Séjour en Suisse relations avec Mme de Staël, - Benjamin Constant, etc
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Chênedollé, en quittant Hambourg, partit pour la Suisse; nous l'y trouvons arrivé vers la fin de l'été de 1797 : « Il y a aujourd'hui vingt-trois ans (écrivait-il le 12 septembre 1820) que nous partîmes de Berne pour le voyage des hautes Alpes. Nous allâmes coucher à Interlaken. C'est là où j'eus pour la première fois la sensation des hautes montagnes. Le lendemain nous nous rendîmes à Lauterbrunn. C'est dans ce voyage que j'ai joui le plus complétement de mon être et que j'ai été enlevé le plus parfaitement à toutes les misères, à tous les soins, à tous les chagrins de la vie. » Son poëme de la Nature se dessina plus fièrement dans sa pensée ; son talent semblait trouver son niveau dans les hautes régions. Il a consacré plus tard ce sentiment, trop tôt perdu, d'essor et de plénitude dans sa pièce des Regrets1. Se trouvant en Suisse, il ne pouvait manquer de visiter Me de Staël à Coppet, où il fit quelque séjour. Ses papiers fournissent plus d'une note sur les conversations brillantes auxquelles il assista. N'oublions pas qu'il avait l'imagination encore toute remplie des feux d'artifice de Rivarol, auquel il rapportait tout, et Mme de Staël dut être bien prodigieuse pour ne point pâlir auprès, et pour lui paraître même, à quelques égards, supérieure.
1 Etudes poétiques, liv. 1, ode 21. ↩
« Mme de Staël n'avait pas une parole plus svelte, plus rapide, plus splendide, plus variée que Rivarol; mais elle l'avait plus vive encore et plus ardente. En un mot, elle était plus tourbillon. Elle vous entraînait, elle vous forçait à rouler dans son orbite.
« La parole de Mme de Staël était teinte de la foudre. Elle avait des dix minutes de conversation vraiment étonnantes.
« Tout l'esprit de Mme de Staël était dans ses yeux, qui étaient superbes. Au contraire, le regard de Rivarol était terne, mais tout son esprit se retrouvait dans son sourire le plus fin et le plus spirituel que j'aie vu, et dans les deux coins de sa bouche, qui avait une expression unique de malice et de grâce.
«Mme de Staël coupait, disséquait un cheveu en quatre. Elle anatomisait et colorait tout. - Rivarol, au contraire, caractérisait mieux les hommes que les choses. »
Chênedollé disait encore et répétait après d'autres : « Mme de Staël a plus d'esprit qu'elle n'en peut mener. » Cela n'était vrai qu'à cette première époque. Au reste, tous les témoins sont d'accord sur un point : rien ne saurait donner l'idée de cette conversation de Mme de Staël, rien que les dernières pages de l'Allemagne; on la retrouverait là seulement presque tout entière.
On causa, au premier dîner, du livre des Passions, du compte rendu qu'en avait fait Rœderer1 : « Rœderer, quand il juge, retire avant tout la vie d'un ouvrage, pour le mettre en abstraction. » - Benjamin Constant se moqua du philosophe Lacretelle aîné, dont l'optimisme spéculatif résistait à tout : « Il attend la mise en liberté de son frère du progrès des lumières2. » — « Promenade dans le parc après dîner. Me de Staël me parle du dernier ouvrage de Benjamin Constant sur la révolution de 16603. Des Genevois arrivent après dîner. On parle de M. de Maistre, que Mme de Staël regarde comme un homme de génie4. Ma promenade le soir, dans le parc, avec M. Necker. » Les jours suivants, et durant le séjour de Chênedollé, on causa du livre de la Littérature, qui était sur le métier5 : « Mme de Staël, nous dit-il, s'occupait alors de son ouvrage sur la Littérature, dont elle faisait un chapitre tous les matins. Elle mettait sur le tapis, à dîner, ou le soir dans le salon, l'argument du chapitre qu'elle voulait traiter, vous provoquait à causer sur ce texte-là, le parlait elle-même dans une rapide improvisation, et le lendemain le chapitre était écrit. C'est ainsi que presque tout le livre a été fait. Les questions qu'elle traita lorsque j'étais à Coppet sont : de l'Influence du Christianisme sur la littérature; de l'Influence d'Ossian sur la poésie du Nord; poésie rêveuse au Nord, poésie des sensations au Midi, etc. Ses improvisations étaient beaucoup plus brillantes que ses chapitres écrits... » Chênedollé n'est peut-être pas très-juste pour le livre; pourtant il y a du vrai dans sa remarque. Depuis Mme de Staël, qui en a donné le signal et qui elle-même l'avait reçu du xvi siècle, il n'y a jamais eu plus d'improvisateurs que de nos jours, plus d'esprits qui pensent à toute heure et devant tous, et parlent aussitôt leurs pensées; mais, quelle que soit la verve, ces pensées, nées en public, manquent le plus souvent de couleur dès qu'on les écrit : elles ne connaissent pas cette pudeur qui fait qu'on rougit en se produisant. Elles sont comme ces personnes qui passent leur vie dans les bals et dans les raouts; elles n'ont pas de teint. Tâchez que les pensées en se produisant aient leur rougeur naturelle ; c'est la vraie couleur.
1 Dans le Journal d'Économie politique. On peut voir cet article au tome IV, page 473, des Œuvres du conte Rœderer, recueillies et publiées par son fils; j'avoue que s'il n'est pas très-agréable, il me paraît solide et juste. La double part des défauts et des qualités de Mme de Staël y est faite avec franchise el beaucoup d'équité. ↩
2 C'est le même Lacretelle aîné qui disait : « Si Boileau vivait de notre temps, il aurait bien de la philosophie; » ce qui faisait pouffer de rire Fontanes. ↩
3 Des Suites de la Contre-Révolution de 1660 en Angleterre. ↩
4 Joseph de Maistre à cette date n'était connu que par ses Considérations sur la Revolution française, qui venaient de paraitre (1796). C'est assez pour Mme de Staël, qui aussitôt l'a jugé et classé à son rang. De plus, elle connaissait l'original en personne, et ils avaient eu, en causant, des prises aux cheveux violentes et comiques. ↩
5 Le passage qui suit a déjà été donné dans la deuxième Leçon du Cours (tome I, page 68); on demande grâce pour ces quelques répétitions qui, aux différents endroits où elles se rencontrent, amènent des réflexions un peu différentes. ↩
Chênedollé jugea très-bien Benjamin Constant. Si piquant que fût celui-ci, il ne pouvait tenir tête à Mme de Staël que dans son beau temps. Tel que nous l'avons vu, il était bien inférieur. Elle lui avait prêté bien plus qu'elle ne lui avait pris. Et même dans ce beau temps Chênedollé disait de lui : « Benjamin Constant ne cause pas, il fait l'accompagnement de la conversation. » Je lis encore : « Benjamin Constant, c'est de l'enthousiasme allemand enté sur une base de glace géométrique. - B. C. est la production d'un siècle philosophique et du dernier terme de la civilisation. Il n'y a plus là ni cœur, ni enthousiasme, ni, etc. » On voit le ton. J'aime mieux noter ceci : « B. C. dit qu'il n'y a que deux livres qu'il ait lus avec plaisir depuis la révolution, l'Histoire de Florence ( de Machiavel), et le Cardinal de Retz.»
Chênedollé connut encore dans son séjour en Suisse Mme de Montolieu; mais la seule inspiration qu'elle lui causa fut l'ennui : passons vite. - Ces années de retraite (1797-1799) furent très-profitables à Chênedollé. Il mit ordre à ses idées; il acheva de secouer le joug de Rivarol et d'émanciper son esprit par la lecture et la réflexion. Il trouvait un aimable compagnon d'études dans Adrien de Lézai, noble et délicat esprit (mens pulchra in corpore pulchro), que l'administration enleva bientôt aux Lettres. M. de Lézai, jeune, ne se plaisait qu'à la lecture de Pascal et de Montesquieu. Il aimait à pascaliser, comme il disait lui-même. Il nous a volé ce mot-là, à nous qui prétendons presque avoir inventé Pascal aujourd'hui1.
1 On trouverait bien des particularités sur ce qu'était Adrien de Léza à cette date, dans les Œuvres, déjà citées, du comte Rœderer, notamment au tome VIII (pages 647, 650, etc.), presque dans chacune des lettres de Mme de Staël à Rœderer. Adrien de Lézai était en effet comme le disciple de ce dernier, et, quoi que Chénier en ait dit dans une âcre Satire, cela ne lui avait pas mal réussi. De 1795 à 1799, Rœderer, dont c'est le beau moment, remua beaucoup d'idées dans la presse, et Adrien de Lézai auprès de lui. ↩
Cependant Mme de Staël s'intéressait vivement à Chénedollé, comme elle faisait pour tout talent et pour toute infortune. Elle avait entendu de ses vers, et elle disait de lui : « Ses vers sont hauts comme les cèdres du Liban. » Elle travailla à sa radiation de la liste des Emigrés, et comme Fouché avait été professeur du jeune homme à Juilly, les voies étaient toutes ménagées. Rentré en France, Chênedollé fut par elle conduit un matin chez Fouché. Celui-ci le regarda d'abord de son air froid et politique; puis tout d'un coup il le reconnut, et, lui tendant les bras, il l'accueillit avec sa physionomie de Juilly, - d'avant les crimes.
Chênedollé passa trois années à Paris (1799-1802), et continua d'y fréquenter M=° de Staël; mais déjà il avait connu Chateaubriand, et cette chaîne d'or, dont il se croyait affranchi depuis sa rupture avec Rivarol, était renouée, et par un plus digne.