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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire Au même. « Rome, samedi, 17 messidor (16 juillet 1803)

Au même. « Rome, samedi, 17 messidor (16 juillet 1803)

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 10 min de lecture · p. 203–209 · chapitre 48 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Voici, mon cher ami, l'état des choses et ce qui nous attend désormais pour l'avenir.

« Je ne pourrai pas satisfaire mon cœur; je ne pourrai pas gagner quelque chose sur l'homme1 dans la position ou je me trouve. Loin de vouloir rien entendre, il renvoie quelques malheureux qui étoient rendus ic1, et qui lui étoient vivement recommandés. Mais mon parti est pris irrévocablement : je ne demeurerai qu'un an ici, lour pour jour. Au bout de cette année, si je ne suis pas place d'une manière indépendante, je fais un saut à Athènes, puis je reviens au mois d'octobre (1804) m'ensevelir dans une chaumière aux environs de Paris, si je le puis, ou dans quelque province de la France. Si vous voulez alors venir y vivre et y mourir avec moi, je vous offre une durable hospitalité.

1 Le cardinal Fesch. ↩

« Si, au contraire, on me donne une place indépendante au bout de mon année, alors vous venez sur-le-champ me rejoindre. Je vous en fournirai les moyens, et nous demeurerons ensemble. Ainsi, dans tous les cas, nous ne serons séparés que quelques mois, et j'espère que vous aurez autant de plaisir à vous fixer auprès de ‚votre meilleur ami, qu'il en aura à vous retrouver.

« La vie ici est ennuyeuse et très-pénible. Les honneurs, mon cher ami, coûtent cher ! Heureusement je n'en porterai pas longtemps le poids. Au reste, vous aurez su par notre bonne amie Mme de Beaumont que sous les rapports littéraires, je n'ai point à me plaindre. On ne sauroit avoir été accueilli comme je l'ai été. Mon ouvrage est traduit, et le Pape va, dit-on, le faire retraduire et réimprimer au Vatican. Mais qu'est-ce que tout cela, quand le cœur est serré, triste? Si vous saviez ce que seroit ce pays s'il n'avoit pas ses ruines? Le cœur me saigne; pauvre Religion1!

1 Nous retrouverons ce sentiment sur le triste état de la religion à Rome, rendu avec plus de netteté encore, et sous forme de jugement précis, dans une lettre de Chateaubriand à Gueneau de Mussy. (Voir ci-après la Notice sur ce dernier.) ↩

« Notre amie doit être sur le point de partir pour le Mont-d'Or; comment est-elle? J'espère que son voyage au midi sera bien utile à sa chère santé, et sous ce point de vue nous ne saurions trop hâter son voyage. Écrivez-vous à Lucile2? Retournez-vous chez votre père? Comment est-il pour vous? Je tremble en pensant à lui. Ecrivez-moi, mon très-cher ami; j'ai été vivement ému en apprenant que vous aviez été malade. Vous avez dû recevoir une lettre de moi; croyez, mon cher ami, que personne au monde ne vous aimera comme je vous aime, que personne ne vous sera fidèle comme moi, et que personne n'est plus affligé que moi de la nécessité qui nous sépare à présent pour quelques mois. Conservez-moi votre amitié et votre estime. Je vous embrasse les larmes aux yeux. - Vous savez que mon adresse est tout simplement à M. Ch., et puis le titre, - à Rome, - sans affranchir. »

2 Lucile, ou Mme de Caud, si connue depuis les Mémoires d'Outre-tombe, la plus jeune des sœurs de M. de Chateaubriand, celle dont la figure lui a servi de type pour l'Amélie de René, et qui était pour beaucoup dans les chagrins de cœur de Chênedollé à cette époque. ↩

La lettre suivante de M. Gueneau de Mussy trouve ici sa place entre celles de Chateaubriand, qu'elle explique. Elle nous fait entrer plus avant encore dans la familiarité gracieuse du salon de la rue Neuve du Luxembourg. Ces messieurs avaient tous de l'esprit ; celui de M. de Mussy, très-réel, était un peu étudié, un peu prémédité. « La conversation de Gueneau, disait M. Joubert, est très-fleurie, mais ses fleurs n'ont pas l'air de naître spontanément : elles ont l'air de ces fleurs de papier peint qu'on prend dans les boutiques. La nature n'a point fait ces roses. » Il disait encore, à propos des mois de Gueneau, qui semblaient faits d'avance et ne sentaient pas l'inspiration : Il ne sert pas chaud. - La lettre qu'on va lire donne assez l'idée de ce ton fleuri et de cet esprit bien rédigé1 :

1 Je laisse subsister ce premier jugement qui était bien plus celui des auteurs et témoins que je cite, que le mien propre. La Notice qui doit suivre sur Gueneau de Mussy me donnera lieu de revenir sur cette nature délicate et discrète, et de la traiter avec l'attention particulière qu'elle mérite. ↩

A m. de Chênedollé

« Mardi, 2 août 1803.

« Croyez, cher Corbeau, que, sans de graves raisons, je n'aurais pas laissé un si long intervalle entre cette lettre et les promesses données à votre départ. Je suis encore à Paris, où me retiennent une fièvre et une jaunisse que mon frère a rapportées de la Bourgogne, et j'y suis le seul débris de la petite société (si toutefois je puis compter même pour un débris), et j'ai reçu les adieux de tous ceux que je devais précéder à la campagne. Au milieu de tous ces contre-temps et de ces fâcheuses distractions, vous m'avez toujours été présent, cher Corbeau, et j'ai regretté souvent nos promenades et votre conversation. Heureusement que mes privations ne sont point en pure perte, car on dit que votre santé se refait dans votre Normandie et que vous rajeunissez sous le chêne paternel. Il est question aussi d'une négociation1 dont le succès tient à cœur à vos amis; mais cette affaire en est venue au point qu'elle doit se terminer directement entre Michaud et vous, et je l'ai perdue de vue au moment où les médiateurs l'ont abandonnée, c'est-à-dire que j'en suis à la lettre écrite par Fontanes à Michaud au sujet des remontrances et des vils détails. Cette lettre donc a été écrite sous mes yeux, et je vous assure qu'elle ne pouvait être plus aimable, et que le Sanglier2 a dignement représenté votre délicatesse avec tous ses scrupules. Michaud a répondu le lendemain d'une manière un peu cérémonieuse et embarrassée, un peu plus en libraire qu'en homme de Lettres; quoi qu'il en soit, il a dit qu'il s'adresserait à vous directement, et j'ignore la suite; de grâce ne me le laissez pas ignorer. - Eh bien, je me suis enfin hasardé dans le salon de la rue du Luxembourg. Figurez-vous un corbeau, ou plutôt un butor qui aborde une hirondelle gracieuse et aérienne; mais j'étais fort de ma conscience, j'avais l'article en poche3, je me souciais fort peu d'être ridicule. D'ailleurs, le chrétien remplit ses trésors de toutes les déconvenues de l'amour-propre. J'ai donc fait de fort bonnes affaires chez Mme de Beaumont, et cependant, tout en changeant les illusions de terreur que j'apportais en sa présence en un véritable sentiment de reconnaissance pour ses bontés et ses manières engageantes, hélas ! je n'en ai joui qu'avec de tristes pressentiments. A mon avis, sa santé s'altère de plus en plus. Je crois les sources de la vie desséchées; sa force n'est plus qu'irritation, et son esprit si plein de grâces ressemble à cette flamme légère, à cette vapeur brillante qui s'exhale d'un bûcher prêt à s'éteindre1. Ce n'est pas sans une sorte d'effroi que j'envisage les fatigues du voyage qu'elle projette d'entreprendre au Mont-d'Or, d'où, je le conjecture, elle se rendra dans le département du Tibre. Mais, s'il faut s'en rapporter aux dernières lettres du cher et illustre Corbeau, croyez-vous bien qu'elle ira plutôt consoler un exilé, un désespéré, que jouir de la gloire d'un poëte célébré partout et du crédit d'un secrétaire d'ambassade plus puissant qu'un prince de l'Église? Hélas! oui. Dans les premiers jours de son arrivée, ce cher voyageur était sous le poids de la grandeur de Rome; il ne pouvait suffire à la force de ses impressions et au tumulte de ses pensées. Il se passait dans son imagination comme un vent puissant qui fait courber les hautes forêts. Le Pape l'avait accueilli avec une distinction particulière, avait été à sa rencontre. l'avait nommé son fils, son cher Ch., lui avait dit qu'il lisait son livre, et lui avait indiqué le volume et la page où il en était, etc. Et maintenant, je ne sais quel vent de découragement a soufflé, ou quel crocodiles'est réveillé au fond de son cœur, mais il gémit sur les bords du Tibre, comme Ovide jadis sur les bords de la mer Caspienne ; il se croit abandonné de toute la terre au milieu de la gloire dont il la remplit tout entière; il parle même de prendre un parti, et, voyez comme le ridicule se mêle quelquefois dans la conduite des grands hommes, parce qu'un M. Guillon veut écrire un Voyage en Italie, il ne veut pas écrire le sien : ô siècle! ô mémoire! Je n'ai pas besoin de vous dire toutes les remontrances et tous les encouragements que nous lui avons expédiés de Paris. - Pour moi, cher Corbeau, je compte toujours puiser aux sources modestes de mes montagnes de Bourgogne. Si je me croyais, j'aurais plus d'images et de rêveries qu'il n'en faut pour remplir mon petit volume ; mais vous savez combien ces richesses d'imagination s'exagèrent lorsqu'elles sont vues de loin, et combien une plume et de l'encre font disparaître d'illusions de ce genre. Adieu, adieu; si vous voulez m'aimer un peu, vous me ferez du bien. Pardon de ce griffonnage, je l'écris sur mes genoux au milieu de toutes sortes de distractions. Répondez-moi à Semur, à l'adresse convenue, et je vous répondrai d'une manière qui sentira mieux son solitaire.

1 Il s'agissait pour Chênedollé de faire les Notes qui devaient se joindre à la traduction de l'Enéide par Delille. Ce petit travail l'aurait mis à même de se suffire quelque temps à Paris sans recourir à son père. ↩

2 Fontanes était ramassé et avait quelque chose d'athlétique dans sa petite taille. Ses amis le comparaient en plaisantant au Sanglier d'Érymanthe. ↩

3 C'est cet article du Mercure (23 juillet 1803) que nous avons vu M. de Chateaubriand réclamer. ↩

1 « Me de Beaumont avait l'air d'être composée d'éléments qui tendaient à se désunir, à se fuir sans cesse. - Fi de la vie! disait une fille de roi. Mme de Beaumont s'était prise à ce mot et l'avait trouvé admirable quand son père le lui cita. » (Chênedollé). Le mot est de Marguerite d'Ecosse, première femme de Louis Al. ↩

Philibert.

« P. S. - M. de Bonald, à qui j'avais fait part de votre maladie, veut être rappelé à votre souvenir. J'étais hier chez Fontanes au moment où il reçut une lettre de Michaud, qui disait vous avoir écrit trois fois sans réponse, »

Nous reprenons la série, des lettres écrites de Rome par M. de Chateaubriand :

A m. de Chênedolle

• Rome, mercredi, 6 fructidor (24 août 1803).

« Lucile vient de m'apprendre, mon très-cher ami, que vous vous plaignez de mon silence. Est-ce à vous ou à moi à se plaindre un peu ? Je vous ai écrit une longue lettre de Lyon; vous étiez malade quand vous l'avez reçue, et vous ne m'avez pas répondu depuis que vous vous portez bien. Je vous ai écrit une longue lettre de Rome, sous le couvert de Mme de Beaumont. Il est vrai que vous ne pouviez pas encore avoir reçu cette lettre lorsque Lucile m'a écrit; mais j'espère que vous l'aurez reçue depuis. Voici donc ma troisième lettre de compte fait, et je n'ai pas encore reçu signe de vie de vous. Je ne vous en fais point de reproche. Vous aurez eu sans doute mieux à faire qu'à m'écrire; et si votre paresse m'afflige, je suis au moins sûr de votre cœur.

« Dans toutes mes lettres à Mme de Beaumont, il y avoit toujours un mot pour vous et la prière de vous instruire de nos projets. On m'a marqué que Michaud étoit prêt à faire avec vous une affaire pour les Notes du Virgile de l'abbé Delille. J'en serois charmé ; mais votre paresse ne sera-t-elle pas un obstacle? Au reste, mon cher ami, c'est votre bonne étoile qui vous a empêché de venir ici. Figurez-vous que ma vie est un enfer. J'ai demandé mon rappel au moins pour l'année prochaine, si l'on ne veut pas me l'accorder plus tôt. Vous sentez que je ne puis entrer dans les détails; mais soyez sûr que vous n'auriez pas tenu vingt-quatre heures avec cet homme1. Ainsi donc, mon cher ami, ou j'obtiendrai une place indépendante l'année prochaine, et alors vous serez avec moi, si cela vous fait plaisir, ou je serai avec vous à Paris, et, une fois rentré, ensemble, nous nous arrangerons pour cultiver un petit jardin et des choux.

1 Le cardinal Fesch. ↩

« Je ne vous parlerai point de Rome. Je suis si malheureux que je ne vois rien. Comme littérature, j'ai encore de ces succès qui ne consolent de rien et qui ne servent à rien. Il y a en Italie trois traductions de mon ouvrage. Je ne sais où cette lettre vous trouvera. Je crois que vous êtes chez votre père, mais il est possible que vous fussiez (sic) resté à Paris pour les Notes. Adieu, mon très-cher ami, comptez toujours sur ma tendre amitié, sur ma fidélité à toute épreuve. Écrivez-moi si vous le pouvez. Fontanes vous dira pourquoi je souffre ici, en cas que vous le voyiez.

« Mon adresse est tout simplement : A. M. Ch., secrétaire de la Légation française, à Rome, Italie. - Il n'est pas nécessaire d'affranchir les lettres. Comment est votre santé actuellement? »