XCIII. Paris, 27 mars 1820
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A madame de Vintimille.
Fontanes est entré hier chez moi, à quatre heurescriant, non pas Hosanna! mais Tue! Tue! ou peu s'en faut. Il venait presque de se battre avec votre portière. Voici les faits :
Il prétend qu'après avoir pris, chez madame de la Briche, des informations authentiques sur les jours et heures où l'on peut espérer d'être admis au bonheur de vous voir et de vous parler, il s'est présenté neuf fois (ni plus ni moins) à votre porte, auxdites heures et auxdits jours, sans avoir été reçu ;
Que s'étant présenté huit fois à pied, et sans avoir de carte de visite dans sa poche, il avait pu attribuer à cet incognito les huit premiers refus qu'il avait essuyés; mais qu'hier il a mis sa famille à pied, il est monté dans son carrosse, il a ordonné à son cocher d'aller grand train, et a rempli tout le quartier du bruit de son impatience, sans que ce bruit ait servi de rien.
Il me paraît que, dans son humeur entreprenante, il a porté ses insistances aux dernières extrémités, car il m'a avoué que la portière lui avait dit: « Est-ce que vous voulez parler aux murailles? » Ce bon mot a déconcerté tout son feu.
Il est venu là-dessus me confier sa déconfiture et chercher mes consolations; je lui ai donné des conseils. Je lui ai dit que, lorsqu'on voulait arriver, il fallait prendre le bon chemin ; que si, au lieu d'employer ses chevaux et ses jambes à courir après vous, il avait eu recours, sans aucune fatigue, à sa main droite et à sa plume pour vous prier de lui indiquer le moment où vous pourriez le recevoir, il aurait eu, dès la première fois, une prompte satisfaction; qu'il n'y a personne au monde que vous vissiez plus volontiers que lui; mais qu'enfin, pour le recevoir, encore fallait-il savoir qu'il était là; qu'il lui restait donc à finir par où il aurait dû commencer, et à vous écrire deux mots, etc. Il a compris que j'avais raison; mais il m'a paru si honteux et si abattu d'avoir eu tort, que je me suis offert à écrire pour lui : ce que je fais. Veuillez donc, je vous en supplie, lui faire savoir directement qu'il peut se présenter, et en quel temps. Il a, dit-il, auprès de vous une affaire importante à traiter, un service à vous demander, au nom de La Harpe, au nom d'Ovide, au nom des vivants et des morts, et au nom du bon droit et de la justice, qui sont des choses immortelles, au moins pour vous et pour les bonnes âmes.
Je vais tâcher de vous expliquer cette affaire en peu de mots, afin que vous soyez prévenue, si vous le voyez, ou que vous puissiez lui donner toute satisfaction, sans le voir, si la solitude qu'il est possible que vous vous prescriviez, dans ces jours saints, ne vous permettait pas de le voir.
Ovide, vous savez qui c'est; La Harpe, vous l'avez connu, et vous avez connu aussi une certaine traduction des Métamorphoses que La Harpe a vantée, et dont Ovide lui-même n'aurait pas été mécontent. Elle est probablement dans quelque coin de votre bibliothèque, et porte le nom de Saint-Ange.
Or, ce Saint-Ange a laissé une veuve, des filles et deux garçons, qui ont pour toute fortune une pension de douze cents francs que leur fait le gouvernement. De ces deux garçons, l'un est mort aux armées, et l'autre, après douze ans de services et plus d'une blessure, est capitaine dans une légion dont M. de Zœpfel, neveu de feu M. le duc de Feltre, est colonel.
Le capitaine est fort content de sa fortune et de sa place; mais il craint que son colonel n'ait contre lui de fâcheuses préventions. C'est pour écarter ce péril qu'on veut vous supplier d'intervenir, et de tout faire pour que M. de Zœpfel prenne des sentiments favorables à l'ovidien. M. de Fontanes répond de ses bonnes dispositions. Empêchez, il vous en supplie, qu'il ne tombe un cheveu de sa tête, ni un fil de ses épaulettes, ni un sou de son traitement.
Voilà l'affaire et tous les faits. J'abandonne le reste à votre sagesse et à votre bonté. Mais n'allez pas dire à Fontanes qu'entre vous et moi, je me suis un peu moqué de lui, et de ce que, dans le temps de la Passion, il s'est laissé interloquer par une servante qui n'est pas celle de Pilate.
On m'a prêté le livre ci-joint, qui n'est pas encore mis en vente, que je sache. Je vous cède mon privilége de le lire avant le public. Il y a des lettres de madame de Sévigné à un M. Duplessis, ex-gouverneur de son fils, dont je soutiens que vous avez au moins écrit les deux tiers, tant cela ressemble à votre bon ton d'aimable et bonne personne.
J'ai le livre pour la quinzaine, le maître étant occupé ailleurs. Ainsi ne vous gênez pas pour le parcourir à votre aise.
Il me reste à vous dire que j'ai mille fois plus pensé à vous que vous n'avez pensé à moi, depuis notre dernière entrevue, car j'aurais voulu vous écrire plus de trente fois. Si vous l'aviez voulu, vous l'auriez fait. Quant à moi, je n'exécute jamais que ce que j'ai résoiu cent fois. Agréez mes sentiments déjà anciens et toujours viis comme s'ils ne faisaient que de naître.
X CIV
Villeneuve-le-Roi, 29 septembre 1820.
A M. Frisell, à Semur.
Je ne vous écris pas pour vous parler de nos santés, mais pour vous demander des nouvelles de la vôtre, qui intéresse les âmes les plus insensibles. « Il paraît que « ce pauvre M. Frisell est malade, et j'en suis triste, car je l'aime sincèrement, nous écrit madame de Chateaubriand, dans une lettre que nous venons de recevoir. Vous devez être bien touché d'une telle déclaration, si, comme on le dit et comme il est vrai, rien ne mérite tant de reconnaissance que les dons d'une main avare.
Nous sommes plus prodigues de nos sentiments et de nos témoignages d'amitié. Vous avez cependant, dans nos largesses en ce genre, et la lettre que je vous écris en ce moment le prouve assez, une part que nous n'accordons à personne, et je vais vous en dire la raison : je crois que nous vous sommes nécessaires.
Premièrement, personne ne vous apprécie, ce me semble, aussi parfaitement que moi. Secondement, il n'y a, je crois, personne au monde avec qui vous puissiez être aussi pleinement à votre aise qu'avec nous. Votre raison nous charme; votre bonté nous est connue; votre verve nous amuse; vos humeurs nous font rire, et vos injustices, même quand elles tombent sur nous par hasard, trouvent nos cœurs invulnérables. Trouvez-moi des gens dont la société puisse aussi parfaitement convenir à un honnête homme qui n'aime pas à se gêner, et, dès demain, j'en fais la mienne.
Nous sommes en peine du chemin que prend votre goutte. Donnez-nous son itinéraire. Et vous, à quel parti êtes-vous décidé sur vos mouvements ou vos résidences ? Rentrez-vous à Paris? Irez-vous en Bourgogne? Viendrez-vous nous voir ou nous attendrez-vous? Venez. Nous vous reverrons et nous vous recevrons avec une extrême joie. Attendez-vous pourtant à dix fois plus de cousines que vous n'en trouviez quelquefois dans nos soirées à Paris, quand vous étiez tenté de fuir. Je dois vous prévenir en outre qu'il vaudra mieux voyager dans une quinzaine de jours qu'à présent, si les pays qui sont au-dessus de nous ressemblent à celui-ci. Figurez-vous qu'en ce moment nous ne pouvons trouver, à trois lieues à la ronde, ni un morceau de lard ni un poulet, et jugez de la cuisine. Mais elle va s'améliorer. Nous faisons venir du lard de Paris, et les fermes voisines sont pleines de poules qui couvent, de sorte qu'à la fin d'octobre nous aurons des poulets de grain. Ils viendront un peu tard; mais il vaut mieux tard que 'amais. J'aime à citer les vieux proverbes, quoique madame de Genlis les ait proscrits. Ils me délassent, et lors même que leur sens n'est pas nécessaire, leurs mots naïfs me sont agréables. Leur trivialité jette dans le langage familier, devenu trop sérieux, une teinte de bonhomie, et par là de variété, qui, n'en déplaise à la dame, vaut mieux qu'une élégance toujours soignée et un bon ton toujours tendu. Pardonnez-moi cette petite bouffée de digression littéraire. On peut parler de tout avec vous, et j'écris tout ce qui me vient. Une autorité collet monté s'est présentée un moment à mon imagination, et j'ai voulu la chiffonner en passant. Voilà qui est fait. Je reviens à notre cuisine, et par la cuisine à mon estomac, dont il faut bien vous dire un mot, car j'aime à parler aux gens que j'aime d'eux et de moi.
Mon estomac donc, je n'en ai point. Les chaleurs que j'ai trouvées ici me l'ont ôté en arrivant, et la mauvaise chère que nous faisons m'est devenue fort indifférente. Je vis de mon principe de vie, car d'ailleurs je ne mange rien. Mais aussi ma poitrine est en repos; tout le mal est chez le voisin. Je ne sais si le frais que quelques heures de pluie ont ramené hier causera quelque changement dans ma manière d'exister, et me rendra mes incommodités accoutumées; j'attends avec patience ce que le ciel opérera. Du reste, je me porte à mon ordinaire, toujours fort bien selon vous et vos préventions, toujours fort mal selon moi et mon sens intime.
Je viens de voir que Clausel vous citait, dans les notes de son mémoire, comme une autorité décisive sur la constitution de votre pays, et qu'il avait imprimé votre nom en toutes lettres, entre deux crochets.
On m'écrit que l'abbé de Lamennais est fort blâmé à Saint-Sulpice, où l'on trouve, avec raison, qu'en détruisant tous les fondements des certitudes humaines, pour ne leur laisser d'autre appui que l'autorité, il détruit l'autorité même. Il a eu tort de ne pas la consulter avant de publier son livre.
Voilà tout ce que je sais de nouvelles politiques et littéraires ; c'est à peu près vous dire que je ne sais rien.