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L'Enchanteur 1768—1848

Neuvième leçon (suite 5)

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 6 min de lecture · p. 295–296 · chapitre 20 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La nature trace en nous, dès la naissance, un certain idéal (quand nous sommes faits pour l'idéal et non pour la vie vulgaire), lequel jouant ensuite devant notre regard, et se projetant devant nous, devient l'objet confus et constant de notre poursuite, de notre désir. Nos talents ne sont à l'aise, nos facultés ne se sentent dans leur plénitude que quand elles l'ont atteint; et dès qu'elles l'aperçoivent à leur portée, elles ne résistent pas à le saisir.

Il y avait en 1800 un grand rôle à prendre d'avocat poétique du Christianisme : l'auteur se sentit la force, le saisit et s'y précipita.

Ainsi désormais il fera en toute chose, se lançant du côté où son talent trouvera carrière et soleil : en 1814, 1 se fera le chevalier du trône, comme en 1800 il s'était ait l'orateur de l'autel; en 1824, il changera brusquenent de rôle et se fera le chevalier de la liberté, - oujours le même en tout, toujours faisant sa pointe et son éclat, toujours tenant d'une main le bouclier de dianant, et de l'autre l'épée flamboyante. C'est de toutes ces clartés qui n'éclairent jamais à la fois qu'un seul côté, de toutes ces surfaces brillantes juxtaposées en faisceau que se compose ce poëme bigarré, le trophée qu'on apbelle sa vie.

Unité d'artiste, unité factice, car c'est une unité faite de pièces et de morceaux, une vraie marqueterie. Royaliste, républicain pêle-mêle et tour à tour, il est éal et rebelle, champion de l'autel, champion du trône, dant à le renverser, et quand il l'a mis à bas, lui deneurant fidèle : le tout selon que l'occasion, le talent et le cœur l'y poussent, mais le cœur animé par la coère autant que par une idée de vérité ou de dignité. Oh ! 'unité en effet unique et singulière! il fraternise avec 'ennemi sans se nuire, il rentre dans son camp de plus pelle, et le revoilà tout chamarré de royalisme et de catholicisme, sans que cela tire le moins du monde à conséquence pour les actes ou pour les sentiments. Il l'est dit : Je veux avoir de l'unité, et il en a eu, mais toute d'affiche et de montre. Ce n'est pas là l'unité vraie : celle-ci est une harmonie qui naît du fond même et qui sort de l'ensemble d'une vie et d'une âme, qui s'y répand insensiblement et la revêt d'une égale lumière. On a dit que dans son style il avait tiré parti des brisures mêmes et des irrégularités brusques pour le plus grand effet : de même dans sa vie. C'est un poëme à contrastes, c'est un trophée, je l'ai dit, une panoplie qui brille au soleil.

Quoi qu'il en soit, son succès fut à ce prix. Car encore une fois, qui ne chercherait que la vérité générale et applicable à tous, en dehors des partis, attendrait long-temps son triomphe, et ne l'obtiendrait qu'auprès de quelques-uns dans leur chambre, tandis que du premier jour l'orateur brillant du Christianisme se vit porte au Vatican et au Capitole1.

1 Sur ce que je viens de dire du royalisme et du catholicisme de M. de Chateaubriand et de leur singulière espèce, j'ai à faire quelques remarques pour montrer que je n'exagère rien : 1° Son royalisme d'abord. - Dans la Préface de la Monarchie selon la Charte (Œuvres complètes, tome XXV, page v, 1827), il disait : « En me frappant, on n'a frappé qu'un dévoué serviteur du Roi, et l'ingratitude est à l'aise avec la fidélité; toutefois il peut y avoir tels hommes moins soumis et telles circonstances dont il ne serait pas bon d'abuser : l'histoire le prouve. Je ne suis ni le prince Eugène, ni Voltaire, ni Mirabeau; et quand je posséderais leur puissance, j'aurais horreur de les imiter dans leur ressentiment. Mais...» Et c'est précisément ensemble les deux moitiés si disparates de la vie politique de M. de Chateaubriand, la première moitié de politique-ultra (1814-1824), la seconde de politique libérale (1824-1830). On a voulu voir du vrai libéralisme, même dans la première. Sans doute il a de bonne heure compris la nécessité de la Charte; il a dès l'abord interprété celle-ci dans un sens qui, après tout, était constitutionnel, bien que hérissé de colères et de violences, et tantôt démocratique à l'excès, tantôt aristocratique à outrance. Il a développé des principes et des théories qui peuvent se faire applaudir, si on les isole des circonstances et du but dans lesquels il les produisait. Mais il y a trois grands faits qui demeurent : la plus mauvaise Chambre de la Restauration, la Chambre trenétique de 1815, il a tout fait pour la maintenir. Le meilleur ministère, le plus sincèrement libéral qu'ait eu la Restauration, le ministère Dessolles, il a tout fait pour le renverser. Le ministère Villèle enfin, le plus détestable de tous, et le plus funeste, il a attendu, pour le trouver tel, qu'il en fût sorti. M. de Chateaubriand n'a commencé à désespérer de la Restauration que quand il a vu qu'il n'en serait jamais le premier ministre. Chateaubriand disait à La Mennais, qu'il revoyait après des années d'intervalle, et quand l'abbé était déjà passé à la démocratie : « Je pense comme vous, mais que voulez vous? je n'ai pu me séparer de cette charogne. » Il voulait parler de la Légitimité. - « Ce sont là de ces choses qu'il ne faut pas entendre, » me dit quelqu'un. - Et pourquoi donc ne pas les entendre puisqu'on les dit bien ? En ces mêmes années, il écrivait à Béranger (20 avril 1839) : « La politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples et rois, tout s'en va; liberté et tyrannie ne sont à craindre ou à espérer pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, c'est qu'il y a des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au sérieux. Cela ne l'empêchait pas, trois ou quatre ans après, d'aller encore faire son rôle d'homme de parti à Londres et d'y visiter son roi; ce que Béranger, devenu l'arbitre, approuvait : « Sans sa présence, disait celui-ci, la pièce dégénérait en farce. » Ce qui veut dire que, lui présent, on restait dans les termes de la haute ou de la moyenne comédie. Et il s'accommodait de ces jugements-là ! 2° Quant à la nature de son catholicisme, elle se produira assez dans tout le cours de notre Étude. Un seul trait ici suffira. Dans les notes du Congrès de Vérone, Chateaubriand cite une lettre de Bérange, dont il dit qu'elle est « aussi spirituelle qu'admirable (ma foi catholique à part). » Je ne sais trop ce que serait une lettre admirable si elle n'était spirituelle. Quoi qu'il en soit, dans cette lettre très-spirituelle et très-travaillée, Béranger parle du Christianisme comme d'une grande forme sociale dont la sanction divine, qui a pu être nécessaire à l'origine, doit disparaître avec le progrès de la raison. Un catholique sincère ne saurait un seul instant admettre ni par conséquent admirer une telle profession de foi, qui ressemble à celle du Vicaire savoyard; mai: la parenthèse (ma foi catholique à part) sauve tout. On raconte qu'en Italie les courtisanes ont le plus souvent dans leur chambre un crucifix, une image de la Vierge ou d'un saint : quand elles veulent faire de certaines choses de leur métier, elles tirent le rideau et mettent ainsi leur foi catholique à part. Puis quand elles ont fini de ces choses-là, elles relèvent le rideau, l'image dévote reparaît et la foi catholique avec elle. La parenthèse de M. de Chateaubriand rappelle tout à fait ce rideau qu'on tire à volonté, qui permet tout et n'empêche rien. - De même qu'il fraternisait avec Béranger ( sa foi catholique à part), Chateaubriand fraternisait avec Carrel (sa foi monarchique à part); il y gagnait en popularité, et n'y perdait pas en laveur dans son propre parti, qui lui passait tout, ne pouvant se passer de son nom. Il y a disette de croyances et de convictions sincères en ce temps-ci; on prend ce qu'on trouve, on fait parade et tapage du peu qu'on a. ↩