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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XXIX. Villeneuve-sur-Yonne, 12 septembre 1801

XXIX. Villeneuve-sur-Yonne, 12 septembre 1801

Correspondance de J. Joubert · 9 min de lecture · p. 65–71 · chapitre 31 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A madame de Beaumont, à Savigny.

Je n'ai pas encore à moi l'Histoire ecclésiastique; mais Fontanes en a une très-complète et assez joliment conditionnée, qu'il prête d'autant plus volontiers qu'il cherche à s'en défaire : elle est in-12, et il veut l'édition in-4°. Notre abbé a, de celle-ci, les vingt premiers volumes, c'est-à-dire tout ce que Fleury en a écrit. Je trouverai facilement les autres par la ville. Ainsi M. de Chateaubriand ne manquera point ici de ce livre, si c'est ici qu'il veut le compulser, et il le fera venir aisément de la bibliothèque de Fontanes, s'il veut l'avoir à Savigny.

J'ai l'Histoire du Paraguay, par le père Charlevoix . six volumes in-12. J'écris un mot à madame de Bussy pour que M. de Chateaubriand puisse les prendre dans ma chambre, à Paris, s'il en a envie. Ils se trouvent seuls sur la plus haute tablette de l'armoire qui est près de ma cheminée, du côté de la fenêtre.

Mon libraire Jardé m'a dit, il y a quelque temps, avoir dans son commerce l'Histoire de la nouvelle France, histoire qui vaut mieux que l'autre. Je lui écris pour en faire l'acquisition, et il la remettra certainement à M. de Chateaubriand, au vu de ma lettre. Je suis er compte courant avec lui. C'est un honnête garçon et un garçon honnête.

Quant aux Lettres édifiantes et aux Missions du Levant, elles ne sont certainement pas dans la bibliothèque de Passy, car je les aurais lues, si je les y avais vues, et je les aurais vues, si elles y eussent été de mon temps. Le bon Armand, qui part demain pour Paris, et qui vous ira voir, vous donnera là-dessus des éclaircissements plus positifs que les miens. Si ces livres avaient échappé au furetage de mon œil et se trouvaient à Passy contre mon attente, je les emprunterais volontiers en mon nom et pour l'usage de celui qui en a besoin. Armand, au surplus, vous avait expédié, à mon arrivée, tous les livres énormes que vous lui aviez demandés. Vous devez en ce moment les avoir reçus.

Ces Lettres édifiantes, en vingt-six volumes, édition la plus récente, se trouvent chez un nommé Bichois, libraire, près du Petit-Pont, dans une petite boutique imperceptible, adossée aux bâtiments neufs de l'Hôtel-Dieu. C'est le gîte où je me proposais de les rendre miennes un jour, si elles s'y trouvaient encore, lorsque je pourrais en faire l'acquisition. Mon homme en demandait, je crois, 30 livres, et je crois aussi que je m'étais proposé de les avoir pour 40. Ce peu de renseignements est le seul bon office que je puisse rendre sur ce point à notre auteur. Aucun liseur de ma connaissance n'a cet excellent recueil en sa possession, ce qui fait que moi-même je ne l'ai jamais lu en entier, à mon grand regret.

Rien n'en peut tenir lieu à M. de Chateaubriand; mais les Opuscules de Fleury, en cinq volumes, que j'ai à moi, et ses Discours sur l'histoire ecclésiastique, que j'ai aussi, auraient pu remplacer, très-utilement pour lui, son Histoire des moines, son Montfaucon, son d'Héricourt et la grande Histoire ecclésiastique de Fleury lui-même.

Ce bon et sage abbé Fleury a une érudition qui est de l'eau toute pure, toute claire et beaucoup plus limpide que les textes mêmes, qu'il indique d'ailleurs presque à chaque ligne, et qu'on peut consulter à son loisir, après avoir opéré sur sa parole avec toute la sécurité possible. C'est un excellent homme et un excellent auteur. Je le lis ou je le regarde, lorsque je veux me mettre en harmonie littéraire avec moi-même. Aucun esprit n'eut jamais autant de repos dans l'action que celui-là. Je veux que vous ayez à vous ceux de ses ouvrages que je viens de nommer, et qui sont plus siens que son Histoire, où il n'a pas eu assez le temps de digérer et d'abréger les textes. Il y a là de la graisse, des os et de la peau; dans ses Opuscules, il n'y a que du suc, mais un suc parfait, où rien n'est dénaturé. Je veux donc que vous les ayez, dussiez-vous ne faire de sa doctrine que ce que j'en ai fait jusqu'ici : vous contenter d'en contempler le cours et d'en respirer la vapeur. En attendant, je les offre à M. de Chateaubriand, et je suis bien fâché de ne lui avoir pas plus tôt donné le sage conseil de se contenter de ce livre pour toute son antiquité chrétienne. Cela lui eût épargné bien du temps, et facilité bien de l'instruction. Quant aux sauvages, qui sont l'antiquité moderne, les jésuites en sont seuls la loi et les prophètes, et je suis bien fâché que ce que je puis lui offrir en ce genre ne puisse pas lui suffire.

Dites-lui, au surplus, qu'il en fait trop; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux; que c'est de la beauté, et non pas de la vérité, qu'on cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune; qu'enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. J'avouerai, à la suite de ce blasphème, qu'il ne doit rien dire, lui, qu'il ne croie la vérité; que, pour le croire, il faut qu'il se le prouve, et que, pour se le prouver, il a souvent besoin de lire, de consulter, de compulser, etc. Mais, hors de là, qu'il se souvienne bien que toute étude lui est inutile; qu'il ait pour seul but, dans son livre, de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme, et qu'il se prescrive une règle imposée à tout écrivain par la nécessité de plaire et d'être lu facilement, plus impérieusement imposée à lui qu'à tout autre par la nature même de son esprit, esprit à part, qui a le don de transporter les autres hors et loin de tout ce qui est connu. Cette règle trop négligée, et que les savants mêmes, en titre d'office, devraient observer jusqu'à un certain point, est celle-ci : Cache ton savoir. Je ne veux pas qu'on soit un charlatan, et qu'on use en rien d'artifice; mais je veux qu'on observe l'art. L'art est de cacher l'art. Notre ami n'est point un tuyau, comme tant d'autres; c'est une source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Ses citations sont, pour la plupart, des maladresses; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans les notes. On se fâchait autrefois de ce qu'à l'Opéra on entendait le bruit du bâton qui battait les mesures. Que serait-ce si on interrompait la musique pour lire quelque pièce justificative à l'appui de chaque air? Écrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs; par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier : qu'il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu'à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges. Ses in-folio me font trembler. Recommandez-lui, je vous prie, d'en faire ce qu'il voudra dans sa chambre, mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pectorale; il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme; à respirer, avec quelque plaisir, l'encens qu'il offre au ciel; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. Le difficile est de rendre aujourd'hui aux hommes l'envie d'y revenir. C'est à quoi il faut se borner; c'est ce que M. de Chateaubriand peut faire; mais qu'il écarte la contrainte; qu'il renonce aux autorités que l'on ne veut plus reconnaître; qu'il ne mette en usage que des moyens qui soient nouveaux, qui soient siens exclusivement, qui soient du temps et de l'auteur.

Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde,

a dit le siècle. Notre ami a été créé et mis au jour tout exprès pour les circonstances. Dites-lui de remplir son sort et d'agir selon son instinct. Qu'il file la soie de son sein; qu'il pétrisse son propre miel; qu'il chante son propre ramage; il a son arbre, sa ruche et son trou : qu'a-t-il besoin d'appeler là tant de ressources étrangères?

Je le reprends, au reste, et je le blâme avec une grande défiance de moi-même. Je sais que, dans le travail, on est quelquefois arrêté par des scrupules, des curiosités, même par de vains caprices qu'il est plus utile et plus aisé de satisfaire que de vaincre. Mais je sais aussi combien serait quelquefois profitable un non avertissement qui viendrait à propos, et je vous charge de lui faire part du mien. S'il vous dit qu'il y aurait bien des choses à dire là-dessus, répondez-lui qu'il y aurait aussi bien des choses à répliquer à ce qu'il répondrait.

J'ai lu ce petit Villeterque. Ce Desmahis de la philosophie est, en critique, un moucheron. Il a, en effet, comme une mouche, une petite trompe à l'aide de laquelle il goûte à ce qui est exquis. Mais, quand les excellences ont une certaine étendue en toutes dimensions, et une sorte de solidité, il ne peut pas y pénétrer, et il murmure. Si tous ses goûts se ressemblent, il aime le sucre; mais je suis sûr qu'il n'en use qu'en poudre ou fondu, et qu'il ne l'a jamais croqué en morceaux. Il a aimé Atala, parce qu'il y a de l'onctueux à la surface; mais le serpent, qui est plus parfait, tout taillé en cubes, dans sa forme, tout marbre ou or, dans sa matière, il l'a trouvé trop dur.

Je suis las, et je n'écrirai pas à M. de Chateaubriand, comme je me l'étais proposé. Je n'ai d'ailleurs que deux mots essentiels à lui dire; les voici; ne les lisez pas.

Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ; on l'en gorge, et dans peu de jours, il ne sera bon qu'à être tué. Mais il est amoureux de vos dents blanches, et ne veut être mangé que par vous. Venez donc, que nous puissions vous offrir le mets d'Eumée, les festins du divin porcher; la première graisse et les grillades opimes seront pour vous. Je salue et j'attends avec impatience votre ogrerie, qui me demandait d'un ton à faire trembler les etables : « Et le cochon! est-ce qu'il vivra toujours? » Vous aviez la fièvre canine, apparemment, en parlant d'une voix si forte, et avec cette impatience d'affamé. Je souhaite qu'il vous soit resté quelque pointe de cet effroyable appétit. Mais on est puni par où l'on pèche : vous vouliez dévorer, et l'on vous a mordu; vous savez bien? le Journal de Paris. Je suis fâché pourtant que vous l'ayez su, et que vous l'ayez senti. Cela n'en valait pas la peine. Vous devriez ne lire aucun journal, tant que vous serez en travail. Pour Dieu, fermez à tous ces vents folliculaires les fenêtres de votre tête, ou ils souffleront votre chandelle. Elle se rallumera d'elle-même avec le temps, il est vrai, mais ce sera du temps perdu, et du bon ouvrage de moins.

Portez-vous bien et achevez. Vous corrigerez à la fin.