XLIII. Villeneuve-sur-Yonne, 2 janvier 1804
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A M. de Chênedollé, à Vire.
Mon frère nous apprend que vous avez écrit madame de Vintimille, « que la mort de madame de Beaumont s'était fait sentir à vous au milieu des plus violents chagrins et des plus grandes pertes. » Que vous est-il donc arrivé?
Soyez sûr que personne au monde ne s'intéressera jamais plus vivement et plus constamment que moi à tout ce qui pourra intéresser votre bonheur.
Je n'ai reçu cet été, et à mon grand regret en ce temps-là, qu'une seule de vos lettres. Ce fatal voyage de Rome et le désir d'y mettre obstacle absorbaient toutes mes pensées et occupaient toutes mes forces au moment où il aurait fallu vous répondre. Tous les courriers qui vinrent de ce pays-là, à compter de ce moment, m'apportèrent d'autres soucis, d'autres occupations. Vous savez les événements, et sans doute vous m'excusez. Les craintes ne m'avaient pas moins accablé que le malheur.
Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n'est point extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins longtemps. Je n'avais pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne se trouvât de manière ou d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point, et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenir et l'affliction de son absence ne soient mêlés.
Vous aurez la relation de ses derniers moments aussitôt que vous aurez indiqué à mon frère un moyen peu coûteux pour vous de vous la faire parvenir. Rien au monde n'est plus propre à faire couler les larmes que ce récit; cependant il est consolant. On adore ce bon garçon1 en le lisant; et quant à elle, on sent, pour peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. Je serais désolé aujourd'hui qu'elle n'eût pas fail ce voyage, qui m'a causé tant de tourment.
1. M. de Chateaubriand. On aime ces familiarités qui font rotrou• ver l'homme. (Note de M. Sainte-Beuve.) ↩
La position de notre ami m'a causé aussi bien des peines pendant longtemps. Calomnié de toutes parts, il a eu un temps de disgrâce presque effrayant; mais il n'en a rien su que tard, et il ignore même en ce moment ce mal passé. Vous avez su qu'il est resté presque en faveur, puisqu'on en fait un presque ambassadeur. Nous allons bientôt le revoir, car il n'ira point à son poste sans avoir pris des instructions qui le retiendront peut-être à Paris plus longtemps que nous ne pensons. Je l'attends dans le cours du mois.
Je suis obligé d'effacer des détails de sa position qui viennent au bout de ma plume, mais qui seraient infinis et presque inutiles, puisqu'il vous les dira bientôt. Je me bornerai à vous apprendre qu'un voyageur est venu me donner avant-hier de ses nouvelles, et que par la tournure des esprits et des événements, son amitié pour madame de Beaumont a été aussi honorable à l'un qu'à l'autre. Il quittera Rome ami du cardinal et estimé de tout le monde. C'est un bien bon temps pour partir.
Vous me demandez des nouvelles de mes occupations. Comptez que je vous en demanderai des vôtres. Je ne parle pas de vos vers : ce sont là des choses sacrées qui doivent se faire en silence, en leur temps, et dans le mystère. Mais je voudrais que vous vous fissiez un délassement et une habitude fructueuse de dépenser votre savoir, et de livrer aux eaux courantes cette portion de votre esprit qui ne vous servira de rien si vous ne l'avez que pour vous. Je me donne les mêmes conseils à moi-même, et je les recevrai volontiers de votre part. Je vous remercie de ce que vous m'avez déjà dit à ce sujet. Il me semble que je ne puis pas mieux le reconnaître qu'en vous assurant, comme je fais, et comme il est vrai, que, - de toutes les louanges que j'ai reçues en ma vie, il n'en est point qui m'aient fait autant de plaisir que les vôtres. - Je ne sais pas quelle en est la raison; mais je vous dis le fait; il est certain, et je vous en fais part, sans orgueil et sans modestie.
Portez-vous bien, traitez-moi familièrement; et pour dissiper vos chagrins, acceptez sans façon ce que je vais vous proposer.
Chateaubriand, qui est sans logement, occupera probablement notre appartement à Paris. Cela ne nous gênera aucunement, car nous ne reviendrons qu'au mois de mars. Ce serait pour vous une grande commodité, une grande consolation que de vous trouver auprès de lui. Prenez la chambre de mon fils, cette chambre où je vous ai fait boire du vin de Malaga aves de l'eau. Le reste pourra suffire au chargé d'affaires, vous serez voisins depuis le matin jusqu'au soir. C'est pour vous faire cette proposition que j'ai voulu vous écrire aujourd'hui, quoique la fatigue qui m'en a empêché il y a huit jours ne m'en laisse guère la force. - Voilà qui est dit. C'est à vous à faire le reste. Écrivez» nous un peu souvent. Bonjour.