Sixième leçon (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
eligion du talent - Les salons en 1800; - le petit salon de Mme de Beaumont. - Lettre le Chateaubriand contre Me de Staël. - Relations exactes des deux grands écrivains à cette époque. - Publication d'Atala. - Rousseau attaqué dans la Préface. - Poétique élevée de Chateaubriand. - Prologue d'Atala. - Magie et infidélité. - Manie de grouper. - Parallèle avec Bernardin de Saint-Pierre.
Je ne crois pas me tromper en disant que nous avons u une satisfaction véritable à lire la lettre de Chateauriand a Fontanes, qui nous l'a montre sous l'empire 'une haute exaltation sensible et religieuse au moment ù il concevait le Génie du Christianisme. En y réfléchisant, il était impossible qu'il n'en eût pas été ainsi. Une art de factice peut se mêler bientôt et s'introduire dans exécution des longues œuvres; cela se voit trop souent; mais si elles sont élevées et si elles ont été puissamgent émouvantes, il faut que l'inspiration première du loins ait été vive, et qu'il y ait eu un foyer. Le talent orté à ce degré a aussi sa religion, et qui ne saurait romper.
Ainsi, quoi que vous entendiez dire, quoi qu'il puisse ôt ou tard se révéler des variations, des contradictions ubséquentes ou antérieures de M. de Chateaubriand, un oint nous est fermement acquis. Jeune, exilé, malheueux, vers le temps où il écrivait ces pages pleines d'émotion et de tendresse adressées Aux Infortunés, - sous e double coup de la mort de sa mère et de celle de sa œur, - les souvenirs de son enfance pieuse le ressaisient; son cœur de Breton fidèle tressaillit et se réveilla : il se repentit, il s'agenouilla, il pria avec larmes ; - la lettre à Fontanes, expression et témoignage de cet éta d'exaltation et de crise mystique, est écrite de la mêm‹ plume, et, si je puis dire, de la même encre que l'ou vrage religieux qu'il composait à ce moment et dont i transcrivait pour son ami quelques pages. Les taches d‹ goût même et les exagérations de style que nous avon pu y remarquer sont des garants de plus, des témoin de l'entière sincérité.
M. de Chateaubriand rentra en France au printemp de 1800 ; le naufragé aborda au rivage en tenant son ma nuscrit à la main, comme Camoëns. Ou plutôt, pour par ler prosaïquement, comme l'impression de son ouvrag avait été déjà commencée à Londres, il rapportait avec lu les bonnes feuilles tirées, et comptait achever le reste i Paris. Mais il reçut de ses amis de France des conseils s délicats qu'il résolut de détruire ce qui était déjà im primé, et de revoir, de refondre le tout. Il sentit, comme il l'a dit justement, qu'on n'écrit avec mesure que dans se patrie.
Quels étaient les amis de France qui eurent sur lu tout d'abord une influence si directe et si heureuse? J les ai déjà nommés, et j'aurai à les montrer d'un pet plus près encore.
M. de Chateaubriand avait, nous le savons, un ten dre ami, Fontanes; cet ami était intimement lié ave‹ M. Joubert; M. Joubert l'était avec Mme de Beaumont, cette charmante fille de M. de Montmorin, qu'i nous a si bien fait connaître1. L'initiation entre eu: tous fut prompte et vive ; la petite société de la Rue Neuve-du-Luxembourg naquit à l'instant dans toute sa grâce.
1 Voir Pensées de M. Joubert (1842), au tome II, la Correspon dance; et aussi, dans l'excellente Notice de M. Raynal, les pages 2: et su ivantesdu tome I. ↩
Il y avait à cette époque (1800-1803) divers salons renaissants, les cercles brillants du jour, ceux de Mme de Staël, de Mme Récamier, de Mme Joseph Bonaparte, des Reines du moment, non pas toutes éphémères, quelques-unes depuis immortelles1! Il y avait les cercles réguliers qui continuaient purement et simplement le xVII® siècle, le salon de Me Suard, le salon de Mme d'Houdetot : les gens de Lettres y dominaient, et les philosophes. Il allait y avoir un salon unique qui ressaisirait la fine fleur de l'ancien grand monde revenu de l'émigration, le salon de la princesse de Poix; si aristocratique qu'il fût, c'était pourtant le plus simple, le plus naturel à beaucoup près de tous ceux que j'ai nommés : on y revenait à la simplicité de tonepar l'extrême bon goût. ‚Mais le petit salon de Mmei de Beaumont, à peine éclairé, nullement célèbre, fréquenté seulement de cinq ou six fidèles qui s'y réunissaient chaque soir, offrait tout alors : c'était la jeunesse, la liberté, le mouvement, l'esprit nouveau comprenant le passé et le réconciliant avec l'avenir.
1 Je trouve dans les papiers de Chênedollé une note sur le salon de Mme de Staël en 1802 : « On y voyait Chateaubriand dans tout l'éclat de sa première gloire; Mme Récamier dans toute la fleur délicate de sa grâce et de sa jeunesse ; Me Visconti, avec sa majestueuse beauté romaine, et son tour d'épaule éblouissant ; le chevalier de Bouflers dans le négligé d'un vicaire de campagne, mais souriant avec la finesse exquise du regard d'un courtisan, et disant les mots les plus piquants avec un air extrême de bonhomie ; le comte Louis de Narbonne, un des plus agréables causeurs de l'ancienne Cour, toujours en veine de mots heureux, et renouvelant dans le salon de Mme de Staël les inépuisables trésors de grâce, de folie et de gaieté, et toutes les séductions d'une conversation qui savait charmer Bonaparte lui-même. Venaient ensuite les hommes politiques, et d'abord Benjamin Constant. . C'était un grand homme, droit, bien fait, blond, un peu pâle, avec de longs cheveux tombant à boucles soyeuses sur ses oreilles et sur son cou à la manière du vainqueur d'Italie. Il avail une expression de malice et de moquerie dans le sourire et dans les yeux que je n'ai vue qu'à lui. Rien de plus piquant que sa conversation ; toujours en état d'épigrammes, il, traitait les plus hautes questions de politique avec une logique claire, serrée, pressante, où le sarcasme était toujours caché au fond du raisonnement ; et quand avec une perfide et admirable adresse il avait conduit son adversaire dans le piége qu'il lui avait tendu, il le laissait là battu et terrassé sous le coup d'une épigramme dont on ne se relevait pas. Nul ne s'entendait mieux à rompre les chiens, et à jeter de l'inattendu dans la conversation. En un mot, c'était un interlocuteur, un second, digne de Mme de Staël. » ↩
Tandis que le jeune écrivain travaillait courageusement à corriger son œuvre sous l'œil de ses amis, il débuta dans la publicité en brisant une lance, assez peu courtoise, il faut le dire, contre Mme de Staël, que la célébrité lui désignait comme sa grande rivale du moment. M. de Fontanes, dans des articles du Mercure qui avaient fait éclat, avait critiqué et raillé l'ouvrage de Mme de Staël sur la Littérature. Celle-ci crut devoir, en tête de la seconde édition de son ouvrage, répondre quelques mots à cette critique légère et cavalière qui prétendait trancher toute la question de la perfectibilité par les vers du Mondain. M. de Chateaubriand s'imagina qu'il était généreux à lui de venir au secours de Fontanes, lequel n'avait guère besoin d'aide, et aurait eu besoin plutôt de modérateur ; dans une Lettre écrite à son ami, mais destinée au public, et qui fut en effet imprimée dans le Mercure1, il prit à partie la doctrine de la perfectibilité en se déclarant hautement l'adversaire de la philosophie. Sa Lettre était signée l'Auteur du Génie du Christianisme. Ce dernier ouvrage, très-annoncé à l'avance, était déjà connu sous ce titre avant de paraître. l'ai regret de le dire, mais l'homme de parti se montre à chaque ligne dans cette Lettre. Nous n'avons plus affaire
1 N° du 1e nivôse an 1X ( 22 décembre 1800). ↩
ce jeune et sincère désabusé qui a écrit l'Essai en toute êverie et en toute indépendance, y disant des vérités à out le monde et à lui-même, et ne se tenant inféodé à ucune cause : ici il se pose, il a un but, et le rôle est commencé." « Néophyte à cette époque, a-t-on dit spiriuellement1, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il existait quelque chose qu'on pût appeler a fatuité religieuse, l'idée en viendrait, je l'avoue, en isant ces lignes de sa critique : « Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ partout, x comme Me de Staël la perfectibilité... Vous savez ce que les philosophes nous reprochent à nous autres gens religieux : ils disent que nous n'avons pas la tête forte... On m'appellera Capucin, mais vous savez que Diderot aimait fort les Capucins... » - Il parle à tout propos de sa solitude ; il se donne encore pour solitaire et même pour sauvage, mais on sent qu'il ne l'est plus. Il y a même des passages qu'on relit par deux fois, tant ils semblent singuliers à force de personnalité blessante et de maligne insinuation, de la part d'un chevalier, d'un preux s'adressant à une femme : « En amour, disait-il ironiquement, Mme de Staël a commenté Phèdre : ses observations sont fines, et l'on voit par la leçon du scholiaste qu'il a parfaitement entendu son texte...i Faut-il ajouter, pour aggraver le tort, qu'à cette époque Mme de Staël commençait à encourir la défaveur ou du mo ns le déplaisir marqué de celui qui devenait le maître? Fontanes, l'homme aux habiles pressentiments2, pouvait deviner ces choses et n'en pas moins pousser sa pointe : il avait ses éperons à gagner, a-t-on dit, contre la nouvelle Clorinde; et d'ailleurs, sans chercher tar d'explications, il suivait son instinct de critique e même temps que d'homme du monde, très-décidé n'aimer les femmes que quand elles étaient moins v riles que cela1. Mais il n'était pas de la générosité d M. de Chateaubriand de mettre la main en cette affair et de se tourner du premier jour contre celle que la ce lébrité n'allait pas garantir de la persécution. Enfin fut homme de parti, c'est tout dire. Cet esprit de part dont il avait été parfaitement exempt jusqu'alors, dan les années de la solitude et du malheur, l'attendait e France au retour, et il se le laissa inoculer. Nous lui e retrouverions des accès désormais et des reprises très vives, très-acerbes, en chaque circonstance décisive d sa vie.
1 M. Vinet, Études sur la Littérature française au XIX° siècle tome I, page 78. ↩
2 Expression de M. Vinet. ↩
1 La tactique de Fontanes, dans sa rédaction du Mercure, était de railler la philosophie et les philosophes, et de n'avoir pas l'air de les prendre aa sérieux : c'est ce qu'il fit pour Mme de Staël : « Nous ne devons pas, disait-il, hurler comme certains journaux contre les philosophes, mais leur donner des ridicules. Cela est plus efficace. Ils ne craignent que le mépris. Ils se félicitent des excès de Geoffroy qui passe toute mesure et toute pudeur. » ( Lettre à M. Gueneau de Mussy, au sujet des articles de ce dernier dans le Mercure.) ↩
Dans la Préface d'Atala qui parut peu après cett Lettre d'attaque, l'auteur consignait à la fin une sorte di rétractation, mais dont les termes mêmes laissent i désirer :
« On m'a dit que la femme célèbre, dont l'ouvrage formai le sujet de ma Lettre, s'est plainte d'un passage de cetteLettre Je prendrai la liberté d'observer que ce n'est pas moi qui a employé le premier l'arme que l'on me reproche et qui m'es odieuse2; je n'ai fait que repousser le coup qu'on portait à un homme dont je fais profession d'admirer les talents et d'aimer tendrement la personne. Mais, dès lors que j'ai offensé, j'ai été trop loin; qu'il soit donc tenu pour effacé, ce passage. Au reste, quand on a l'existence brillante et les beaux talents de Me de Staël, on doit oublier facilement les petites blessures que peut nous faire un solitaire, et un homme aussi ignoré que je le suis »
2 De quelle arme s'agit il? S'il s'agit de l'ironie, qui donc avait le premier employé cette arme, sinon Fontanes lui-même contre Ame de Staël ? CeMe-ci sait peu plaisanter, elle s'émeut frop vite, et elle n'était ici que sur la défensive. Mais il est à croire que le passage dont se plaignait Mme de Staël était celui dans lequel Chateaubriand, sous prétexte de relever une allusion aux opinions monarchiques de son ami, s'était échappé jusqu'à des représailles peu généreuses : « Ne pourrait-on pas rétorquer l'argument contre Mme de Staël et lui dire qu'elle a bien l'air de ne pas aimer le Gouvernement actuel, et de regretter les jours d'une plus grande liberté? » Il était autrement grave, en 1801, de dire à quelqu'un tout haut qu'il n'aimait pas le Gouvernement actuel par républicanisme, que de faire entendre qu'il inclinait à des opinions monarchiques. Le jeu n'était pas égal. ↩
Solitaire et ignoré! Il sentait bien qu'il allait cesser de l'être, et que son heure était venue1.
1 On trouve encore une espèce de note rétractative et faite pour adoucir, dans le second article sur la Législation primitive que M. de Chateaubriand donna au Mercure le 18 nivôse an XI (8 janvier 1803); les qualités morales et la bonté de Mme de Staël y reçoivent un hommage éclatant. - Les Mémoires d'Outre-tombe, écrits (en ce qui concerne Mme de Staël) sous l'influence clémente de Mme Récamier, nous offrent d'ailleurs de singulières inadvertances et des lapsus de souvenir tout à fait piquants. Parlant de Fontanes, l'auteur nous dit : « Il a été souverainement injuste envers Me de Staël. » Et vous donc, qu'avez-vous fait? Il oublie parfaitement lui-même qu'il a été le premier à prêter main forte à son ami dans cette injure. Mais ce qui est plus fort que tout, énumérant les prétendues injustices et les omissions jalouses dont il aurait été l'objet de la part de lord»Byron et des autres, il reproche à Me de Staël de ne l'avoir pas nommé dans son livre de la Littérature : « Un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la Littérature. » Et proclamant à l'instant son enthousiasme pour Mme de Staël comme pour lord Byron, il se donne les honneurs de la générosité. Il oublie tout à fait que Mme de Staël ne pouvait le nommer dans ce livre publié avant qu'il se fût donné à connaitre, et il paraît encore moins se souvenir que son premier acte de publicité en France fut d'attaquer ce même livre où il s'étonne naïvement de ne point figurer. ↩
Mme de Staël oublia du reste complétement la petite blessure, ou, si elle s'en souvint, ce fut pour redoubler de bons procédés et de zèle chaleureux pour le jeune adversaire et rival qui lui venait dans la gloire, pour celu dont elle désirait les succès, même quand elle ne le: prévoyait pas1.
1 Elle n'était pas femme non plus à en vouloir à Fontanes ni à lui garder fancune. Il y eut au commencement de la Restauration, chez Mme de Staël (alors rue Royale), un diner de réconciliati n avec lui. M. de Chateaubriand y était, ainsi que M. Pasquier, Mue de Vintimille, qui avait arrangé ce rapprochement, et M. de Lally: on y chanta les pots-pourris de ce dernier qui n'était pas seulement le plus gras, el qui était encore le plus gui des hommes sensibles. Mme de Staël y fut d'une grâce suprême et de la plus belle patte de velours que femme puisse faire. Fontanes, dont la position comme ancien offenseur était plus dificile, s'y montra aussi très-aimable et très-spirituel. ↩
Mais auprès d'elle on oublia moins, et pour initier à toute la vérité sur ces relations réelles et sur l'antagonisme d'esprit des principaux groupes littéraires d'alors je produirai ce passage d'une lettre de Benjamin Constan à Fauriel, écrite de Paris au printemps de 1802, c'est-à dire au moment où le Génie du Christianisme venait de paraître :
« Pour me distraire des autres folies, écrivait Benjamin Constant, je lis Chateaubriand. Il est difficile, quand on tâche pendant cinq volumes de trouver des mots heureux et des phrases sonores, de ne pas réussir quelquefois ; mais c'est la plupart du temps un galimatias double ; et dans les plus beaux passages il y a un mélange de mauvais goût, qui annonce l'absence de la sensibilité comme de la bonne foi. Il a pillé les idées de l'ouvrage sur la Littérature dans tout ce qu'il dit sur l'allégorie, sur la poésie descriptive et sur la sensibilité des Anciens, avec cette différence que ce que l'auteur de ce dernier ouvrage attribue à la perfectibilité, il l'attribue au Christianisme. Ce plagiat ne l'a pas empêché de faire des allusions très-amères; et à leur tour ces allusions ne l'ont pas empêché d roire que c'était un devoir d'amitié que de le protéger et ne de le louer1. »
1 Ceux qui prennent plaisir à comparer ce qui se dit dans les aparté 3 coulisses avec ce qui se débile avec pompe sur le devant de la ene, n'ont qu'à chercher à la suite du Congrès de Vérone une lettre ite par Benjamin Constant à Chateaubriand, à qui il venait d'adresser 1 ouvrage sur la Religion (31 mars 1824) : « Monsieur le Vicomte, je mercie votre Excellence de vouloir bien, quand elle le pourra, concrer quelques instants à la lecture d'un livre dont, j'ose l'espérer, aigre des difiérences d'opinion, quelques détails pourront lui plaire... us avez le mérite d'avoir le premier parlé cette langue, lorsque toutes sidées élevées étaient frappées de défaveur, et si j'obtiens quelque tention du public, je le devrai aux émotions que le Génie du Chrismisme a fait naître, et qui se sont prolongées parce que la puissance 1 talent imprime des traces ineffaçables... Votre Excellence trouvera ans mon livre un hommage bien sincère à la supériorité de son talent au courage avec lequel elle est descendue dans la lice, forte de ses copres forces, etc. » ↩
quant à Mme de Staël même, elle louait volontiers, je dit, le jeune auteur et s'intéressait à lui avec cette iosité émue et sincère qu'elle mettait à tout. Voici ce p je lis dans une lettre intime d'elle, antérieure d'une née environ au Génie du Christianisme2 : « J'ai beau-op vu l'auteur d'Atala depuis votre départ; c'est cernement un homme d'un talent distingué. Je le crois core plus sombre que sensible ; mais il suffit de n'être ; heureux, de n'être pas satisfait de la vie, pour convoir des idées d'une plus haute nature et qui plaisent x âmes tendres. » On sent le ton sincèrement affeceux. Puis quand le Génie du Christianisme eut paru, e écrivait en envoyant à l'un de ses amis3 les volumes la part de l'auteur : « M. de Chateaubriand me charge vous envoyer son livre. Vous en serez surpris en mal en bien ; c'est du moins l'effet qu'il a produit sur oi...4 » René était sans doute ce qui la surprenait en bien dans le Génie du Christianisme, et elle le préfér sous ses orages et dans son éclair à des inspirations p douces, à celles même de la ravissante idylle de Bern din de Saint-Pierre. Telle est la vérité, dégagée de te voiles complaisants.
2 Lettre à Fauriel du 17 prairial an IX (6 juin 1801). ↩
3 Au même M. Fauriel. ↩
4 Elle ajoutait, il est vrai, en post-scriptum : « M. de Chateaubriand a un chapitre intitulé : Examen de la Virginité sous ses r ports poétiques; n'est-ce pas trop compter, même dans ces lei malheureux, sur le sérieux des lecteurs ? » Ce chapitre la chiffom particulièrement. Mme Récamier la trouva un matin tenant un volu du Génie du Christianisme tout fraîchement paru : « Vous me vo désolée, lui dit Me de Staël, ce pauvre Chateaubriand va se cou de ridicule; son livre va tomber. » Et elle cita ce même chapitre singulier de tezte et de titre. Elle ne voyait pas que ces défaats goût seraient recouverts et rachetés par l'effet de l'ensemble, et cet effet enlèverait tout. Si M. de Chateaubriand s'était monté la 1 à lui-même, il était de ceux qui la montent aussi à leurs lecte Ces écrivains monteurs de têtes réussissent particulièrement c nous. ↩
Atala, ou les Amours de deux Sauvages dans le Dést parut avec le printemps de 1801. Dans le Génie du Cha tianisme, dont le premier titre devait être les Beautés p tiques et morales de la Religion chrétienne, il se trouve v section entière consacrée à la poétique du Christianisn aux beaux-arts, à la littérature, après quoi viennent Harmonies de la Religion chrétienne avec les Scènes de la : ture et les Passions du cœur humain. Ce livre des Harn nies se couronnait dans le principe par une anecdote traite des Voyagesde l'auleur en Amérique : c'était Ata Quelques épreuves de cette histoire s'étant trouvées é¡ rées, et la refonte que l'auteur faisait du Génie du Cha tianisme amenant des lenteurs dans la publication de ti l'ouvrage, il se décida à lancer à l'avance Atala, « com ces petits ballons d'essai qu'on fait partir avant le gra pour pressentir l'état de l'atmosphère1.i Il pourra se ›let singulier que, pour se rendre compte de l'effet que levait produire un livre dont le sujet et le titre étaient e Génie du Christianisme, on choisît un roman, une hisoire d'amour; mais enfin, comme l'expérience réussit à nerveille, il faut bien croire qu'il y avait à cela d'excelentes raisons résultant des circonstances d'alors et du tour que prennent aisément les choses, même les plus graves, en cet heureux pays de France.
1 La comparaison est de M. Vinet. Je la crois même plus ancienn d'un journaliste du temps. ↩
Dans la première Préface d'Atala, l'auteur, après avoir expliqué à quelle occasion il avait composé cette histoire qui ne devait être primitivement qu'un épisode de sa grande épopée des Natchez ou de l'Homme de la Nature, ajoutait : «Au reste je ne suis point comme M. Rousseau un enthousiaste des Sauvages ; et quoique j'aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s'en louer (Voilà le ton d'aigreur et de dénigrement qui commence), je ne crois point que la pure nature soit la plus belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide partout où j'ai eu occasion de la voir ( Holà ! que veut dire ceci? Nous savons, ce me semble, tout le contraire : loin de la trouver toujours laide, il l'a toujours trouvée belle et sublime jusqu'au jour où il a pensé à prendre parti dans la bataille et à faire volte-face contre les philosophes, c'est-à-dire jusqu'au jour d'hier. Si de telles contradictions se trouvaient dans un autre auteur que Chateaubriand, on n'hésiterait pas à dire tout net : Il ment; de lui il faut dire seulement : Il oublie); bien loin, ajoute-t-il, d'être d'opinion que l'homme qui pense soit un animal dépravé, je crois que c'est la pensée qui fait l'homme. Avec ce mot de nature on a tout perdu. »
Mais laissons ces préliminaires et ces précautions qui sont déjà de la tactique, et voyons ce qu'est en elle-même Atala. - Il ne serait pas difficile encore aujourd'hui de faire d'Atala une analyse qui, tout en étant textuelle dans les termes qu'on emploierait, la rendrait aussi singulier et en apparence aussi ridicule que l'a voulu présente Chénier dans quelques pages ironiques de son Tableaud la Littérature. Cette critique est célèbre; elle a paru u chef-d'œuvre de plaisanterie exquise à des gens qui ne manquaient pas de goût en leur temps : qu'on essaye de la trouver telle, si on le peut, aujourd'hui, Quand on reli Atala sans prévention, sans engouement, comme je vien de le faire, une telle critique cesse d'être piquante, et ell ne paraît pas seulement injuste, elle est souverainemen petite et pauvre. De toutes les dispositions de l'esprit er effet, celle qui est la moins intelligente, c'est l'ironie
« Je ne sais, disait l'auteur d'Atala, si le public goûter: cette histoire qui sort de toutes les routes connues, et qui pré sente une nature et des mœurs tout à fait étrangères à l'Eu rope. Il n'y a point d'aventures dans Atala. C'est une sorte di poëme, moitié descriptif, moitié dramatique : tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent et causer dans la solitude ; tout git dans le tableau des troubles de l'amour au milieu du calme des déserts et du calme de la religion J'ai donné à ce petit ouvrage les formes les plus antiques; est divisé en Prologue, Récit et Épilogue. Les principales parties du récit prennent une dénomination, comme les Chasseurs, les Laboureurs, etc.; c'était ainsi que dans les premiers siècle: de la Grèce les Rhapsodes chantaient sous divers titres les fragments de l'Iliade et de l'Odyssée. »
Atala donc, dans la pensée de l'artiste, n'est pas précisément unroman, c'est plutôt un poëme. Tenons compte d'avance de celle distinction. Un roman, quand ce n'est pas un roman de pure curiosité et d'aventures, mais de sentiment, est fait avant tout pour attendrir. Les romans sont les livres des malheureux, disait l'auteur de l'Essai. Clarisse, Clémentine1, Héloïse, — la Princesse de Clèves, la
1 Dans Grandisson. ↩