XLIX. Paris, 2 juillet 1804
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A M. Molé.
J'apprends que vous restez à Champlâtreux pour y faire tondre vos prés. Je vous approuve ; mais cela me derange.
J'avais promis d'aller passer, aux portes de Paris, la fin de cette semaine et le commencement de l'autre ; mais, comme en toutes choses il faut faire céder les petites considérations aux grandes, je vais envoyer mon redit : il faut bien que je vous attende.
Chateaubriand et moi voulons absolument qu'on nous instruise
Du foin que peut manger une poule en un jour ;
nous nous adresserons à vous.
J'ai brûlé votre confidence, comme vous l'avez exigé. Il me semble que vous voulez même que je l'oublie. Je ne vous en parlerai donc pas, à moins que vous ne m'en parliez. Je me permettrai seulement de vous faire, à ce sujet, quelques observations.
1° Il faut donner au mal et aux méchants le moins d'empire qu'il est possible sur ses contentements.
2° Il est peu juste de punir ceux qui ne ressemblent pas exactement au portrait que nous nous en étions fait, à moins qu'ils n'aient pris un masque, dans le dessein bien prémédité de nous tromper.
3° La vie est un ouvrage à faire, où il faut, le moins qu'on peut, raturer les affections tendres.
4° Il faut mettre, dans ses actions et ses jugements, beaucoup de force et de droiture, et, dans ses sentiments, beaucoup d'indulgence et de bonté, pour que l'ouvrage de la vie soit beau.
5° Tâchons de donner au bien les plus beaux noms, et au mal les noms les plus doux, toutes les fois que nous voulons apprécier les traitements que nous ont faits les hommes, car on s'apaise ainsi soi-même. Souvenons-nous de Fénelon, lorsqu'il dit, en parlant des bâtards de Lacédémone : « Nés de femmes qui avaient « oublié leurs maris absents pendant la guerre de t Troie. »
Je cherche vous consoler, comme vous pouvez l'être, avec un caractère tel que le vôtre, en vous élevant à votre hauteur naturelle; cela soulage. Tout le reste met l'âme dans une fausse position qui la tourmente.
Il y a cependant ici une vérité de fait à reconnaître : c'est que l'humeur exhalée purge les passions.
Vous voulez tout concentrer et ne pas vous plaindre; vous avez tort. Ce rôle, qui paraît plus beau, est beaucoup moins sage. La plainte est un soulagement naturel, dont il ne faut faire le sacrifice qu'à la grandeur d'âme proprement dite, et à la prudence véritable.
Il n'y a point de cas où l'on ne puisse et où l'on ne doive parler, lorsqu'on a à sa portée, dans le monde, des oreilles discrètes et un silence intelligent. Il faut alors jeter son feu, comme la surabondance d'un élément qui a besoin d'être évacué. On est tout étonné, après cela, de la plénitude de raison ou de santé morale qu'on sent renaître en soi.
Il est vrai que, pour se permettre ce remède, il faut avoir un confident auquel on soit assuré de ne pas donner son mal. Quand le confident manque, il faut garder le mal et le digérer par sa propre force, qui est alors employée et consumée par un abus devenu de nécessité.
Tâchez de faire un meilleur emploi de la vôtre. Cherchez l'écouteur qu'il vous faut, et jetez vos hauts cris. Je ne vous demande point la préférence.
Adieu; je m'intéresse encore plus à votre bonheur qu'à vos succès, et plus à votre vie qu'à vos livres. C'est beaucoup dire. Je vous aurais écrit un mot, si j'avais su que vous ne reviendriez pas plus tôt. Je le fais aujourd'hui, afin que vous ne sachiez pas trop tard que les moindres souffrances de votre cœur affligeront toujours le mien.
Portez-vous bien, et fauchez vite.
L
Villeneuve-sur-Yonne, 18 novembre 1804.
A M. Molé, à Paris.
Venez aussitôt que vous le pourrez, et soyez sûr que votre présence sera pour moi un plaisir utile et qui est vivement souhaité.
Je ne vous dirai qu'un mot de l'état où je suis depuis deux mois. Il a résisté jusqu'ici à tous les régimes, au mien, qui n'a pu le changer, au vôtre qui l'a aggravé. J'ai pris le parti désespéré de livrer le mal à son propre cours, en écartant seulement ce qui pourrait le contrarier en son chemin. Je m'abandonne au temps tout seul, au temps tout pur. Décidément, pendant quelques jours, je vais vivre d'air et d'un peu de liquide; car, après tant d'essais, je vois qu'il faut renoncer à me nourrir, si je veux guérir, et surtout si je veux avoir des sentiments et des pensées. Il y a au moins cinquante jours que je n'avale rien d'un peu solide qui ne me rende stupide complétement.
Le travail de mon estomac m'ôte le sens et la mémoire; mon crayon se repose, et mes petits cahiers, qui ne m'avaient jamais quitté, restent dans un tiroir. Je n'ai plus aucun besoin de les mettre sur ma table de nuit ou dans ma poche. Je ris dans la journée, mais sans plaisir, comme un nigaud; ma parole même est liée, et les mots dont j'ai besoin me fuient. Personne ne s'en aperçoit autant que moi, parce que je paye de mine. Je n'ai point de ces accablements extérieurs qui m'ont quelquefois tant abattu; point d'impossibilité de parler, point de faiblesse dans la voix. Je fais mes promenades sans fatigue ; j'ai l'œil et les manières assez vives, le pied bon, et point mauvais visage. Je parais fort, je parais gai ; le changement est tout dans le dedans. Là est le vide, le néant : j'ai le cœur et l'esprit perclus. Cette âme où, dans le temps de mes dépérissements anciens, et dans mes crises les plus accablantes, se faisaient des circulations si rapides, est sans action, sans mouvement; elle dort perpétuellement, les yeux ouverts. Cette inanimation m'ôte jusqu'à la force d'en être inquiet. Je vis à cet égard dans une indifférence qui n'est pas un des moindres effets du mal. Il me reste encore assez de sensibilité pour m'apercevoir de ma faiblesse, mais pas assez pour avoir le désir de m'en plaindre; si cela continuait, je n'y penserais plus, et n'y prendrais plus garde; car une longue habitude de vivacité est, je crois, la seule chose qui m'ait décidément empêché de regarder cet engourdissement comme mon état naturel.
Un tel excès d'inutilité et d'inaction est fort triste, à mon avis; mais il ne m'attriste point du tout, ce qui est affreux. Il est vrai que je pense que cette situation changera d'un moment à l'autre. J'y comptais si bien, que, depuis mon arrivée, j'espérais chaque jour pouvoir vous annoncer le lendemain que j'étais mieux. Mais ma bêtise et mon silence se sont éternisés, sans m'impatienter seulement. Vous conviendrez que c'est un mauvais signe que cette tranquillité machinale. Oh ! si c'était de la résignation! mais je suis incapable de faire un pareil mouvement; à peine en ai-je le souhait; je n'en ai que l'estime et la passive volonté.
D'où tout cela vient-il? je n'en sais rien. J'ai, il est vrai, forcé, contristé et contrarié pendant quelque temps mon attention, mais non pas au point de m'excéder jusque-là. Quant au remède, j'ai usé de toutes sortes de variétés pour le trouver dans les aliments. Je vais le chercher dans l'abstinence. Une diète plus sévère, dont j'ai essayé hier, m'a donné un peu plus d'esprit pendant le jour, et beaucoup plus de calme pendant la nuit. Enfin, j'ai ce matin la possibilité et le plaisir de vous écrire. C'est un grand pas, et cela doit un peu vous réconcilier avec le lait, auquel j'ai eu recours, et contre lequel vous avez tant de préventions. J'espère qu'en arrivant vous me trouverez mieux. Préparez-moi tous vos conseils ; je les écouterai avec attention, je les suivrai tant que je pourrai, et je vous fournirai volontiers l'occasion de vous éclairer vous-même par mes expériences. Vous savez qu'en toute occasion je désirerais beaucoup servir de quelque chose au bon usage que vous faites de votre esprit. Je n'ai point évité d'entrer avec vous en examen sur mon état et mon régime. Seulement, je n'aurais pas mis sans provocation cette matière sur le tapis, parce que je la croyais peu propre à vous occuper avec utilité, ou pour vous ou pour moi. Puisqu'il en est autrement, je suis fort à votre service. Je n'ai pas trouvé dans la vie de meilleur conseiller que vous, et je vous prendrai volontiers pour mon médecin consultant. J'aime beaucoup qu'on me parle de soi, ou qu'on me parle de moi, soit pour la santé, soit pour toute autre chose, quand on m'en parle du cœur.
Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me fait peu compagnie; mais ce n'est pas sa faute, c'est celle de ma léthargie. Je serai fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons, et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation; elle m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, sa sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont eu l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est, en outre, un homme de génie. S'ils font bien, ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser.
Arrivez donc, arrivez vite. Je vous verrais volontiers tout seul, mais je vous verrai sans peine mêlé à cette société.
M. Guéneau doit nous venir d'ici à deux jours. Je ne sais s'il s'arrêtera; je le désire, pour honorer son beau côté des soins de l'hospitalité.
Adieu. Je vous embrasse, je vous attends, je vous désire. C'est beaucoup dans l'apathie où je suis noyé malgré moi.
LI
Villeneuve-sur-Yonne, 9 janvier 1805.
A M. Molé, à Paris.
Vous avez tort d'être mécontent de vous et des autres ; il me semble que vous pourriez mieux employer votre temps.
Il ne tiendrait qu'à moi d'être mécontent, à mon tour, et de me plaindre de ce que vous tardez tant à venir; mais la cause qui vous retient me paraît pour vous un tel bonheur, que je n'ose pas être fâché de vos lenteurs.
Je lis l'abbé Delille. Oui, vous avez raison, cela est beau. Il n'y a point de livre où la langue française soit si brillante. Cet homme en a fouillé les mines, et a trouvé partout de l'or. Il a fait resplendir, par l'usage, jusques aux mots qui sont de fer,
... et sulco attritus splendescere vomer.
Les exemples en sont partout, et j'aimerais à les citer, si j'en avais le temps. J'admire comment le public sent quelquefois son homme! On a souvent comparé celui-ci à Virgile; il ne lui a jamais ressemblé qu'en traduisant Milton. Ses Géorgiques sont bien loin de cette souplesse de veine, de cette vie et de ce charme. Les vers de Virgile sont de chair, et il les avait faits de marbre; mais ceux de Milton sont d'acier, je le parie, et il les a faits d'argent pur. Il y a bien, par-ci, par-là, quelques pompons, quelques aigrettes; mais il faudrait être insensible aux vraies beautés pour prendre garde à ces clinquants. Cet homme aura, plus que tout autre, révélé à la langue française ses richesses et ses couleurs. Il aura, le premier, montré comment on peut nous faire lire sans fatigue et sans ennui une longue suite de vers sérieux, secret qui consiste tout simplement à les faire si beaux, que l'esprit, toujours entraîné, se repose toujours en s'arrêtant dans son plaisir. Je ne sais pas s'il a traduit Milton exactement; mais je suis sûr qu'il lui a donné des sons qui lui manquaient, et un éclat qu'il n'avait pas. Il m'a fait aimer et admirer ce bizarre génie, qui m'avait toujours repoussé, je vous l'avoue. Jamais il ne m'avait été possible d'achever ce Paradis perdu, où je suis encore choqué de voir le diable mis en parallèle avec Dieu. Je sens aujourd'hui qu'il doit mériter sa renommée. Enfin, j'apprends qu'il est possible de traduire les poëtes en vers, ce que je ne croyais pas du tout. Mais je crois aussi que l'on ne peut bien traduire que les poëtes imparfaits.
J'ajoute que je n'avais pas eu de tels plaisirs depuis le jour où je lus les vers de Fontanes pour la première fois; et si celui-ci, comme je n'en doute pas, reprend un jour son instrument, soyez sur que trois hommes, lui, l'abbé Delille et Lebrun, auront trouvé sur la lyre française des cordes qu'on n'avait point encore ouïes, et que Malherbe seul, peut-être, y avait soupçonnées.
Le président me mangerait, si je lui disais cela, surtout à cause de Lebrun, qu'il appelle avec raison un poëte de mots. Mais je me moquerais de sa co'ère, et lui dirais que les mots bien employés sont une chose si merveilleuse et si belle, que ce talent seul, lorsqu'il est porté très-loin, place un esprit au premier rang. Je vous scandalise peut-être, mais je suis sûr d'avoir raison
J'ajoute, pour vous désarmer, que ce talent est très-utile aux hommes, en ce qu'il fournit aux esprits puissants en pensées les moyens et la facilité de mettre au monde leurs plus rares conceptions dans tout le lustre et toute la sublimité qui y conviennent.
Puisque nous en sommes sur les mots, je vais vous en citer un sur lequel vous vous arrêtez plus qu'il ne le mérite. Vous ne voulez pas qu'on dise une idée claire pour une idée nette, réservant le mot clair pour l'expression. Cette fantaisie est assurément d'un penseur trompé par un scrupule mal fondé. Une idée nette est une idée qui est distincte d'une autre, qui se détache bien, qui a sa forme individuelle, et sa rondeur ou son carré, pour ainsi parler. Une idée claire est celle qui a de la clarté, ou quelque chose de vitreux, de transparent. Nos idées sont des visions ou des images. Or, quand je vois un homme au haut d'une montagne, je puis bien le voir nettement : il se détache de partout; mais je ne le vois pas clairement, car je ne distingue ni ses traits, ni la couleur de ses habits, etc. La netteté tient à la circonscription, et la clarté à la substance. Enfin, rapportez-vous-en au sens commun, à l'intelligence en repos. Elle trouve, sans y penser, une différence sensible entre ces mots, et autant de raisons de dire d'une idée qu'elle est claire, que de dire qu'elle est nette. Les deux expressions sont toutes deux fort bonnes, et toutes deux nécessaires; vous nous en ôtez une mal a propos.
Je viens d'entrer dans ces explications, parce que vous êtes tombé quelquefois, autant qu'il peut m'en souvenir, dans un inconvénient auquel vous avez de la pente, celui de soustraire les mots à leur sens ordinaire, en resserrant dans un point trop étroit leur signification, tandis qu'il faudrait faire le contraire peut-être, et étendre les idées des hommes en leur montrant le sens tout entier des mots dont ils sont obligés de se servir, pour s'entendre chacun avec soi, ou un seul avec tous. Ils disent presque toujours et mieux et plus qu'ils ne pensent, parce que l'esprit ordinaire ne met partout, en général, que des commencements. Rien n'est si rare qu'une pensée qui a été conduite à son bout. Je crois donc que, pour redresser les hommes et les instruire par les expressions mêmes dont ils se servent, il faudrait moins leur dire : « Votre « expression ne signifie que cela, que leur dire au contraire : « Votre expression, en l'approfondissant, veut dire tout cela et va jusque-là. v
Vous sentez que, dans des matières pareilles à celles dont il est ici question, on s'égare aisément en traitant tout au courant de la plume Si j'ai raison, profitez-en; sinon, supposez que je n'ai rien dit.
J'oubliais de vous dire que les témoignages d'amitié dont votre lettre est pleine plus que les autres m'ont très-sensiblement touché. Bonjour.