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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert LXXXVI. Villeneuve-le-Roi, 20 septembre 1817

LXXXVI. Villeneuve-le-Roi, 20 septembre 1817

Correspondance de J. Joubert · 4 min de lecture · p. 239–241 · chapitre 84 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A M. Clausel de Coussergues, à Paris.

Comment vous portez-vous? En quel temps comptez-vous qu'arrivera madame de Clausel? Que dit et que pense madame la duchesse de Lévis, que je suis désolé de ne plus pouvoir entendre, une fois par semaine, et à laquelle j'aurai l'honneur d'écrire incessamment? Où faut-il adresser notre réponse à madame de Chateaubriand, qui nous écrit qu'elle part pour la terre de son neveu, sans nommer ni la terre, ni le pays où elle est située? Enfin, nous aimez-vous toujours assez pour persister à venir nous voir, et pouvez-vous assigner un jour fixe à l'exécution de ce projet obligeant, que nous aurions une joie extrême à vous voir réaliser ?

Répondez d'abord nettement et catégoriquement à ces six questions, car je les ai comptées, et occupez-vous ensuite, toutes distractions, et même toutes occupations cessantes, d'une commission que vous seul pouvez faire habilement, et dont je vais prendre la liberté de vous charger. Ecoutez bien.

Je me suis longtemps, comme un autre, et aussi péniblement, aussi douloureusement, aussi inutilement que qui que ce soit, occupé du monde politique; mais j'ai découvert à la fin que pour conserver un peu de bon sens, un peu de justice habituelle, un peu de bonté d'âme et de droiture de jugement, il fallait en détourner entièrement son attention, et le laisser aller comme il plaît à Dieu et à ses lieutenants sur la terre : je ne lis donc plus aucun journal.

J'en suis resté aux marquis du Lauret ou de Mascarille, et, depuis cette promotion, grâce aux trente-trois lieues qui me séparent de Paris, je ne sais et ne veux savoir aucune nouvelle de paix ou de guerre, intestine ou extérieure, entre aucun peuple ou aucun parti. J'ignore si l'on écrit sur les élections, si l'on a fait de nouveaux ministres, si Benjamin Constant est mort, ou și l'abbé de Pradt est en vie. « Je ne sais rien, » comme faisait Sancho Pança, et, comme lui, « je suis couché « dès vêpres, et je reviens des vignes. i

Mais si le monde politique ne m'occupe plus du tout, le monde moral, en revanche, m'occupe beaucoup, et, dans ce monde, il y a eu un événement qui est l'objet de mes réflexions, le jour, la nuit, et à toute heure, événement qui s'est passé dans votre pays : c'est l'assassinat de Fualdès.

Voilà, certes, un crime bien conditionné, un crime tout entier, avec toutes ses dimensions et toutes ses difformités; un crime horrible, et par cela même un beau crime, car il est propre à dégoûter de tous les autres. Rien n'est d'un effet utile, en ce genre, comme une longue histoire et des circonstances qui s'accrochent l'une à l'autre dans la mémoire, et s'y attachent de manière à l'occuper tout entière, et à effrayer, pour des années, l'imagination même des scélérats les plus froids, les plus durs et les plus grossiers. Or, trouvez-moi, dans les causes célèbres, un forfait qui ait, autant que celui-ci, ce mérite et ces caractères !

Un caractère et un mérite qui sont encore particuliers à cette effroyable monstruosité, c'est d'être née de cette obscure débauche et de cette obscure usure bourgeoises, les pires des débauches et des usures, qui avaient presque échappé jusqu'ici à l'horreur publique, mais qui enfin ont montré leurs fruits !

Vous comprenez d'avance à quel point il doit m'importer de posséder, dans toute leur fidélité et dans toute leur intégrité les pièces d'un procès, je dirais presque les actes d'un drame dont l'effet théâtral me paraît devoir être si salutaire et la moralité si neuve.

On a rassemblé tout cela, à ce que l'on dit, dans l'imprimerie de Pillet, rue Christine, Pillet occupe votre ancien appartement, et pourrait presque s'appeler votre successeur. Ses presses sont au service d'un journal que vous avez presque créé. Le crime s'est commis dans le territoire qui vous a vu naître. Les juges, les témoins, les coupables et la victime ont été connus de vous. Vous pouvez mieux que personne décider de toutes les vérités de cette affaire. Si donc elles sont contenues, à votre avis, dans ce que Pillet publie, abonnez-moi à ce recueil, et faites-le-moi envoyer au plus vite. On annonce avec le recueil un portrait de madame Manson ; on en annonce un autre chez Martinet. Examinez-les l'un et l'autre, et si celui de Martinet vous paraît plus ressemblant, envoyez-les tous deux.

Pardon de tant de peines; mais vous voyez que toutes les convenances possibles m'obligeaient à vous charger de ces corvées, et que vous êtes, dans cette occasion, agent unique et nécessaire.

Nos compliments à Charles. Ses camarades et les amis de son père l'attendent ici avec une égale impatience.

Je finis. Ma lettre est longue. Permis à vous, pour m'en punir, de m'en écrire une dix fois plus longue, et de nous dire, comme moi, mais avec plus de variété, tout ce qui vous a passé par la tête depuis notre départ. Je me croirai récompensé.

Adieu, bonne âme, ange de paix, dont tant de tourbillons se jouent à rendre inutile la primitive destination. Nous aimerions mieux vous voir et vous savoir en repos qu'en mouvement, conformément à votre essence. Mais, en mouvement comme en repos, nous vous aimerons toujours également, à cause de l'incorruptibilité de votre nature. Adieu; aimez-nous aussi, et vivez longtemps.