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L'Enchanteur 1768—1848

Liaison avec Chateaubriand

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 16 min de lecture · p. 355–364 · chapitre 92 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Je reviens à notre sujet même, à Gueneau de Mussy dans le cercle premier où sa sensibilité osait se trahir à l'ombre et se produire comme la fleur sous l'herbe, sinon tout à fait s'épanouir. Chateaubriand l'aimait, et dans un temps il donnait à cette amitié vraiment tendre la forme d'une adoption privilégiée. Je lis sur un exemplaire de la première édition d'Atala, au premier feuillet, ces mots tracés de la main de l'auteur : « Donné par l'amitié à mon jeune frère Gueneau, Chateaubriand. » Les lettres qu'il lui adressa en ces années sont des plus affectueuses et des plus naturelles qu'il ait écrites. J'en ai déjà donné une1; je mets ici les autres, qui, avec celles de Fontanes, forment la plus précieuse couronne autour du nom de M. de Mussy :

1 Dans la seizième Leçon, tome I. ↩

« Rome, 13 fructidor an XI. - 31 août 1803.

« Je commmence par vous remercier, mon bon ami, de votre bel article2. Il me fait beaucoup d'honneur, et à vous encore davantage. Il y a une page pleine de charme sur la suite de la Religion, comme parleroit Bossuet. J'ai reconnu çà et là des choses que vous m'aviez dites, comme le Barbare vêtu de peau de bête et des lambeaux de la pourpre romaine, le raisonnement sur les mathématiques, etc. En un mot, si le Mercure avoit souvent de pareils articles, mon affaire seroit bonne. Mais, vous et Fontanes, vous n'avez point pitié de ma stérile propriété, qui n'attendoit qu'un peu de vos douces rosées pour devenir fertile1. Ch. D. (Delalot) me semble tout à fait retombé dans la fréronaille; P. (Petitot) fait bien, mais la couleur est bien pâle ; l'article politique ( aux extravagances près, ce qu'il faut toujours excepter avec Montlosier) est seul intéressant, et il soutiendra peut-être ce triste journal.

2 Dans le Mercure de France du 23 juillet 1803, on lisait en effet un article développé sur la Nouvelle édition du Génie du Christianisme, signé D. M. (de Mussy). Il y a une page de gémissement assez éloquent sur les ruines qui se faisaient de toutes parts, sur la démolition des monuments de nos pères; et aussi une petite discussion sur la prééminence des Lettres sur les Sciences. M. de Mussy y plaidait pour le sentiment moral et pour l'imagination contre l'esprit d'exactitude sèche et d'analyse. C'était une de ses thèses favorites, et qui n'a pas cessé d'être à l'ordre du jour dans l'Université. ↩

1 Chateaubriand était alors un des propriétaires du Mercure, qu'on avait essayé de régénérer. ↩

« Tout a bien changé ici, mon ami, depuis quelque temps. Je suis si malheureux que j'ai écrit à Fontanes et à Mme Bac...2 pour les supplier de m'arracher aux honneurs. N'espérez rien des hommes pour la Religion : il taut maintenant un miracle pour qu'elle ne périsse pas en Europe. Mais au moins je ne veux pas avoir la main dans sa chute, et j'ai demandé mon rappel pour l'année prochaine. Je suis donc décidé, vers le printemps de l'autre année, à passer en Grèce. J'irai voir Athènes ; je m'enfermerai ensuite trois mois avec les moines du mont Athos, pour parler un peu le grec. Je me rendrai à Constantinople, d'où je m'embarquerai pour la France. Je serai de retour à Paris pour l'hiver. Là j'exécuterai, si je puis, mon projet de retraite, et je mettrai un terme à tant de voyages, de sottises et d'erreurs, en m'ensevelissant dans quelque hutte, sur le coteau de Marly. J'aurai vu alors tout ce qu'un honnête homme peut à peu près désirer de voir, les déserts américains, les ruines de Rome et de la Grèce, le commencement des mœurs orientales ou asiatiques ; j'aurai joui à peu près de tous les succès littéraires qu'un homne peut attendre pendant sa vie, et j'en connoîtrai la valeur ; j'aurai connu un peu les divers états de la vie, les camps et la politique, la cour et la ville, le malheur et ce qu'on appelle la prospérité ; j'aurai souffert la faim et le froid, et (sic) les festins et les salons ; j'aurai su ce que c'est que les peines et les joies du cœur les plus vives. Si je perds encore Mme de Beaumont, comme je le crains, je recevrai le dernier coup1. Il ne me manquera donc rien, mon ami, pour être un sage, puisque j'ai aussi un peu d'étude ! et pourtant, mon cher et jeune ami, je sens que dans cette hutte, où très-certainement je finirai mes jours, je serai encore un fou, je serai encore tourmenté, agité. Mais je me console avec Pascal : « On jette un peu de terre sur la tête, et en voilà pour jamais ! »

2 Mme Bacciochi, sœur du Premier Consul, et protectrice très-active de Chateaubriand. ↩

1 Il semble que cela lui manque pour le compléter : singulier point de vue, quand on va perdre la femme qui vous aime ! ↩

« Vous êtes maintenant dans vos montagnes, heureux comme un jeune corbeau et ne pensant pas que le pauvre vieux corbeau des Cordillières est triste comme un hibou sur les ruines de Rome. Travaillez-vous? J'ai vu la grotte dont vous me parlez, au bas de la montagne, et où l'on entend le retentissement des pas du voyageur. Je vous encourage fort à nous faire connoître les personnages de cette grotte2 : laissez votre imagination se jouer à son aise : elle est belle, tendre et féconde ; elle ne demande qu'à sortir de la contrainte où vous la retenez toujours.

2 C'est une allusion à quelque projet d'ouvrage dont Gueneau de Mussy avait parlé à M. de Chateaubriand. ↩

« Je n'ai point eu de nouvelles du corbeau du Mont-Blanc3 depuis mon départ de Paris. Je lui ai écrit trois fois, et je croyais qu'il m'aimoit assez pour me donner au moins quelquefois de ses nouvelles ; je serois bien fâché de m'être trompé.

3 Le Corbeau du Mont-Blanc, ce doit être Gueneau de Mussy lui-même, à moins que, par distraction, M. de Chateaubriand n'entende, à cet endroit, un autre que lui. ↩

« Mon cher ami, j'ai le cœur navré. Mme de Beaumont m'écrit du Mont-d'Or des lettres qui me font trembler : elle dit qu'elle sent qu'elle s'éteint, qu'il n'y a plus l'huile dans la lampe. Si je perds cette amie, je deviendrai fou1. Je me désole d'être ici si loin d'elle. Adieu, cher jeune homme; écrivez-moi, consolez moi par votre amitié de toutes mes peines; elles sont bien grandes. Fontanes m'écrit souvent ; il gémit sur ma position; il travail à l'adoucir. Mille tendresses et souvenirs, CH. »

1 Le voilà qui se ravise. S'il perd Mme de Beaumont, il en deviendra fou. Tout à l'heure, il disait qu'il ne lui manquait plus que cela pour devenir sage. Quelle cervelle singulière que Chateaubriand! et quelle singulière forme de sensibilité ! ↩

« 20 décembre, 28 frimaire (1803).

« Vottre lettre, mon jeune ami, m'a fait pleurer; j'ai été très-sensible aux marques de votre bon cœur dans cette circonstance2, d'autant plus que ma peine est extrême, et que ni vous, ni mes amis de Paris ne peuvent savoir, et peut-être ne croiront jamais ce que j'ai souffert ici. Je vous avoue que ce n'est pas une de mes moindres peines de penser que les personnes qui doivent le mieux me connoître, ont cru qu'il y avoit peut-être quelque imprudence, quelque fausse démarche de ma part, tandis que j'étois exposé aux plus infâmes calomnies, que j'avois le poignard italien (dirigé par la philosophie françoise) suspendu sur le cœur. Ce ne sont point de vains mots, c'est l'exacte vérité. J'achèverai mon année parce que je l'ai promis ; je serai conséquent avec moi-même; mais j'espère que ceux qui attachent quelque prix à mon amitié et à mon honneur ne trouveront pas mauvais qu'au bout de ce temps je ne me laisse pas menacer des galères, de l'exil perpétuel, du cachot, de l'exportation à la Gurane. Si je ne trouvais pas un dédommagement dans l'opinion publique qui semble m'élever dans toute l'Europe à mesure qu'on cherche à me ravaler, je ne sais si j'aurois pu rester ici huit jours. Les infâmes! n'ont-ils pas mêlé une femme adorable, ma bienfaitrice, et j'ose dire à présent une sainte, à leurs propos? L'auteur du Génie du christianisme ne devait-il pas demander le divorce ? Eh bien ! la mort est venue. Que diront-ils ? Le monde entier a été appelé à ce spectacle; le dernier rejeton d'une famille massacrée par eux est descendu chrétien1 au tombeau; certes le démenti est formel ; mais qu'il me coûte cher !

2 La mort de Mme de Beaumont. ↩

1 La grammaire demande chrétien, le sens demanderait chrétienne; Chateaubriand l'avail d'abord écrit de cette dernière manière, puis en se relisant il a corrigé. ↩

«Je ne forme plus qu'un vœu ; c'est celui d'une petite retraite où je me puisse cacher pour écrire les Mémoires de ma vie avant de mourir. Ce sera un testament où je l'éguerai à la postérité (si la postérité entend parler de moi) la mémoire honorée du peu d'amis véritables que j'ai eus sur la terre2. Je ne vous cacherai pas, mon aimable frère, que ce n'est qu'avec des efforts prodigieux que je parviens à conserver ici un reste de foi. Votre pressentiment n'est que trop vrai, et je ne crois pas que Balylone puisse aller encore vingt années seulement comme elle va. Je ne veux point sonder les voies de la Providence; je n'ai déjà que trop murmuré.

2 Les Mémoires ont été écrits, mais dans un esprit combien différent de celui dans lequel ils avaient été projetés d'abord! quelle place y tiennent ces premiers amis, ce peu d'omis véritables que Chateaubriand disait avoir rencontrés sur la terre? quelle place y tient en particulier Gueneau de Mussy, à qui il écrivait cela? « Etes-vous bien sûr de vous ressouvenir dans dix ans du nom de tous vos amis ? » lit-on dans La Bruyère. Mais ici il s'agissait d'un ami intime, et son nom a été oublié. Un moraliste, qui a le secret des accents pénétrants, a dit : « Ne vous croyez jamais nécessaire : on est tout au plus utile à quelques-uns. Aucune vie ne se relie nécessairement à une autre vie. Le courant passe et emporte les attachements momentanés, de nouvelles phases d'intérêts surviennent, et, avec elles, leur contingent de relations destinées plus tard à être aussi supplantées par d'autres, et ainsi de suite. La vie n'est qu'une succession d'incidents; l'individu, au point de vue de la société, n'y joue que le plus mince rôle; c'est le premier objet sacrifié quand l'occasion s'en présente, et l'occasion ne manque pas de se présenter. » Bossuet avait dit en moins de mots : « ... l'illusion des amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts. » Chateaubriand lui-même, par moments, n'était point sans remords, et il avait quelque conscience de son infidélité envers ses premiers amis, quand il disait : « L'indigence de notre nature est si profonde, que dans nos infirmités volages, pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois : on les profane en les répétant. » Il pensait surtout à l'amour en écrivant cela; mais pourquoi l'amitié délicate et tendre n'aurait-elle pas aussi ses paroles sacrées, qui une fois proférées, se gravent dans un coin de nous-même, et qu'au moins on n'oublie pas? ↩

« Pour vous, mon jeune ami, d'heureuses destinées vous attendent. Ce qu'il y a de certain, c'est que, tandis que je vivrai, vous êtes sûr d'avoir au monde un cœur qui vous est absolument dévoué. Mais vivrai-je longtemps? C'est ce que je ne puis dire. J'ai mangé imprudemment ici des choses qui m'ont détruit l'estomac : du moins mon médecin croit qu'il y a eu quelque chose d'extraordinaire dans les coliques convulsives que j'ai éprouvées. Je suis beaucoup mieux cependant, et comme mon tempérament est très-fort, j'espère surmonter le mal.

« Je vous prie de veiller un peu à mes intérêts littéraires ; songez que c'est la seule ressource qui va me rester. Migneret a fort bien vendu ses éditions, mais il a confié sa marchandise à des fripons, et j'ai éprouvé cinq banqueroutes. Engagez M. Clausel à commencer le plus tôt possible son édition chrétienne1. Si j'en crois ce qu'il m'a mandé, elle se vendra bien, et cela me répara encore quelque argent. Le monument de Lame de Beaumont me coûtera environ 9, 000 francs. J'ai vendu tout ce que j'avois pour en payer un partie : il me reste encore une très-belle voiture; mais comme notre amie est montée dedans deux ou trois fois, et que sa maladie est regardée ici comme contagieuse, j'ai peur de ne pouvoir me défaire de cette voiture. Mille tendres amitiés, CH.

1 Il s'agit de la petite édition du Génie du Christianisme à l'usage de la jeunesse et des écoles, de l'édition chrétienne, comme si, de l'aveu même de l'auteur, la grande édition ne l'était pas. M. Clausel la fit en effet. m. Clausel de Coussergues appartenait, on le voit, jusqu'à un certain point, à cette première génération d'amis littéraires de Chateaubriand, comme plus tard il appartiendra à son cortége d'amis politiques. Ici il abrégé le Génie du Christianisme, comme plus tard il étendra, au contraire, et délayera un mot de Chateaubriand pour en faire un Acte d'accusation contre M. Decazes. Mais dans l'une et dans l'autre période, il n'a pas de caractère original, ni ce quelque chose de particulier dans la physionomie qui invite le regard et qui donne envie de s'y arrêter. ↩

« P. S. Écrivez-moi : J'ai écrit au corbeau de Londres 1. »

La lettre qu'on vient de lire est des plus curieuses, et je n'ai pas assez marqué tout ce qu'elle provoque de réflexions. Il y règne une certaine exaltation de douleur qui force le langage et qui fait ressembler la parole de Chateaubriand à une déclamation de l'abbé Raynal. On dirait même, à un certain endroit, qu'il fait allusion à quelque vague soupçon d'empoisonnement. Il est évident qu'à l'heure où il écrivait de telles choses, Chateaubriand n'avait pas seulement le cœur saignant, mais qu'il avait la tête très-montée2.

2 On a annoncé, de la part d'un écrivain exact et placé à la source des informations, M. Prosper Faugère, un Chateaubriand diplomatique; il serait bien à désirer qu'il parût. On y aurait la contre-partie ; on y entendrait l'ambassadeur sur les incartades de son secrétaire de légation. Un des griefs, entre autres, du cardinal Fesch, c'était une visite que M. de Chateaubriand avait pris sur lui de faire au roi de Sardaigne à demi détrôné, visite qui sentait, disait-on ( et l'on n'avait pas si tort), le royaliste et l'émigré. ↩

Ce qui n'est pas moins à relever, c'est l'opinion qu'il exprime sur l'état du Christianisme à Rome : il craint lui-même de perdre le peu qui lui en reste. Pareil danger était arrivé déjà avant lui au vif et léger Coulanges, qui, témoin d'intrigues de toutes sortes pendant un Conclave, s'en trouvait fort embarrassé dans sa religion : et Mme de Sévigné là-dessus lui écrivait : « Mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J'ai ouï dire qu'un homme d'un très-bon esprit tira une conséquence toute contraire au sujet de ce qu'il voyoit dans cette grande ville : il en conclut qu'il falloit que la Religion chrétienne fût toute sainte et toute miraculeuse de subsister ainsi par elle-même au milieu de tant de désordres et de profanations1. Faites donc comme lui, tirez les mêmes conséquences, et songez que cette même ville a été autrefois baignée du sang d'un nombre infini de martyrs; qu'aux premiers siècles, toutes les intrigues du Conclave se terminoient à choisir entre les prêtres celui qui paroissoit avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le martyre; qu'il y eut trente-sept Papes qui le souffrirent l'un après l'autre, etc. Ramassez donc toutes ces idées, et ne jugez point si légèrement; croyez que, quelque manége qu'il y ait dans le Conclave, c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le Pape; Dieu fait tout, il est le maître de tout.... » — On ne sait trop si elle parle sérieusement ou si elle badine, et, quant à Coulanges, il n'en fit ni plus ni moins de chansons.

• Probablement Fontanes, à cause de son ancien séjour à Londres.

1 C'est l'histoire du marchand Juif de Boccace (seconde Nouvelle de la premiere Journée du Décaméron). L'ami qui travaillait à le convertir tremble quand il le voit décidé à aller à Rome, il essaye en vain de Pen détourner; et il est bien agréablement surpris quand il l'en voit revenir converti, et par les raisons mêmes qui semblaient devoir l'aliéner à jamais. ↩

M. de Chateaubriand, en fait de religion, était plus responsable devant la société que Coulanges ; il dut garder pour lui et pour ses intimes ses réflexions, et il resta pour tous, au dehors, l'homme de sa cause et de ses premiers engagements. De retour en France, son amitié avec M. de Mussy continue et s'entretient aussi vive pendant quelques années, comme le témoignent les lettres suivantes :

A m. Philibert de Mussy

A Semur (Côte-d'Or).

« Villeneuve-sur-Yonne, 9 octobre 1804.

« La nuit où vous avez passé à Villeneuve, mon cher ami, je ne dormois point, et je pensois à vous. J'entendis le bruit de votre diligence, et je me dis que le petit corbeau de Bourgogne pourroit bien être là. Le lendemain Joubert et moi nous allâmes reconnoître la trace des roues; car vous savez que, selon Bernardin de Saint-Pierre, quelque chose de la personne qu'on aime reste dans l'air où elle passe. Le lendemain, je reçus votre lettre qui m'apprit que vous aviez été la veille à cinquante pas de nous; vous jugez que nous croyons plus que jamais aux pressentiments.

« Je pars pour Paris d'aujourd'hui en huit. J'y vais passer quinze jours, puis je reviens à Villeneuve pour le 4 novembre, jour fameux dans ma vie et dans celle de Joubert1. Ma femme reste ici à m'attendre; nous ne retournerons à Paris que vers la fin de décembre, lorsque toutes les fêtes qui me sont des deuils seront passées.

1 L'anniversaire de la mort de Me de Beaumont. ↩

« Tâchez, mon cher ami, de travailler un peu dans votre Bourgogne. Vous ne sauriez croire combien la province et l'éloignement de tout ce qui blesse le cœur sont propres au travail. Ne perdez pas ce que la nature vous a abondamment donné, c'est-à-dire le talent et la science. Mes conseils sont peu de chose; ils ne vous feront pas faire mieux, mais ils vous feront faire plus, si vous les écoutez.

« J'ai reçu un mot de Fontanes. Je ne sais rien de Clausel, que je verrai bientôt. Je n'ai point encore chassé; j'ai un peu lu, rêvé, écrit. Je fais des projets de retraite absolue. Mes trente-cinq ans viennent de sonner, le 4 de ce mois, à cette horloge qui ne marque jamais deux fois la même heure. Je songe que j'ai encore, tout au plus, autant d'années à languir dans le monde, que cela passe vite, et que tout ce qui m'afflige à présent sera bien peu de chose pour moi au dénoûment. de la pièce. Cela me fortifie contre les vaines espérances, me jette dans une salutaire indifférence des événements, qui ne me sera jamais dangereuse, parce qu'il y a toujours un peu de chaleur au fond du cœur qui est dans ma poitrine. Arisi je porte et pousse le temps2, espérant vous voir, désirant vous embrasser, et vous mettant dans tous mes songes, quand ils valent la peine d'y mettre mes amis. Mille joies. Nous avons une vendange admirable, mais vous autres gros messieurs, vous dédaignez notre petite Bourgogne. Écrivez-moi ici. Dites-moi quand vous passerez parmi nous. Si vous voyez votre Gréco-Anglais1, rappelez-moi à son souvenir. »

2 C'est le Sic vita truditur de Pétrone, le Truditur dies die d'Horce. ↩

1 M. Frisell, un Anglais qui resta très-lié jusqu'à la fin avec M. de Chateaubriand ; il était de ceux que la brusque rupture de la Paix d'Amiens avait internés en France. ↩