Dix-huitième leçon (suite 5)
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Voulez-vous Athènes, vue du Parthénon, du haut de la citadelle, au lever de l'aurore? là sont réunies toutes les conditions favorables et chères au talent de M. de Chateaubriand; aussi est-ce son triomphe :
« Le lendemain (de mon arrivée), à quatre heures et demie du matin, nous montâmes à la citadelle; son sommet est environné de murs, moitié antiques, moitié modernes; d'autres murs circulaient autrefois autour de sa base. Dans l'espace que renferment ces murs, se trouvent d'abord les restes des Propylées et les débris du temple de la Victoire. Derrière les Propylées, à gauche, vers la ville, on voit ensuite le Pandroséum et le double temple de Neptune-Erecthée et de Minerve-Polias ; enfin, sur le point le plus éminent de l'Acropolis, s'élève le temple de Minerve : le reste de l'espace est obstrué par les décombres des bâtiments anciens et nouveaux, et par les tentes, les armes et les baraques des Turcs...
« Je n'entrerai point dans la description particulière de chaque monument... La première chose qui vous frappe dans les monuments d'Athènes, c'est la belle couleur de ces monuments. Dans nos climats, sous une atmosphère chargée de fumée et de pluie, la pierre du blanc le plus pur devient bientôt noire ou verdâtre. Le ciel clair et le soleil brillant de la Grèce répandent seulement sur le marbre de Paros et du Pentélique une teinte dorée semblable à celle des épis mûrs ou des feuilles en automne1.
1 En regard de cet alinéa, M. Sainte-Beuve avait écrit : « Citer en note le passage de la Vie de Périclès de Plutarque, XXVI, XXVII. » ↩
« La justesse, l'harmonie et la simplicité des proportions attirent ensuite votre admiration... J'ai vu du haut de l'Acropolis le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette : les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous ; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre, le long des flancs de l'Hymette, et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles; Athènes, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient des plus belles teintes de la fleur du pêcher; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière, et la citadelle de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu.
« Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir, dans les beaux jours d'Athènes, les flottes sortir du Pirée pour combattre l'ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos ; nous aurions pu entendre éclater au théâtre de Bacchus les douleurs d'Œdipe, de Philoctète et d'Hécube ; nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens aux discours de Démosthène. Mais, hélas ! aucun son ne frappait notre oreille.. »
M. Avramiotti peut dire tout ce qu'il voudra, il peut avoir raison dans ses critiques de détail; M. Fauvel lui-même, lisant le livre d'Avramiotti, peut y sourire : cela n'empêche pas Chateaubriand d'être le plus grand peintre et le plus fidèle, lorsqu'il s'assied sur le haut de la colline et qu'il décrit avec des mots pleins de lumière tout ce qui est à ses pieds sous le soleil.
Au départ, nous assistons au spectacle du plus aimable songe, à celui du Pot au lait élevé aux proportions de la Grèce :
« Je fus, tout le chemin, occupé d'un rêve assez singulier : je me figurais qu'on m'avait donné l'Attique en souveraineté : je faisais publier dans toute l'Europe que quiconque était fatigué des révolutions et désirait trouver la paix vînt se consoler sur les ruines d'Athènes où je promettais repos et sûreté ; j'ouvrais des chemins, je bâtissais des auberges, je préparais toutes sortes de commodités pour les voyageurs ; j'achetais un port sur le golfe de Lépante, afin de rendre la traversée d'Otrante à Athènes plus courte et plus facile. On sent bien que je ne négligeais pas les monuments : les chefs-d'œuvre de la citadelle étaient relevés sur leurs plans et d'après leurs ruines, la ville entourée de bons murs était à l'abri du pillage des Turcs. Je fondais une Université où les enfants de toute l'Europe venaient apprendre le grec littéraire et le grec vulgaire. J'invitais les Hydriottes à s'établir au Pirée, et j'avais une marine. Les montagnes nues se couvraient de pins pour redonner des eaux à mes fleuves ; j'encourageais l'agriculture ; une foule de Suisses et d'Allemands se mêlaient à mes Albanais ; chaque jour on faisait de nouvelles découvertes, et Athènes sortait du tombeau. - En arrivant à Kératia, je sortis de mon songe, et je me retrouvai Gros-Jean comme devant. »
Et voilà comme M. de Chateaubriand, cette imagination royale, était en même temps l'imagination la plus souverainement aimable quand il voulait l'être.
Je ne puis que signaler une belle vue sur le goût suprême des Grecs dans les sites de leurs édifices1, de belles considérations sur les causes de la décadence de l'ancienne Grèce : dans toute cette partie du voyage, il est Grec et païen malgré lui. Rome même, la Rome antique avec ses monuments tant vantés, lui paraît lourde et barbare depuis qu'il a vu Athènes; il est Athénien. Puis tout d'un coup, quand il se rappelle son but et son vœu, il s'arrête, il fait ses réserves, il ajoute sa moralité de commande; mais on sent qu'elle est ajoutée, et comme plaquée. Il chante son hymne en l'honneur des pauvres Capucins; c'est une pénitence qu'il s'impose; mais pourquoi s'en acquitter sans humilité? « Aucun voyageur avant moi, Spon excepté, n'a rendu justice à ces missions d'Athènes si intéressantes pour un Français. Moi-même je les ai oubliées dans le Génie du Christia-
1 « Les Grecs n'excellaient pas moins dans le choix des sites de leurs Æternumque locus Palinuri nomen habebit. Cela ne valait-il pas mieux que de donner son nom à la rue Coque › nard, comme Lamartine? - Peu d'années avant la mort de Chateaubriand, un voyageur à Saint-Malo étant allé visiter le Grand-Bé, les marins lui disaient : « C'est que, voyez-vous, Chateaubriand etait un grand marin; il aimait tant la mer qu'il a voulu être enterré tout près pour la voir toujours. » La légende commençait déjà sur son compte, avant même qu'il fût mort. - Voilà la Poésie, voilà la Grèce, avec le vaste et le sombre de l'Océan ! ↩
édifices que dans l'architecture de ces édifices mêmes. La plupart des promontoires du Péloponèse, de l'Attique, de l'Ionie et des îles de l'Archipel, étaient marqués par des temples, des trophées ou des tombeaux. Ces monuments, environnés de bois et de rochers, vus dans tous les accidents de la lumière, tantôt au milieu des nuages et de la foudre, tantôt éclairés par la lune, par le soleil couchant, par l'aurore, devaient rendre les côtes de la Grèce d'une incomparable beauté : la terre ainsi décorée se présentait aux yeux du nautonnier sous les traits de la vieille Cybèle qui, couronnée de tours et assise au bord du rivage, commandait à Neptune son fils de répandre ses flots à ses pieds. » Ainsi lui-même a fait pour son tombeau : il l'a voulu sceller à un site austère, à un rocher du rivage, comme faisaient les Anciens ; il s'est rappelé le tombeau d'Achille, le tombeau de Palinure : nisme. Chandler parle à peine du religieux qui lui donna l'hospitalité; et je ne sais même s'il daigne le nommer une seule fois. Dieu merci, je suis au-dessus de ces petits scrupules. Quand on m'a obligé, je le dis : ensuite je ne rougis point pour l'art, et ne trouve point le monument de Lysicrates déshonoré parce qu'il fait partie du couvent d'un Capucin...» - On noterait bien aussi quelques traits affectés et de mauvais goût. Je n'aime pas qu'il vienne compter devant nous les cinquante mille francs qu'il a dépensés sur la route. Un critique malin a remarqué que de ces trois voyages en Orient, de Volney, de M. de Chateaubriand et de M. de Lamartine, le premier ne coûta pas 6,000 francs, le deuxième coûta 50,000 francs, et le troisième alla à des sommes fabuleuses; selon ce critique, le mérite strict et rigoureux des trois ouvrages serait précisément en raison inverse des prix. Je dois ajouter que celui qui jugeait de la sorte était un homme de science et non d'imagination.
Je ne suivrai pas le pèlerin en Asie et en Palestine. Nous connaissons à fond M. de Chateaubriand, et il ne faut pas nous en rassasier. Il y a partout de grandes pages ; on retrouve la plus développées les fortes peintures de la vallée du Jourdain et de la mer Morte. Il est piquant, sur ce terrain, de le comparer avec Volney, celui-ci également grand peintre ou plutôt parfait dessinateur, mais strict et inflexible. Volney a le génie positif et sévère de l'observateur; il n'ajoute rien à la ligne précise. M. de Chateaubriand aurait eu peu à faire, en bien des endroits, pour concilier l'entière sévérité avec la beauté pittoresque; mais son rôle le reprend, et, à propos de la mer Morte, il se rappelle tout d'un coup qu'il faut être, non pas un physicien (fi donc!), mais un croyant qui ne doit rien expliquer. Il prend à tâche et à honneur de ne douter d'aucune tradition dans un pays « où les habitants actuels sont étrangers, et où l'on a bien de la peine à se ressouvenir de son grand-père. » Je recommande de lire, à côté des récits de Chateaubriand, l'admirable page de Volney où il rapporte le discours de l'un des supérieurs du couvent de Mar-Hanna1 : on y verra la vérité humaine, profonde, nue et sèche comme le pays même2. Dans d'autres ouvrages Volney a eu quelque déclamation; ici il n'en a aucune; il n'allait pas en Orient, lui, pour chercher des images, mais bien des faits et des vérités.
1 Etat politique de la Syrie, chap. XXXI. ↩
2 Pour se donner tous les contrastes et les points de comparaison, on pourrait jeter les yeux sur le Journal d'un Voyage au Levant (1848), écrit par une personne de talent et de foi, mais protestante (Mme de Gasparin). En parcourant ces lieux la Bible à la main, l'auteur s'est convaincu qu'on n'en saurait avoir de connaissance précise et particulière, comme l'entendent les dévots : « On peut dire avec raison d'une ville, d'une position prise en grand : C'est ici, c'est sur ces collines, sur les bords de ce fleuve, sous les oliviers de cette montagne; mais : C'est sur cette pierre, c'est au pied de cet arbre, c'est dans cette maison, Dieu ne l'a pas voulu. » ↩
Toute l'histoire de Jérusalem est surabondante dans l'Itinéraire et bourrée d'une érudition indigeste. J'excepterai seulement une assez belle critique de la Jérusalem délivrée faite livre en main, en présence des lieux. Arrivé à Carthage, au retour, l'auteur abusera également des souvenirs, et nous donnera de grands lambeaux d'histoire qu'il taillera à son gré et selon le besoin de sa cause. Puisqu'il citait Joinville sur saint Louis, il aurait bien dû rapporter la réprobation judicieuse que ce fidèle historien ne craint pas de faire de la dernière croisade. Qu'est-ce qu'un tableau d'histoire où l'on ne montre qu'un seul côté, et où l'on supprime celui qui ne va pas à notre but? où l'on cite et où l'on omet tour à tour selon que cela sert au but qu'on se propose? - Il paraît d'ailleurs que Chateaubriand bien guidé, et avec ce premier coup d'œil qu'il avait très-juste, a bien vu au sujet de la colline de Byrsa et de l'emplacement même de Carthage.
Je n'ai plus ici à m'inquiéter des critiques du temps1 : l'Itinéraire réussit. Prenons note seulement d'un petit livre intitulé : Saint-Géran, anecdote récente, suivie de l'Itinéraire de Lutèce au Mont-Valérien (1812). C'est une parodie burlesque et basse due à la plume de M. Cadet-Gassicourt; leçon de belle littérature et de bon goût que prétendait adresser à M. de Chateaubriand cet honorable apothicaire. On y voit les aventures de M. de Saint-Géran, le pèlerinage de M. de Maisonterne, et l'entrevue de ce dernier avec Madame Bélise, comtesse de Mascarillis. A un certain endroit, l'âne de M. de Maisonterne, en frappant du pied, découvre le tombeau de saint Cucuphin. Hoffman n'a pas eu honte de s'occuper de cette platitude2.
1 M. de Chateaubriand disait à M. de Marcellus en 1840 : « De mes irise, me au le plus honneur; les Martyrs, le plus perfectionné, « ajoutèrent peu à ma faveur auprès du public; Patinéraire, qui « me coûta le moins de peine et qui pourtant est resté mon favori, eut « beaucoup plus de succès. Le reste de mes travaux appartient à l'histoire et sera diversement apprécié ; mais il me semble à moi-même « que j'ai écrit sur l'histoire, mais que je ne suis pas historien. » ↩
2 Les hommes du xvie siècle et de la génération philosophique se sont trompés sur l'effet que devait produire l'Itinéraire; ils ont eu, du goût de la France et de la disposition des jeunes esprits à naître, une idée inexacte, et ont trop compté sur ce qu'ils appelaient la raison française, distincte de l'imagination française. Voici en quels termes une femme d'esprit, une femme de Lettres, admiratrice d'ailleurs et amie particulière de Chateaubriand, parlait de ce livre : « ... J'étudie toujours mon sujet, mais vraiment, en suivant de nouveau Chateaubriand à Jérusalem, et cherchant le Sinaï ( qui n'y est pas ), il me semble que deux hommes ont achevé le ridicule du Catholicisme, Voltaire et Chateaubriand ; car quel est le plus comique, celui qui vous parle en riant des mystères, de la Vierge, etc., ou celui qui, après l'autre, reprend le style de Dom Calmet et vous parle respectueusement de l'accouchement de la Vierge, de l'Enfant de Dieu, etc.? Celui-ci est bien plus drôle et frappe les vieilles croyances d'un ridicule plus profond, plus irrémédiable. Le Christianisme pouvait peut-être se relever des coups de Voltaire, il ne se relèvera pas du Voyage à Jérusalem et du Génie du Christianisme. » Tout cela est vu à faux : non qu'il faille s'exagérer l'influence de Chateaubriand sur le fond des choses ; il s'inquiète peu du courant profond, et ce courant marche sans lui : mais il a relevé, et nullement ridiculisé la Religion aux yeux des générations du xixe siècle; il l'a remise en vogue et à la mode en la décoran . ↩
Les Aventures du dernier Abencérage sont le couronnement de l'Itinéraire. En s'en revenant par Grenade et l'Alhambra, qui était le terme secret du pèlerinage ( comme Jérusalem en était le but apparent) et où l'attendait une tendre promesse, le poëte y cueillit une dernière fleur qui s'est épanouie dans cette production brillante. C'est bien de lui et non d'un autre que le poëte parle en disant :
« Les mois s'écoulent : tantôt errant parmi les ruines de Carthage, tantôt assis sur le tombeau de saint Louis, l'Abencérage exilé appelle le jour qui doit le ramener à Grenade. Ce jour se lève enfin : Aben-Hamet monte sur un vaisseau et fait tourner la proue vers Malaga. Avec quel transport, avec quelle joie mêlée de crainte il aperçut les premiers promontoires de l'Espagne ! Blanca l'attend-elle sur ces bords? Se souvient-elle encore d'un pauvre Arabe qui ne cessa de l'adorer sous le palmier du désert? »
Ne reconnaissons-nous pas le pèlerin chrétien sous le turban? Et encore, dans la promenade des deux amants à l'Alhambra :
« La lune, en se levant, répandit sa clarté douteuse dans les sanctuaires abandonnés, et dans les parvis déserts de l'Alham bra. Ses blancs rayons dessinaient sur le gazon des parterressur les murs des salles, la dentelle d'une architecture aérienne, les cintres des cloîtres, l'ombre mobile des eaux jaillissantes et celle des arbustes balancés par le zéphyr. Le rossignol chantait dans un cyprès qui perçait les dômes d'une mosquée en ruine, et les échos répétaient ses plaintes. Aben-Hamet écrivit, au clair de la lune, le nom de Blanca sur le marbre de la salle des Deux-Sœurs : il traça ce nom en caractères arabes, afin que le voyageur eût un mystère de plus à deviner dans ce palais des mystères. »
On assurait, il y a quelques années, que les noms s'y lisaient encore, mais je ne crois pas que ce fût précisément en arabe qu'ils étaient écrits. - Rien de plus courtois, de plus accompli comme forme et comme sentiment, rien de plus artistement découpé que ce petit récit à quatre personnages. M. de Chateaubriand n'a rien trouvé de plus pur; mais, si je l'ose dire, le tout est trop jeté dans la forme chevaleresque et classique : il y a un peu de sécheresse, de raideur et de maigreur; on est loin de la sève surabondante d'Atala.
A propos de son manuscrit de 2383 pages in-folio des Watchez, M. de Chateaubriand disait : « Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses études, ses lectures, doit produire le ‚chaos ; mais aussi dans ce chaos il y a une certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge, et qui diminue en avançant dans la vie. » Le dernier Abencérage est l'extrême opposé des Natchez dans la manière de M. de Chateaubriand. On peut dire que, comme Épique, il eut trois manières : la première, celle des Natchez, dont Atala offre le chef-d'œuvre; c'est une forêt vierge où la grandeur et l'extravagance de la végétation apparaît à la clarté d'un sublime orage. La seconde manière, plus sobre, plus définie, dans laquelle il atteint au classique de son génie, est celle des Martyrs. Enfin, dans le dernier Abencérage, sa manière se serre de plus en plus et se contracte. Tandis que les talents d'effusion, comme Lamartine, vont se versant de plus en plus et s'abandonnent les rênes, les artistes comme Chateaubriand se resserrent jusque-la que chaque trait devient heurté et cassant. Telle est la loi naturelle et comme la formule de cette courbe fatale que décrivent les talents. Fontenelle l'a remarqué déjà à l'occasion du grand Corneille : « Ceux qui ont de la noblesse, de la grandeur, quelque chose de fier et d'austère, contractent aisément par les années je ne sais quoi de sec et de dur. »
Le dernier Abencérage est une fin, un extrême, sans pourtant sortir encore de la ligne de beauté; j'y sens continuellement le drapé comme dans les tragédies : c'est de l'Alfieri plus brillant, mais sans plus de mollesse. Les réponses sont toutes par contrastes et par compartiments, par ressorts :
« Et comment m'aimerais-tu donc, si tu étais un Abencérage ? » dit la descendante de Chimène.
« Je t'aimerais, répondit le Maure, plus que la gloire et moins « que l'honneur1... »
1 Cet honneur pour Aben-Hamet consistera à rester Musulman. Et n'est-ce pas un peu ainsi que M. de Chateaubriand lui-même est resté jusqu'au bout l'homme de ses rôles et de ses professions publiques, religieuses et autres, par honneur encore plus que par sentiment de la vérité ? ↩
« Blanca voulut contraindre les trois chevaliers à se donner la main ; tous les trois s'y refusèrent : « Je hais Aben-Hamet ! » s'écria don Carlos. - « Je l'envie, » dit Lautrec. - Et moi, dit l'Abencérage, j'estime don Carlos et je plains Lautrec, mais je ne saurais les aimer. »
L'antithèse des personnages, de tout ce qu'ils font et ce qu'ils disent, est trop fortement accentuée. On ne saurait attendre de ces paroles ordinaires qui servent de liaison aux plus sublimes, de la part de gens qui, frère et sœur, se disent dans le tête-à-tête : « Don Carlos, je sens que nous sommes les derniers de notre race; nous sortons trop de l'ordre commun pour que notre sang fleurisse après nous : le Gid fut notre aïeul, il sera notre postérité.. »
M. de Chateaubriand avait fait d'avance la critique de ce genre plus noble que naturel, lorsque dans le Génie du Christianisme, parlant de la reconnaissance de Joseph, il disait : « Enfin, Joseph embrasse ses frères, comme Ulysse embrasse Télémaque, mais il commence par Benjamin. Un auteur moderne n'eût pas manqué de le faire se jeter de préférence au cou du frère le plus coupable, afin que son héros fût un vrai personnage de tragédie. La Bible a mieux connu le cœur humain : elle a su comment apprécier cette exagération de sentiment, par qui un homme a toujours l'air de s'efforcer d'atteindre à ce qu'il croit une grande chose, ou de dire ce qu'il pense un grand mot.i - En finissant, on est tenté de s'écrier comme Aben-Hamet, mais dans un autre sens : « Ah! faut-il que je rencontre ici tant d'âmes sublimes, tant de caractères généreux! » Pour conclusion, le dernier Abencérage est le plus parfait des tableaux d'Empire, mais c'est un tableau d'Empire1.
1 En langage d'atelier, on dirait aujourd'hui et l'on a dit en effet que le Dernier Abencérage est par trop poncis ou poncif. - On est tombé depuis dans l'excès tout à fait contraire : la réalité, même copiée, ne suffit plus ; on l'étudie au microscope pour la mieux rendre. Et pourtant, un certain goût naturel attire les lecteurs, et surtout les lectrices, vers la beauté ou ce qui en a l'air ; et comme me le disait un jour le plus puissant et le plus sarcastique des romanciers de la réalité : « Toute femme aime Almanzor. » ↩
Il n'eut point tout le succès auquel il avait droit, n'ayant point paru à son moment : le dernier Abencérage, retenu en portefeuille, manqua son à-propos, son heure de soleil, ce qui est rare pour les écrits de M. de Chateaubriand. Les esprits poétiques d'alors ne purent s'éprendre à temps et jouir à leur aise de ce beau type d'Aben-Hamet : les esprits romanesques s'en tenaient volontiers à Malek-Adel.
Il s'y rencontre pourtant une perle de grâce naturelle et d'innocence, qui s'en est détachée, et qui du premier jour a circulé sur toutes les lèvres, la douce Romance à Hélène1 :
1 M. de Chateaubriand était plus attentif aux chants populaires qu'on ne le supposerait de la part d'un poëte aussi studieux et aussi artificiel. Ce fut dans un voyage au Mont-Dore (1805) qu'il entendit et nota cet air des montagnes, qu'il s'appropria et rendit mélancolique, de joyeux qu'il était : « Je n'ai eu en tout cela, disait-il à M. de Marcellus, d'autre mérite que de mettre en tête de l'air, une fois noté, adagio à la place d'allegretto; en ralentissant la mesure au gré de la mélancolie, l'hilarité du pâtre s'est changée en complainte de l'exile. Les paroles alors me sont venues d'elles-mêmes. i - Il disait encore, à propos de Chants grecs populaires qu'on lui traduisait : « Chez le peuple la poésie est un cri du cœur : elle est devenue chez nous un effort de l'imagination. Il y a tel couplet breton que je ne donnerais pas pour les dix chants de la Henriade. » Et il en citait un qu'il avait retenu et qu'il savait d'enfance. Une telle déclaration en faveur du simple et du primitif a tout son prix dans la bouche du chantre des Martyrs. ↩
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance!
Ma sœur, qu'ils étaient beaux les jours
De France!
O mon pays, sois mes amours
Toujours !
Te souvient-il que notre mère,
Au foyer de notre chaumière,
Nous pressait sur son cœur joyeux,
Ma chère;
Et nous baisions ses blancs cheveux
Tous deux.
Ma sœur, te souvient-il encore
Du château que baignait la Dore,
Et de cette tant vieille tour
Du Maure,
Où l'airain sonnait le retour
Du jour ?
Te souvient-il du lac tranquille Qu'effleurait l'hirondelle ague, Du vent qui courbait le roseau
Mobile , Et du soleil couchant sur l'eau
Si beau?
Oh! qui me rendra mon Hélène,
Et ma montagne, et le grand chêne?
Leur souvenir fait tous les jours
Ma peine :
Mon pays sera mes amours
Toujours !
Il suffit que M. de Chateaubriand ait trouvé dans son cœur et dans sa voix cette note touchante pour qu'il n'ait pas le droit de mal penser des vers, et que les poëtes en vers ne puissent douter de lui. Il a fait Moïse (ô ennui ! noble ennui!); il a cité dans ses écrits, toutes les fois qu'il l'a pu, les vers de Delille et d'Esménard1 comme les plus beaux du monde (et il aurait trop intérêt vraiment à ce que ce fussent là les plus beaux vers, sa prose y gagnerait de rester sans rivale). Mais qu'importe? Il a trouvé cette Romance à Hélène, un écho de l'âge d'or, et tout lui est pardonné?.
1 En citant les vers d'Esménard sur l'Egypte (Itinéraire) il payait une dette de politesse pour les articles favorables qu'Esménard avait mis dans le Mercure sur les Martyrs. M. de Chateaubriand avait été gâté par les poëtes de son temps; ils s'évertuaient presque tous à mettre sa prose en rimes. Les Notes du Génie du Christianisme sont remplies de ces fades duplicata, qu'il était tenu de reconnaître par des louanges polies, mais si polies qu'elles devenaient insignifiantes. On lit à la fin de la Préface de l'Itinéraire : « Comme mille raisons peuvent m'arrêter dans la carrière littéraire au point où je suis parvenu, je veux payer ici toutes mes dettes. Des gens de Lettres ont mis en vers plusieurs morceaux de mes ouvrages; j'avoue que je n'ai connu qu'assez tard le grand nombre d'obligations que j'avais aux Muses sous ce rapport. Je ne sais comment, par exemple, une pièce charmante, intitulée le Voyage du Poëte, a pu si longtemps m'échapper. L'auteur de ce petit poëme, M. de Saint-Victor, a bien voulu embellir mes descriptions sauvages, et répéter sur sa lyre une partie de ma chanson du désert : j'aurais dû l'en remercier plus tôt. Si donc quelques écrivains ont été justement choques de mon silence, quand ils me faisaient l'honneur de perfectionner mes ébauches, ils verront ici la réparation de mes torts. Je n'ai jamais l'intention de blesser personne, encore moins les hommes de talent qui me font jouir d'une partie de leur gloire en empruntant quelque chose à mes écrits. Je ne veux point me brouiller avec les neuf Sœurs, même au moment où je les abandonne. » - Quand les poëtes de l'École moderne, les vrais fils de Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, parurent, Chateaubriand put croire un moment qu'il allait en être de même, et que c'était son fonds unique qui allait les défrayer; quand il vit qu'il n'en était pas tout à fait ainsi, et que la lyre moderne avait des ailes, il tourna le dos et devint sourd. - Il n'a fait d'exception que pour Béranger, qu'il a traité comme il a fait Carrel, c'est-à-dire en magnanime adversaire. Mais ces hommages d'un camp à l'autre coûtent moins ; ils ne tirent pas à conséquence, et ils constatent la générosité. ↩
Chateaubriand pourtant avait, quand il daignait y prêter attention, le sentiment de la belle poésie en vers. Il s'est plu à citer ce mot de Fontanes qui lui disait qu'il aurait pu réussir, s'il avait voulu, en vers comme en prose. Il sait discerner une excellente strophe de Gresset dans une ode faible (l'Ode sur l'Amour de la Patrie); il se l'était plus d'une fois récitée à lui-même dans ses exils et ses odyssées :
Si, dans sa course déplorée,
Il succombe au dernier sommeil
Sans revoir la douce contrée
Où brilla son premier soleil,
Là son dernier soupir s'adresse;
La son expirante tendresse
Veut que ses os soient ramenés :
D'une région étrangère La terre serait moins légère A ses mânes abandonnés...
Il sait retenir et citer de beaux vers d'André Chénier encore inconnu, en le désignant du doigt comme poëte. S'il a fait de bien mauvais vers et de médiocres, il en a trouvé quelques-uns de tout fait beaux et poétiques. Il est bien au-dessus de Marie-Joseph Chénier dans la traduction du Cimetière de Gray. Il a rencontré de lui-même quelques notes d'une belle venue :
Musulmane aux longs yeux, d'un maître que je brave
Fille délicieuse, amante des concerts, Viens, sous tes beaux pieds nus, viens fouler ton esclave,
Toi que je sers, toi que je sers !
La rime le gênait; il ne l'avait point domptée ni apprivoisée; mais sa prose a tout le rhythme de la poésie ; il excelle à faire une peinture avec des sons. Dans une langue qui aurait eu l'accent et qui se serait souvenue d'avoir été scandée, il aurait fait de beaux vers blancs, des vers sans rime.