en jugera tout d'abord par le récit de Ma première Visite à Rivarol, que je donnerai ici, sans rien retrancher à la naïveté d'admiration qui y respire. Les générations capables de tels enthousiasmes littéraires sont déjà loin, et celles qui succèdent s'enflamment aujourd'hui pour de tout autres choses : y gagnent-elles beaucoup en élévation morale et en bonheur?

1 Je recommande à ceux qui se soucient encore de ces doux riens deux articles sur Rivarol insérés dans le Mercure vers le temps de sa mort, l'un du 5 floréal an X, de Flins, l'autre du 28 messidor an X, de Gueneau de Mussy : le premier est spirituel; dans le second, plus approfondi, l'influence de Chênedollé se fait sentir. ↩

« Si Rivarol avait vu mes notes , il aurait dit : Mais il n'a pas été trop ingrat ! » (CHÈNEDOLLÉ.)

« Rivarol venait d'arriver de Londres à Hambourg, où je me trouvais alors. J'avais tant entendu vanter son esprit et le charme irrésistible de sa conversation par quelques personnes avec lesquelles je vivais, que je brûlais du désir de faire sa connaissance. Je l'avais aperçu deux ou trois fois dans les salons d'un restaurateur français, nommé Gérard, alors fort en vogue à Hambourg, chez lequel je m'étais trouvé à table assez près de lui, et ce que j'avais pu saisir au vol de cette conversation prodigieuse, de cet esprit rapide et brillant, qui rayonnait en tous sens et s'échappait en continuels éclairs, m'avait jeté dans une sorte d'enivrement fiévreux, dont je ne pouvais revenir. Je ne voyais que Rivarol, je ne pensais, je ne rêvais qu'à Rivarol: c'était une vraie frénésie qui m'ôtait jusqu'au sommeil.

« Six semaines se passèrent ainsi. Après avoir fait bien des tentatives inutiles pour pénétrer jusqu'à mon idole, un de mes meilleurs amis arriva fort à propos d'Osnabruck à Hambourg, pour me tirer de cet état violent, qui, s'il eût duré, m'eût rendu fou. C'était le marquis de La Tresne, homme d'esprit et de talent, traducteur habile de Virgile et de Klopstock1; il était lié avec Rivarol : il voulut bien se charger de me présenter au grand homme, et me servir d'introducteur auprès de ce roi de la conversation. Nous prenons jour, et nous nous mettons en route pour aller trouver Rivarol, qui alors habitait à Ham, village à une demi-lieue de Hambourg, dans une maison de campagne fort agréable. C'était le 5 septembre 1795, jour que je n'oublierai jamais. Il faisait un temps superbe, calme et chaud, et tout disposait l'âme aux idées les plus exaltées, aux émotions les plus vives et les plus passionnées. Je ne puis dire quelles sensations j'éprouvai quand je me trouvai à la porte de la maison : j'étais ému, tremblant, palpitant, comme si j'allais me trouver en présence d'une maîtresse adorée et redoutée. Mille sentiments confus m'oppressaient à la fois : le désir violent d'entendre Rivarol, de m'enivrer de sa parole, la crainte de me trouver en butte à quelques-unes de ces épigrammes qu'il lançait si bien et si volontiers, la peur de ne pas répondre à la bonne opinion que quelques personnes avaient cherché à lui donner de moi, tout m'agitait, me bouleversait, me jetait dans un trouble inexprimable. J'éprouvais au plus haut degré cette fascination de la crainte, quand enfin la porte s'ouvrit. On nous introduisit auprès de Rivarol, qui, en ce moment, était à table avec quelques amis. Il nous reçut avec une affabilité caressante, mêlée toutefois d'une assez forte teinte de cette fatuité de bon ton qui distinguait alors les hommes du grand monde (Rivarol, comme on sait, avait la prétention d'être un homme de qualité). Toutefois il me mit bientôt à mon aise en me disant un mot aimable sur mon Ode à Klopstock, que j'avais fait paraître depuis peu. « J'ai lu votre Ode, me dit-il, elle est bien : il y a de la verve, du mouvement, de l'élan. Il y a bien encore quelques juvenilia, quelques images vagues, quelques expressions ternes » communes ou peu poétiques; mais d'un trait de plume il est aisé de faire disparaître ces taches-là. J'espère que nous ferons quelque chose de vous : venez me voir, nous mettrons votre esprit en serre chaude, et tout ira bien. Pour commencer, nous a allons faire aujourd'hui une débauche de poésie. »

1 On trouve des fragments de la traduction en vers de l'Exéide par M. de La Tresne dans le Mercure du 16 germinal an IX et dans d'autres numéros de ces années. Ses amis disaient de lui : « Il explique Virgile comme un bon professeur, et il l'entend comme un homme de goût. » ↩

« Il commença en effet, et se lança dans un de ces monologues où il était vraiment prodigieux. Le fond de son thème était celui-ci : Le poëte n'est qu'un sauvage très-ingénieux et très-animé, chez lequel toutes les idées se présentent en images. Le sauvage et le poëte font le cercle ; l'un et l'autre ne parlent que par hiéroglyphes1, avec cette différence que le poëte tourne dans une orbite d'idées beaucoup plus étendue. - Et le voilà qui se met à développer ce texte avec une abondance d'idées, une richesse de vues si fines ou si profondes, un luxe de métaphores si brillantes et si pittoresques, que c'était merveille de l'entendre.

1 Chateaubriand semble avoir voulu justifier cette définition dans les Watchez, où le poëte et le sauvage ne font qu'un. Il semblerait que Rivarol eût vent de Chactas. ↩

« Il passa ensuite à une autre thèse qu'il posa ainsi : « L'art doit se donner un but qui recule sans cesse, et a mettre l'infini entre lui et son modèle. » Cette nouvelle idée fut développée avec des prestiges d'élocution encore plus étonnants : c'étaient vraiment des paroles de féerie. - Nous hasardâmes timidement, M. de La Tresne et moi, quelques objections qui furent réfutées avec le rapide dédain de la supériorité (Rivarol, dans la discussion, était cassant, emporté, un peu dur même). — « Point d'objections d'enfant, » nous répétait-il, et il continuait à développer son thème avec une profusion d'images toujours plus éblouissantes. Il passait tour à tour de l'abstraction à la métaphore, et revenait de la métaphore à l'abstraction avec une aisance et une dextérité inouïes. Je n'avais pas d'idée d'une improvisation aussi agile, aussi svelte, aussi entraînante. J'étais tout oreille pour écouter ces paroles magiques qui tombaient en reflets pétillants comme des pierreries et qui d'ailleurs étaient prononcées avec le son de voix le plus mélodieux et le plus pénétrant, l'organe le plus varié, le plus souple et le plus enchanteur. J'étais vraiment sous le charme, comme disait Diderot.

« Au sortir de table, nous fûmes nous asseoir dans le jardin, à l'ombre d'un petit bosquet formé de pins, de tilleuls et de sycomores panachés, dont les jeunes et hauts ombrages flottaient au-dessus de nous. Rivarol compara d'abord, en plaisantant, le lieu où nous étions aux jardins d'Acadème, où Platon se rendait avec ses disciples pour converser sur la philosophie. Et, à vrai dire, il y avait bien quelques points de ressemblance entre les deux scènes, qui pouvaient favoriser l'illusion. Les arbres qui nous couvraient, aussi beaux que les platanes d'Athènes, se faisaient remarquer par la vigueur et le luxe extraordinaire de leur végétation. Le soleil, qui s'inclinait déjà à l'occident, pénétrait jusqu'à nous malgré l'opulente épaisseur des ombrages, et son disque d'or et de feu, descendant comme un incendie derrière un vaste groupe de nuages, leur prêtait des teintes s chaudes et si animées, qu'on eût pu se croire sous un ciel de la Grèce1... Rivarol, après avoir admiré quelques instants ce radieux spectacle et nous avoir jeté à l'imagination deux ou trois de ces belles expressions poétiques qu'il semblait créer en se jouant, se remit à causer littérature.

1 Chênedollé, comme Rivarol, se figurait vaguement la Grèce d'après les livres. Ce n'est pas Chateaubriand qui ferait de ces confusions de prendre jamais un ciel de Hambourg, si beau qu'il fût, pour un ciel d'Athènes. Le luxe même de la végétation, qui est donné comme une ressemblance de paysage, est un contre-sens. Mais c'était le lieu-commun alors : la Grèce!... - La Grèce ! Barthélemy l'avait certes décrite en son Anacharsis avec détail, avec science, mais sans le renei, sans la distinction qui grave son objet et ne permet de le confondre avec nul autre. La Grèce! elle ne peut être bien peinte et révélée que par ceux qui l'ont vue, qui ont respiré son air vil, léger, et contemple ses horizons nets et fins dans leur lumière sereine. Aujourd'hui c'est l'affaire de tous les gens d'esprit et de talent qui en reviennent : ainsi M. Ampère, ainsi les membres de l'École d'Athènes dans leurs mémoires et rapports annuels ; tout le monde est paysagiste; mais c'est que le premier, avant eux tous, il y a eu Chateaubriand, le voyageurinitiateur. ↩

«Il passa en revue presque tous les principaux personnages littéraires du xvII° siècle, et les jugea d'une manière âpre, tranchante et sévère. Il parla d'abord de Voltaire, contre lequel il poussait fort loin la jalousie ; il lui en voulait d'avoir su s'attribuer le monopole universel de l'esprit. C'était pour lui une sorte d'ennemi personnel; il ne lui pardonnait pas d'être venu le premier et d'avoir pris sa place.

« Il lui refusait le talent de la grande, de la haute poésie, même de la poésie dramatique. Il ne le trouvait supérieur que dans la poésie fugitive, et là seulement Voltaire avait pu dompter l'admiration de Rivarol et la rendre obéissante : « Sa Henriade, disait-il, n'est qu'un maigre croquis, un squelette épique, où manquent les muscles, les chairs et les couleurs1. Ses tragédies ne sont que des thèses philosophiques froides et brillantes. Dans le style de Voltaire, il y a toujours une partie morte : tout vit dans celui de Racine et de Virgile. L'Essai sur les Mœurs et l'Esprit des Nations, mesquine parodie de l'immortel Discours de Bossuet, n'est qu'une esquisse assez élégante, mais terne et sèche, et mensongère. C'est moins une histoire qu'un pamphlet en grand, un artificieux plaidoyer contre le Christianisme et une longue moquerie de l'espèce humaine. Quant à son Dictionnaire philosophique, si fastueusement intitulé la Raison par alphabet, c'est un livre d'une très-mince portée en philosophie. Il faut être bien médiocre soi-même pour s'imaginer qu'il n'y a rien au delà de la pensée de Voltaire. Rien de plus incomplet que cette pensée : elle est vaine, superficielle, moqueuse, dissolvante, essentiellement propre à détruire, et voilà tout. Du reste, il n'y a ni profondeur, ni élévation, ni unité, a ni avenir, rien de ce qui fonde et systématise. » Ainsi disant, il faisait la revue des principaux ouvrages de Voltaire, et les marquait en passant d'un de ces stigmates qui laissent une empreinte ineffaçable, semblable à la goutte d'eau-forte qui creuse la planche de cuivre en y tombant. Il finit par se résumer dans cette phrase que j'ai déjà citée ailleurs1 : « Voltaire a employé la mine de plomb pour l'épopée, le crayon pour l'histoire, et le pinceau pour la poésie fugitive2. »

1 Il disait de la Henriade encore, « qu'il se serait bien gardé d en corriger les épreuves ; il connaissait trop bien le prix des fautes d'impression. Qui sait? le hasard pourra produire quelque beauté. » Il prétendait que, dans une vente de livres, la Henriade était restée pour payement à l'huissier. ↩

1 Au tome V, page 332, des Œuvres de Rivarol. ↩

2 Cette conclusion est bien prétentieuse dans sa forme. Dureté pour dureté, j'aime mieux de Rivarol cet autre jugement si méchamment spirituel sur Voltaire : « Quand il s'observe, il n'est pas même exact ni vrai; et quand il s'abandonne, il n'étonne jamais.i ↩

« Enhardi par l'accueil aimable que Rivarol me faisait, je me hasardai à lui demander ce qu'il pensait de Buffon, alors l'écrivain pour moi par excellence. - Son style a de la pompe et de l'ampleur, me répondit-il, mais il est diffus et pâteux3. On y voit toujours flotter les plis de la robe d'Apollon, mais souvent le dieu n'y est pas. Ses descriptions les plus vantées manquent souvent de nouveauté, de création dans l'expression. Le portrait du Cheval a du mouvement, de l'éclat, de la rapidité, du fracas. Celui du Chier vaut peut-être mieux encore, mais il est trop long ; ce n'est pas là la splendide économie de style des x grands maîtres. Quant à l'Aigle, il est manqué : il n'est dessiné ni avec une vigueur assez mâle, ni avec une assez sauvage fierté. Le Paon aussi est manqué : qu'il soit de Buffon ou de Gueneau, peu importe ; c'est une description à refaire. Elle est trop longue, et pourtant ne dit pas tout. Cela chatoie plus encore que cela ne rayonne. Cette peinture manque surtout de cette verve intérieure qui anime tout, et de cette brièveté pittoresque qui double l'éclat des images en les resserrant. Pour peindre cet opulent oiseau, il fallait tremper ses pinceaux dans le soleil, et jeter sur ses lignes les couleurs aussi rapidement que le grand astre jette ses rayons sur le ciel et les montagnes. J'ai dans la tête un paon bien autrement neuf, bien autrement magnifique, et je ne demanderais pas une heure pour mieux faire1.

3 Rivarol était un peu ingrat envers Buffon, qui avait dit de sa traduction de Dante que c'était, en fait de style, une suite de créations. ↩

1 Il n'avait pas seulement le paon dans la tête, il était le paon en personne à ce moment-là. ↩

« Le portrait du Cygne est fort préférable : là il y a vraiment du talent, d'habiles artifices d'élocution, de la limpidité et de la mollesse dans le style, et une mélancolie d'expression qui, se mêlant à la splendeur des images, en tempère heureusement l'éclat. Un morceau encore sans reproche, c'est le début des Époques de la Nature. Il y règne de la pompe sans emphase, de la richesse sans diffusion, et une magnificence d'expression, haute et calme, qui ressemble à la tranquille élévation des cieux. Buffon ne s'est jamais montré plus. artiste en fait de style. C'est la manière de Bossuet appliquée à l'histoire naturelle.

« Mais un écrivain bien supérieur à Buffon, poursuivait Rivarol sans s'interrompre, c'est Montesquieu. J'avoue que je ne fais plus cas que de celui-là (et de Pascal toutefois !) depuis que j'écris sur la politique : et sur quoi pourrait-on écrire aujourd'hui? Quand une révolution inouïe ébranle les colonnes du monde, comment s'occuper d'autre chose? La politique est tout; elle envahit tout, remplit tout, attire tout : il n'y a plus de pensée, d'intérêt et de passion que là. Si un écrivain a quelque conscience de son talent, s'il aspire à redresser ou à dominer son siècle, en un mot s'il veut saisir le sceptre de la pensée, il ne peut et ne doit écrire que sur la politique. Quel plus beau rôle que celui de dévoiler les mystères de l'organisation sociale, encore si peu connue! Quelle plus noble et plus éclatante mission que celle d'arrêter, d'enchaîner, par la puissance et l'autorité du talent, ces idées envahissantes qui sont sorties comme une doctrine armée des livres des philosophes, et qui, attelées au char du Soleil, comme l'a si bien dit ce fou de Danton, menacent de faire le tour du monde! Pour en revenir à Montesquieu, sans doute en politique il n'a ni tout vu, ni tout saisi, ni tout dit, et cela était impossible de son temps. Il n'avait point passé au travers d'une immense révolution qui a ouvert les entrailles de la société, et qui a tout éclairé, parce qu'elle a tout mis à nu. Il n'avait pas pour lui les résultats de cette vaste et terrible expérience, qui a tout vérifié et tout résumé; mais ce qu'il a vu, il l'a supérieurement vu, et vu sous un angle immense. Il a admirablement saisi les grandes phases de l'évolution sociale. Son regard d'aigle pénètre à fond les objets et les traverse en y jetant la lumière. Son génie, qui touche à tout en même temps, ressemble à l'éclair qui se montre à la fois aux quatre points de l'horizon. Voilà mon homme ! c'est vraiment le seul que je puisse lire aujourd'hui. Toute autre lecture languit auprès de celle d'un si ferme et si lumineux génie, et je n'ouvre jamais l'Esprit des Lois que je n'y puise a ou de nouvelles idées ou de hautes leçons de style. v

Chênedollé, à qui l'on doit cette vive reproduction du discours de Rivarol (discours qui n'est pas encore à sa fin), s'arrête ici un moment pour noter les sentiments divers qui se pressaient en lui devant ces flots et cette cascade toujours rejaillissante du torrent sonore. A propos de la tirade sur Buffon, « j'étais, dit-il, confondu, je l'avoue, de la sévérité de ces jugements et de ce ton d'assurance et d'infaillibilité avec lequel ils étaient débités ; mais il me paraissait impossible qu'un homme qui parlait si bien se trompât. » Et faisant comme les jeunes gens qui, dans leur curiosité, n'ont pas de cesse qu'ils n'aient questionné tour à tour sur tous les objets un peu inégaux de leur prédilection secrète, il profita d'un moment où Rivarol reprenait haleine : « Et Thomas ? » demanda-t-il.

« Thomas est un homme manqué, repartit d'un ton bref Rivarol; c'est un homme qui n'a que des demi-idées. Il a une assez belle phrase, mais il n'en a qu'une. Il n'avait pas ce qu'il fallait pour faire l'Éloge de Descartes : c'est un ouvrage composé avec la science acquise de la veille. Cela n'est ni digéré ni fondu. Il aurait fallu à l'auteur les connaissances positives de Fontenelle, l'étendue et la pénétration de son coup d'œil scientifique. L'Éloge de Marc-Aurèle vaut mieux : il y a dans cet Éloge des intentions dramatiques qui ne sont pas sans effet. Le style en est meilleur aussi, bien que là pourtant, comme ailleurs, ce style manque d'originalité. Ce n'est pas là un style créé. Et puis il est trop coupé, trop haché, ou par endroits démesurément long. Thomas ne s'entend pas à parcourir avec grâce et fermeté les nombreux détours de la période oratoire. Il ne sait pas enchevêtrer sa phrase. Quant à son Essai sur les Éloges, il y a de belles pages sans doute; mais, quoique les défauts y soient moindres et qu'il ait détendu son style, il y règne encore un ton d'exagération qui gâte les meilleurs morceaux. Thomas exagère ses sentiments par ses idées, ses idées par ses images, ses images par ses expressions. »

« - Et Rousseau? monsieur de Rivarol.

« - Oh! pour celui-là, c'est une autre affaire. C'est un maître sophiste qui ne pense pas un mot de ce qu'il dit ou de ce qu'il écrit, c'est le paradoxe incarné, - grand artiste d'ailleurs en fait de style, bien que, même dans ses meilleurs ouvrages, il n'ait pu se défaire entièrement de cette rouille genevoise dont son talent reste entaché. Il parle du haut de ses livres comme du haut d'une tribune; il a des cris et des gestes dans son style, et son éloquence épileptique a dû être irrésistible sur les femmes et les jeunes gens. Orateur ambidextre, il écrit sans conscience, ou plutôt il laisse errer sa conscience au gré de toutes ses sensations et de toutes ses affections. Aussi passionne-t-il tout ce qu'il touche. Il y a des pages, dans la Nouvelle Héloïse, qui ont été touchées d'un rayon du soleil. Toutes les fois qu'il n'écrit pas sous l'influence despotique d'un paradoxe, et qu'il raconte ses sensations ou peint ses propres passions, il est aussi éloquent que vrai. Voilà ce qui donne tant de charme à quelques tableaux de ses Confessions, et surtout à ce préambule qui sert d'introduction à la Profession du Vicaire savoyard, et où, sous le voile d'un jeune homme qu'il met en scène avec le Vicaire, il raconte sa propre Histoire. C'est, avec quelques Lettres Provinciales et les chapitres sur l'Homme de Pascal, ce que nous avons de mieux écrit en notre langue. C'est fait à point1. »

1 Les papiers de Chênedollé présentent plus d'une version de cette Conversation avec Rivarol, et dans chaque version il y a quelques variantes. J'ai choisi, autant que possible, la leçon qui m'a paru la plus voisine de la parole même. - Des éditeurs de Rivarol ont, depuis, inséré cette Conversation dans ses Œuvres, sans même dire où ils l'empruntaient et à qui ils la devaient. ↩

« Le reste de la conversation se passa en un feu roulant d'épigrammes lancées avec une verve intarissable sur d'autres renommées politiques et littéraires. Jamais Rivarol ne justifia mieux son surnom de Sint Georges de l'épigramme. Pas un n'échappait à l'habileté désespérante de sa pointe. La passèrent tour à tour, transpercés coup sur coup, et l'abbé Delille, « qui n'est qu'un rossignol qui a reçu son cerveau en gosier, » et Cerutti, « qui a fait des phrases luisantes sur nos grands hommes de l'année dernière, espèce de limaçon de la littérature qui laisse partout où il passe une trace argentée, mais ce n'est qu'écume et bave ; » et Chamfort, « qui, en entrant à l'Académie, ne fut qu'une branche de muguet entée sur des pavots ; » et Roucher, «qui est, en poésie, le plus beau naufrage du siècle; » et Chabanon, « qui a traduit Théocrite et Pindare de toute sa haine contre le grec; » et Fontanes, « qui passe son style au brunissoir et qui a le poli sans l'éclat2; » et Le Brun, « qui n'a que de la hardiesse combinée et jamais de la hardiesse inspirée: ne le voyez-vous pas d'ici, assis sur son séant dans son lit avec des draps sales, une chemise sale de quinze jours et des bouts de manche en batiste un peu plus blancs, entouré de Virgile, d'Horace, de Corneille, de Racine, de Rousseau, qui pêche à la ligne un mot dans l'un et un mot dans l'autre, pour en composer ses vers, qui ne sont que mosaïque1;» et Mercier avec son Tableau de Paris, «ouvrage pensé dans la rue et écrit sur la borne; » et l'abbé Millot, «qui n'a fait que des commissions dans l'histoire; » et Palissot, « qui a toujours un chat devant les yeux pour modèle : c'est pour lui le torse antique; » et Condorcet, «qui écrit avec de l'opium sur des feuilles de plomb;» et Target, « qui s'est noyé dans son talent. » Chaque mot était une épigramme condensée qui portait coup et perçait son homme 2. Mirabeau obtint les honneurs d'une épigramme plus détaillée :

2 « Rivarol aurait pu profiter du procédé; cela n'aurait pas mal fait de délustrer un peu son style : il brillait trop. » (Chênedollé.) ↩

1 Voici une bonne anecdote sur Le Brun : « Le Brun arrive un jour tout effaré chez Rivarol, et s'écrie en entrant : « Chamfort est un barbare, il n'entend pas mon vers sur l'Espagne : « L'Espagne a trop connu l'indigence de l'or. « Il n'y a plus de poésie, il n'y a plus de littérature en France. C'est « une création d'expression magnifique. C'est le parvoque potentem « de Virgile, l'orgueilleuse faiblesse de Racine...» (Chênedollé.) z « Unique en à-propos, Rivarol avait ainsi un trait, une épigramme pour chaque événement littéraire ou politique; il attachait un mot à la tragédie ou à la comédie nouvelle, au sermon à la mode, à l'académicien du jour, et ce mot restait : c'était un stigmate ineffaçable. » (Chénedollé.) - Et encore : « Les malices lui sortent de tous les côtés : Rivarol fait des épigrammes jusque dans son éloquence. i - Au reste, la plupart de ces mots de Rivarol étaient faits d'avance, on le sent, et ils servaient dans l'occasion : « Rivarol taillait toutes ses pensées à facettes ; il tenait une phrase quinze jours sur son chevalet. » Son improvisation porte la trace de cette préméditation. ↩

« La tête de Mirabeau, disait-il, n'était qu'une grosse éponge toujours gonflée des idées d'autrui. Il n'a eu quelque réputation que parce qu'il a toujours écrit sur des matières palpitantes de l'intérêt du moment1. Ses brochures sont des brûlots lâchés au milieu d'une flotte : ils y mettent le feu, mais ils s'y consument. Du reste, c'est un barbare effroyable en fait de style ; c'est l'Attila de l'éloquence, et s'il y a dans ses gros livres quelques phrases bien faites, elles sont de Chamfort, de Cerutti ou de moi. »

1 Ce palpitantes d'intérêt est déjà du style à la Mirabeau. ↩

« Trois heures, continue Chênedollé, s'écoulèrent dans ces curieux et piquants entretiens, et me parurent à peine quelques instants. Le soleil cependant avait disparu de l'horizon, et la nuit qui tombait nous avertit qu'il était temps de nous retirer.

« Nous prîmes donc congé de Rivarol, qui, en nous quittant, nous dit quelques-uns de ces mots aimables qu'il savait si bien trouver, et nous fit promettre de revenir. Puis il me remit sa traduction du Dante, en me disant : « Lisez cela ! il y a là des études de style qui formeront le vôtre et qui vous mettront des formes poétiques dans la tête. C'est une mine d'expressions où les jeunes poëtes peuvent puiser avec avantage. »

« Nous reprîmes la route de Hambourg, M. de La Tresne et moi, confondus, terrassés, éblouis par les miracles de cette parole presque fabuleuse. Le jour avait tout à fait disparu; il faisait une de ces belles nuits si communes en cette saison dans les climats du nord, et qui ont un éclat et une pureté, qu'on ne voit point ailleurs. Une lune d'automne brillait dans un ciel d'un bleu magnifique, et sa lumière, brisée en réseaux de diamant, étincelait dans les hautes cimes des vieux ormes qui bordent la route, en projetant devant nous de longues ombres. L'oreille et la tête encore pleines de la conversation de Rivarol, nous marchions silencieusement sous cette magique clarté, et le profond silence n'était interrompu que par ces exclamations répétées vingt fois : «Il faut convenir que Rivarol est un causeur bien extraordinaire!» De tout ce soir-là, il nous fut impossible de trouver d'autres paroles.»

Si j'avais moins longuement cité, on n'aurait pas une idée aussi complète, ce me semble, de ce que fut réellement Rivarol, le grand improvisateur, le dieu de la conversation à cette fin d'un siècle où la conversation était le suprême plaisir et la suprême gloire. On n'avait qu'à le toucher sur un point, qu'à lui donner la note, et le merveilleux clavier répondait à l'instant par toute une sonate. Le récit qu'on vient de lire nous a rendu comme présentes ces qualités soudaines, mais l'admiration du narrateur n'a pu nous dissimuler les défauts. Lui-même, lorsqu'il est un peu revenu, il nous dit de cette verve étonnante de Rivarol qu'elle ressemble à un feu d'artifice tiré sur l'eau1 : - brillante et froide! C'est une illumination d'Armide. Un fonds de vanité et de frivolité perce en effet jusqu'à travers les couleurs et occupe la place du foyer véritable2. Son talent, comme Chênedollé l'a très-bien reconnu, manquait de probité3. Le mal de Rivarol est là. Ce sybarite qui était un esprit supérieur, après s'être amolli dans les délices de son temps, essaya trop tard de s'élever aux graves sujets et aux sérieuses entreprises : il en était digne par l'intelligence, mais les mœurs et le cœur faisaient défaut. Tandis qu'il prodiguait sa parole avec le jeu de baguette d'un enchanteur et d'un son de voix de sirène, son regard semblait éteint et noyé; l'âme était absente. Ce peintre rival qui voulait reprendre Buffon sur la nature et refaire quelques-uns de ses tableaux, ne sortait plus, dans les derniers temps, du fauteuil où il trônait ; il était devenu pâle à force de garder la chambre ; il avait l'air d'une plante étiolée. Aussi conseillait-il aux jeunes talents la serre chaude pour les pousser comme des fruits hâtifs. C'était bien lui qui se vantait à Chênedollé de résoudre un problème de géométrie jusque dans l'éclair du plaisir: cette fatuité achève de le peindre. Il disait encore : « Le cri de la plume me fait mal, je déteste d'écrire. » Il ne fut donc qu'un admirable virtuose et ne put accomplir son œuvre comme écrivain; sachons pourtant ce qu'on a perdu en lui.

1 Le mot est primitivement de M. de Lauraguais. ↩

2 C'est ce qui le rend inférieur, par exemple, à Diderot et à Coleridge, ces deux autres puissants improvisateurs, qui avaient dans leur entrain chaleur et bonne foi. ↩

3 Et encore : « Rivarol fait aux idées des caresses de courtisane et non d'honnête femme. » (Chênedollé.) ↩

Au moment où Rivarol, près de finir, lançait ainsi ses bouquets d'artifice à Hambourg et à Berlin, un homme qui se piquait d'insolence et presque de fatuité aussi, mais avec cela d'une vie grave, d'une âme ferme, ei nourri aux fortes études, Joseph de Maistre, commençait à marquer son rang; ce rôle final souverain que Rivarol avait rêvé, ce plan hardi de réaction contre Voltaire et de restauration des vraies doctrines politiques, de Maistre le prit en main dès le premier jour; et s'il y mêla trop souvent ce que j'appelle du Rivarol, c'est-à-dire de l'homme du monde et du talon rouge, tout cela en lui se releva, s'agrandit, s'honora par des inspirations supérieures : tellement que si, un jour, un soir, aux bords de la Newa, dans un de ces étés du nord qui sont si beaux, quelques amis se rassemblent pour converser avec lui et pour l'entendre, on pourra alors, de bien loin sans doute quant à la grâce, mais sans profanation du moins quant à la hauteur des idées, - on pourra évoquer le souvenir idéal de Platon. Il n'y en avait qu'un faux air dans cette soirée de Ham, malgré la prétention de Rivarol de renouveler les jardins d'Acadème.

Rivarol aurait pu être un grand critique littéraire, et il l'était en causant. Sous ses airs fats, il avait éminemment du bon sens. On a vu à quel point il analysait les contemporains les plus admirés. Il savait le défaut de la cuirasse de chacun, et y pénétrait hardiment. Il les jugeait d'égal à égal et les classait d'une vue sûre. Quant aux petits grands hommes, il se plaisait à les rassembler comme des atomes sous sa lentille, » en disant : Voyons si nous en pourrons tirer quelque chose. » Toutes ses plaisanteries (signe remarquable de sa vocation) étaient littéraires. Si on lui faisait entendre qu'il était parfois cruel, il disait que «l'homme de goût a reçu vingt blessures avant d'en faire une, » et le mot est charmant. Chênedollé a eu raison de remarquer que Rivarol avait déjà dans son talent quelque chose de ce qu'on a depuis appelé le romantisme; il avait senti la nécessité de retremper la langue, de lui donner plus de franchise, plus de mouvement et d'abandon, de créer en peignant. » Il avait dans la prose, mais dans la prose seulement', l'instinct de ce que l'école romantique de

Quand il s'agissait de poésie, Rivarol ne sortait guère des habitudes et des conceptions de son temps; il disait, par exemple : • Le pauvre Diable est le chef-d'œuvre de la satire ; rien n'est plus rapide, plus animé, plus piquant à la fois et plus pittoresque; mais Voltaire, en peignant le cordonnier, à eu tort de le nommer. Au lieu de

Le cordonnier qui vient de ma chaussure

Prendre à genoux la forme et la mesure...

il fallait mettre : l'humble artisan qui vient, etc. La poésie doit toujours peindre et ne jamais nommer. » Je n'examine pas si Rivarol a tort ou raison ; mais, pour être alors un critique original en matière de poésie, il aurait fallu qu'il dit autre chose. Renouveler le pittoresque et introduire le naturel, c'était le double conseil à donner aux poëtes, et il n'en parle pas.

l'art a essayé d'introduire depuis; il y a un Hazlitt français dans Rivarol.

Y avait-il également un Burke ou un Bonald, et mieux qu'un Bonald? Chênedollé le pensait. Dès sa seconde entrevue, un matin, Rivarol lui lut le début de son ouvrage sur la Théorie du Corps politique : « Aucun morceau de prose ne m'a jamais fait autant d'effet. Il est évident que Rivarol, dans ses quatre chapitres sur la nature et la formation du Corps politique, a voulu lutter contre les chapitres sur l'Homme, de Pascal.i Et Chênedollé, poussant plus loin cette comparaison que j'ose indiquer à peine, trouvait que les deux ouvrages avaient eu pareille destinée. Celui de Rivarol, écrit en effet sur de petites feuilles volantes, sur de petits morceaux de papier, les uns enfilés par liasse, les autres entassés confusément dans de petits sacs, ne s'était retrouvé qu'en fragments, - comme les immortelles Pensées. Là se borne pour nous la ressemblance. Il serait plus exact de le comparer au manuscrit de Bergasse sur les mêmes matières, qui fut, je crois, détruit dans un incendie. Une grande partie du manuscrit de Rivarol fut volée (à la lettre ) par l'abbé Sabatier de Castres, qui le pilla et le défigura à sa manière dans l'ouvrage de la Souveraineté, imprimé à Hambourg en 1806. Un court chapitre intitulé de la Souveraineté du Peuple, par Rivarol, fut publié à Paris en 1831, et Chênedollé ne dut pas y être étranger. J'ai sous les yeux de nombreux essais de mise en ordre et de rédaction dans lesquels ce dernier, en disciple fidèle, tenta jusqu'à la fin de sa vie de recomposer et de restituer une œuvre dont la perte lui semblait un malheur irréparable pour la cause des justes doctrines politiques1. Nous ne saurions nous hasarder ici dans une discussion dont les éléments se dérobent. Le champ est trop vaste de ce qui n'a pas été et qui aurait pu être. L'ouvrage de Rivarol est rentré pour jamais dans les limbes d'où il n'était sorti qu'à de rapides moments d'évocation et d'improvisation brillante; il y sommeille avec tant d'autres pensées fécondes, auxquelles pourtant le soleil propice a manqué et qui n'ont pas eu leur jour. Ce qui demeure certain, c'est que, comme publiciste, Rivarol, averti par la révolution, aspira de bonne heure à un grand but, et qu'il ne parut pas incapable de l'atteindre. La mort, en le saisissant à l'age de quarante-sept ans, l'arrêta dès les premiers pas de sa seconde carrière. On a eu depuis lors Bonald, de Maistre, les oracles d'un parti; mais le Montesquieu véritable, le réparateur intelligent et modéré des ruines de 89 n'est pas venu. Le plus brillant et le plus spirituel des hommes à la mode aurait-il jamais pu se dépouiller assez lui-même pour s'élever jusque-là?

1 Vers 1833, Chênedollé écrivait au frère de Rivarol, possesseur des papiers qu'on avait pu recouvrer : « De tous ces papiers, on pourrait, je crois, extraire un petit volume extrêmement substantiel, qui n'excéderait pas de beaucoup les dimensions du Contrat social, où tout serait pensée et résultat, et qui comprendrait toute la doctrine politique de votre frère. Si vous êtes assez bon pour me communiquer votre manuscrit, je crois être dans le cas, avec ce que je puis posséder moi-même de fragments et de souvenirs, de rédiger ce volume comme aurait pu faire votre frère : tant je m'étais pénétré de ses idées et tant il a laissé en moi une profonde empreinte de son génie. » - Ce frère de Rivarol, à qui Chênedollé écrivait cette lettre, est celui dont Rivarol disait : « Mon frère a de l'esprit quand il me quitte; c'est ma montre à répétition. » ↩

Chênedollé n'hésite pas à nous l'assurer et à se porter pour caution : «Il y avait, dit-il, un côté législatif dans les idées de Rivarol quine se trouve ni dans Garât ni dans Lacretelle (aîné). » Je le crois bien ; mais on peut être plus fort que ces deux philosophes d'école, que le sophiste et que le crédule, et rester encore en chemin, bien loin de Montesquieu. J'adhérerais plus volontiers au jugement général de Chênedollé, qui se résume ainsi : « Les trois hommes de lettres les plus distingués de la fin du xvIn® siècle sont Beaumarchais, Mirabeau et Rivarol. Beaumarchais, par son figaro, donna le manifeste de la révolution; Mirabeau la fit; Rivarol la combattit et fit tout pour l'enrayer : il mourut à la peine. » Le disciple pourtant retombe à demi sous l'illusion quand il ajoute : « Homme à la mode digne de la gloire, que les salons regardèrent comme un prodige, que la politique européenne aurait pu compter comme un oracle, et que la postérité doit adopter aujourd'hui comme un de ces génies heureux et incomplets tout ensemble, qui n'ont fait que montrer leurs forces. » La postérité n'adopte rien de confiance ; elle ne juge que sur les titres directs, et les témoignages les plus enthousiastes ne servent tout au plus, comme ici, qu'à exciter les regrets et l'étude de quelque curieux autour d'un nom1.

1 La dernière phrase que je cite comme de Chênedollé, et pour l'avoir trouvée dans ses papiers, se retrouve dans un bon article sur Rivarol (Biographie universelle), soit qu'elle ait été donnée à l'auteur de l'article (M. Malitourne) parmi les notes communiquées, soit que Chénedollé l'ait extraite de l'article même. Dans tous les cas, il ne saurait y avoir ici de plagiat, et, si je note ce point, c'est pour éviter que d'utres le relèvent et s'en fassent une difficulté. ↩

Quoi qu'il en soit, pendant deux années, Rivarol tint le jeune homme suspendu à sa conversation avec des chaînes d'or ; il le fascinait.

« Chose singulière (écrit Chênedollé) ! pendant ces deux années que je passai avec lui, je ne fis presque rien :

Mon génie étonné tremblait devant le sien !

Il m'avait dompté. J'étais devenu l'esclave de sa pensée, et je n'avais conservé de puissance que pour l'admirer. - J'ai subi deux fois le joug et la tyrannie de deux esprits qui m'avaient d'abord terrassé, - de Rivarol et de Chateaubriand.

« Cependant (poursuit-il) tant d'idées nouvelles ne pouvaient tomber en moi sans y fermenter sourdement. Semblable à ces terres fortes qui, avant de porter des fruits ou des moissons, gardent longtemps les germes qui leur sont confiés, mon esprit se saturait en secret de tout ce qu'il devait s'approprier un jour. Ce fut Rivarol qui me suggéra l'idée de mon poëme du Génie de l'Homme. Un soir, il rentrait chez lui, après avoir dîné chez le Juif Cappadoce1; il était fort gai, et son imagination était montée sur un ton très-élevé. Nous parlâmes poésie, et, dans un moment de verve, étant mécontent des vers de Voltaire et de Le Brun sur le système du monde, il s'écria : Voici ce qu'on aurait dû dire là-dessus. Et tout à coup il trouva quelques belles paroles sur le mouvement des astres et la grande économie des cieux. Ces images me frappèrent tellement que deux jours après je les rapportai en vers à Rivarol, qui en parut extrêmement content, et qui me dit qu'il fallait entreprendre le poëme de la Nature, poëme qui avait été manqué deux fois dans notre langue par Le Brun et Fontanes. Dès ce moment, l'ouvrage fut comme arrêté dans ma tête, et devint la principale occupation de ma pensée »

1 David Cappadoce. - On y dînait fort bien. Rivarol, qui ne faisait grâce à aucun de ses amis, disait de lui : « Son existence se compose des alarmes de la santé et des témérités de la gourmandise ; il ne connaît de remoras que ceux de son estomac. » ↩

Ces vers de Chênedollé doivent être ceux qui furent insérés alors dans le Spectateur du Nord2 : ils ont depuis trouvé place dans le chant de l'Astronomie, presque au début du Génie de l'Homme; mais, en les retouchant, le poëte les a un peu gâtés et refroidis. J'aimais mieux ce premier jet :

2 Troisième numéro de l'année 1797 (mars), tome I°*, page 412. On y donnait à côté deux morceaux sur le même sujet, l'un tiré du poëme sur l'Astronomie par Fontanes, l'autre tiré de la Henriade, chant VII*- ↩

Les orbes follement l'un sur l'autre entassés Dans des cercles confus tournaient entrelacés ;

L'erreur en s'écartant de la loi des distances, etc.1

1 Et plus loin, quand Newton est venu : Le silence renaît aux plaines de l'espace ; Vers un centre commun les astres emportés, De ce centre commun sans relâche écartés, Autour de leurs soleils, dans des bornes prescrites, Majestucusement décrivent leurs orbites. Les corrections de 1807 ont un peu amorti les effets : ce mqjestueuse ment a disparu. ↩

L'idée, d'ailleurs, est belle : depuis Copernic et Newton, l'ordre et la simplicité règnent dans les cieux; l'embarras et l'erreur ont cessé là-haut, ils sont relégués ici-bas; ils n'existent plus qu'au sein même de l'homme et à la surface de notre terre :

Son compas à la main, la céleste Uranie, Laissant ces vils tyrans aux humains égarés, Remonta pour toujours sur les dômes sacrés.

Le hasard fut pour nous, le calcul pour les cieux; Et l'Être qui lisait dans le secret des dieux, Dès lors plus compliqué que l'ensemble du monde, Demeura pour lui seul une énigme profonde.

Cette liaison avec Rivarol, si vivement engagée et si fortement nouée en apparence, se brisa tout d'un coup; l'esprit y avait plus grande part que le cœur :

« Je vécus ainsi deux ans avec Rivarol, dit Chênedollé, dans un continuel éréthisme de la pensée et dans un enchantement littéraire continuel. Un rien nous brouilla. J'avais fait connaissance avec une Mme Duprat, de Lyon, qui était alors à Hambourg, femme galante d'un haut ton, belle encore, et qui vivait avec le prince Zouboff. J'y mangeais très-souvent avec d'aimables roués, Alexandre Tilly, Armand Dulau, et quelques autres émigrés français. Nous faisions souvent des parties à la campagne, et nous revenions fort tard. On sent facilement que cette vie avait dû me déranger un peu, et que souvent je n'étais pas très-exact à venir travailler au Dictionnaire1. Rivarol, un matin, me le fit sentir avec une aigreur marquée : de mon côté, je répondis avec humeur. Cependant je me remis au travail, mais le travail fut silencieux, les communications sèches et froides, et je sortis sans rien dire à Rivarol, qui travaillait dans son cabinet. Piqué sans doute de ce ton fort déplacé dans un jeune homme, il m'adressa le lendemain matin un billet fort sec, dans lequel il me redemandait une Jérusalem italienne que j'avais à lui. Je renvoyai la Jérusalem avec un billet écrit du même style, et dès ce moment je résolus de briser là. Le marquis de Mesmons2, avec qui j'étais fort lié, et qui allait aussi chez Rivarol, fit tout ce qu'il put pour me raccommoder avec lui : je tins bon, et je lui déclarai que je n'y retournerais point. Je înis en lui disant : « J'adore le talent de Rivarol, et j'aime sa personne, mais je ne le reverrai plus. » - Depuis long-temps j'avais envie de rentrer en France, et je saisis cette occasion pour rompre des engagements qui commençaient à me peser. Je partis pour la Suisse. »

1 Le Nouveau Dictionnaire de la Langue française qu'avait entrepris Rivarol. ↩

2 « J'ai beaucoup connu à Hambourg M. de Mesmons : c'était un homme du monde qu'une aventure malheureuse avait forcé de se retirer de la société, et qui était devenu sauvage et mélancolique, mais d'une mélancolie de bon goût. Sa conversation avait beaucoup de charme. » (Chênedollé.) - Le Spectateur du Nord contient plusieurs articles, notamment l'Essai sur l'Amour et sur l'Amitié, qui sont de cet homme de sentiment; ils sont signées R. M. (Romance de Mesmons). ↩

Le mot de roués est échappé tout à l'heure : en effet, dans cette société de Hambourg, Chênedollé vit en abrégé tout un pêle-mêle des derniers types du xvm® siècle; il y prit une idée exacte du monde et des salons qu'il n'avait pu voir à Paris. La société habituelle de Rivarol à Hambourg, durant ces années, était tout ce qui passait de distingué dans cette ville et tout ce qui y séjournait un peu; je cite au hasard : Mme de Fougy, la princesse de Vaudemont, Mme de Flahaut, « qui faisait, quand elle le voulait, des yeux de velours; » Alexandre de Tilly, « louvoyant entre la bonne et la mauvaise compagnie, agréable dans la bonne, exquis dans la mauvaise1; » Armand Dulau, «l'homme qui avait porté le plus de grâce dans L'ignorance; » Baudus, directeur du Spectateur du Nord, « qui avait le style grisâtre;» l'abbé Louis et l'abbé de Pradt, tous deux rédacteurs2; le duc de Fleury, le duc de La Force, le comte d'Esternod, M. de Talleyrand, de beaux débris de l'ancien monde ; l'abbé Delille1; l'aimable philosophe Jobi; l'abbé Giraud, « qui disait à tout propos : C'est stupide, tellement que Rivarol prétendait qu'il laissait tomber partout sa signature; » et bien d'autres encore. Le jeune émigré apprit là mille bonnes histoires de l'ancienne société, la plupart meilleures que je ne puis dire ici. Rivarol faisait poser devant lui les personnages et les jouait à ravir. Par exemple, voulait-il peindre, chez Lally-Tolendal, le mélange singulier de la sensiblerie et de la gourmandise, il avait imaginé un monologue de Lally à souper, racontant les horreurs de la révolution : « - Oui, messieurs, j'ai vu couler ce sang ! - Voulez-vous me verser un verre de vin de Bourgogne? - Oui, messieurs, j'ai vu tomber cette tête! - Voulez-vous me faire passer une aile de poulet?... » Rien n'était plus gai que ce jeu de scène. - Dans un tout autre genre, ce dut être aussi de bonne source, et sans doute auprès des Brazais et des de Pange, que Chênedollé apprit sur André Chénier et sur ses sentiments philosophiques des détails intimes qu'il a résumés dans une note bien brève, et que je livre comme je la trouve, sans rien qui l'explique : « André Chénier était athée avec délices »

1 Il a fini par se tuer à Bruxelles en 1816, pour avoir été surpris en trichant au jeu. Il a laissé de jolis Mémoires, où il juge très-bien Rivarol (voir surtout au tome 1, page 277, et au tome III, page 266, édition de 1828). ↩

2 Ainsi, dans le Spectateur du Nord de mars et d'avril 1797, les Lettres d'un Officier allemand sur la Guerre, signées D..., sont de l'abbé de Pradt, et les Lettres sur la Situation des Finances en Angleterre, signées G..., sont de l'abbé Louis. ↩

1 J'ai donné quelques détails sur la réconciliation de Rivarol et de l'abbé Delille dans un article sur ce dernier (Portraits littéraires, tome II, page 89, 1844). - Chênedollé, d'ailleurs, ne rencontra point Delille à Hambourg; il ne le vit pour la première fois que le 28 janvier 1808 à Paris. Delille lui raconta avec beaucoup de grâce son entrevue avec Rivarol; il l'avait abordé avec ce vers : Je t'aime, je l'avoue, et je ne te crains pas. Un Hambourgeois présent, se croyant bien fin, lui avait dit: « C'est plutôt le contraire. » Delille ajoutait de Rivarol : « C'est le plus aimable vaurien que j'aie rencontré. » ↩