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L'Enchanteur 1768—1848

Neuvième leçon (suite 2)

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 22 min de lecture · p. 249–264 · chapitre 17 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A un moment, Atala mourante dit à Chactas : « soleil doit être près de se coucher maintenant. Chacte ses rayons seront bien beaux au désert, sur ma tombe - Je ne sais si Atala a pu avoir un telle pensée, elle s'est figuré d'avance cet effet de lumière ; m il est certain que ç'a été une idée fixe de l'auteur q cette perspective funèbre: comme les rois d'Égypt il a passé sa vie à méditer et à projeter son sépulc Il s'est redit perpétuellement : « Cet Océan qui n

naître est sublime : ses vagues seront bien belles venant se briser autour du rocher de ma tombe. » On y peut voir une préoccupation personnelle bien ersistante, un désir d'art et d'effet bien prolongé; ais un tel mode de personnalité n'est pas vulgaire1. Le discours du Père Aubry à Atala et à Chactas est lèbre. Combien de fois quelques-unes de ces paroles at été répétées depuis sans qu'on se rappellat bien où elles étaient tirées !

1 « Pour moi, dit-il quelque part, loin de regarder comme un insensé « roi qui fit bâtir la grande Pyramide, je le tiens au contraire pour un onarque d'un esprit magnanime. L'idée de vaincre le temps par un ombeau, de forcer les générations, les mœurs, les lois, les âges, à se riser au pied d'un cercueil, ne saurait être sortie d'une âme vulgaire. i c'est là de l'orgueil, c'est du moins un grand orgueil. Une vanité omme celle de la grande Pyramide, qui dure depuis trois ou quatre mille ans, pourrait bien à la longue se faire compter pour quelque hose. » (Itinéraire). - Etant ambassadeur à Rome en 1829, il eut, in moment, l'idée de se choisir un sarcophage antique pour cercueil : « Mes fouilles vont bien, écrivait-il à Mᵐᵉ Récamier : je trouve force sarcophages vides; j'en pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée... J'aurai du moins un grand tombeau en échange d'une petite vie. » - Quel arrangement et quelle pose jusque dans la mort ! ↩

« L'habitant de la cabane et celui des palais, tout souffre, ut gémit ici-bas; les reines ont été vues pleurant comme de mples femmes, et l'on s'est étonné de la quantité de larmes le contiennent les yeux des rois ! »

Un spirituel critique, mais des plus étourdis, citait n jour ces paroles comme étant de Bossuet : elles ont n faux air de Bossuet en effet ; mais il en est d'autres, côté, qui seraient plus dignes de lui être attribuées a ce qu'elles sont plus simples :

« Est-ce votre amour que vous regrettez ? Ma fille, il faurait autant pleurer un songe. Connaissez-vous le cœur de l'homme, et pourriez-vous compter les inconstances de s‹ désir? Vous calculeriez plutôt le nombre des vagues que mer roule dans une tempête. »

Et cette pensée qui scandalisait si fort l'abbé Mo rellet :

« Croyez-moi, mon fils, les douleurs ne sont point été nelles; il faut tôt ou tard qu'elles finissent, parce que le cœ de l'homme est fini; c'est une de nos grandes misères : no ne sommes pas même capables d'être longtemps malhe reux. »

L'abbé - philosophe prétendait au contraire qu l'homme, puisqu'il avait la faculté de se consoler, était, par là même, moins misérable. A la bonne heur‹ d'est selon le sens où on le prend. Il n'y a que manié d'entendre les choses.

A côté de ces grandes paroies qu'un Bossuet 1 désavouerait pas, il en est de plus neuves, de pl particulières en images, et qui ne peuvent être signé que de Chateaubriand, mais qui sont belles encore :

« Le cœur, ô Chactas ! est comme ces sortes d'arbres q ne donnent leur baume pour les blessures des hommes, q lorsque le fer les a blessés eux-mêmes1. »

1 M. de Lamartine, parlant du jeune Dauphin dans cette Histoire o Girondins où il y a des émotions et des scènes pour tout le monde dit avec ce talent qui, par malheur, ne l'abandonne jamais : « L'enfar précoce comme les fruits d'un arbre blessé, semblait devancer l'intelligence et de l'âme les enseignements de la pensée et les délie tesses du sentiment. » ↩

Et encore, pour exprimer qu'il n'est point de con mortel qui n'ait au fond sa plaie cachée :

« Le cœur le plus serein en apparence ressemble au puits n turel de la savane Alachua : la surface en parait calme re, mais quand vous regardez au fond du bassin, vous ercevez un large crocodile, que le puits nourrit dans ses

Ce crocodile-là ne cessa jamais d'habiter au fond du eur de René, et il s'y réveillait à chaque moment qui rait pu être du bonheur.

On peut regretter, après ces beautés neuves, qu'il y : dans le rôle du Père Aubry trop de l'homme des ciens jours, de l'homme du rocher, de ces expressions l'il sera trop facile ensuite à un D'Arlincourt de ›pier. Mais l'effet des paroles du religieux reste, uoi qu'on puisse dire, plein de grandeur et de manificence.

Les funérailles d'Atala sont d'une rare beauté et une expression idéale. Nous n'avons plus qu'à y assister, suivre son convoi en le comparant à celui de Manon escaut. C'est bien hardi de venir rapprocher le nom e la pauvre fille de celui de la fière Atala; mais la assion, le malheur et la mort rapprochent tout.

De la prose poétique. - Réparation à Jean-Jacques et à Buffon. - Funérail d'Atala; - celles de Manon Lescaut. - Côté antique dans Atala. - Ju; ment de M. Joubert. - Critique de l'abbé Morellet. - Panurge et sa lotte de toile cirée.

A propos de ce que j'ai dit précédemment en cor parant les styles descriptifs de Jean-Jacques, de Be nardin de Saint-Pierre et de M. de Chateaubriand, u observation m'a été adressée par un de mes bienve lants auditeurs. Il lui a semblé que je donnais de to point le désavantage, l'infériorité à Jean-Jacque Telle n'a pas été précisément ma pensée, et je saisis cette occasion de la mieux mettre en lumière.

Dans la comparaison que j'établissais, je ne con: dérais qu'une des formes du style, qu'une de ses a plications, le style descriptif et pittoresque, le sty poétique. A cet égard, et à ne le prendre que par c aspect, il n'y a nul doute que la prose de Bernard de Saint-Pierre et de M. de Chateaubriand ne rench risse, et souvent avec bonheur, sur celle de Jean-Ja ques et celle de Buffon, que je n'en sépare pas; qu'el n'arrive à exprimer des effets, des reflets, des nuance auxquelles les deux autres grands écrivains n'ont atteint ni visé.

Mais la prose poétique et pittoresque n'est qu'u extrémité de la prose, s'il est permis de parler ains ce n'en est qu'une province, la plus riche, la pi brillante, une Asie Mineure comme auraient dit les A iens1; en s'y concentrant tout entière et s'y fixant, • langue court risque de se corrompre et de se dénatuer.

1 « Et antiqua quidem illa divisio inter Asianos atque Atticos fuit; um hi pressi et integri, contra inflati illi et inanes haberentur ; et in us nihil superflueret, ils judicium maxime ac modus deesset. » (Quinilien, de l'Institution de l'Orateur, liv. xI, chap. 10.) Il faudrait mo lifier cette définition et en transposer les caractères de l'orateur à écrivain. ↩

Ce reproche avait déjà été adressé à Buffon tout le remier : on a prétendu qu'il dénaturait la prose en lui rêtant mal à propos le langage de la poésie. Voltaire, ui en d'autres endroits s'exprime noblement sur le ompte de Buffon, en a parlé ailleurs comme d'un phyicien qui écrivait en prose poétique. Chénier l'en a ces-bien justifié2. L'auteur de l'Histoire naturelle, le rand écrivain qui a si admirablement discouru de la angue devant l'Académie française, ne manquait d'au-une des qualités du style. On peut dire que, pour poséder toutes ces qualités et en avoir la juste économie, l importe de se tenir et d'habiter en quelque sorte à la ource même et au centre de la pensée : de là, selon la écessité et l'occasion, l'écrivain habile se porte avec la arole dans toutes les directions voulues; s'il s'agit de aconter, il raconte; de raisonner et de discuter, il disute; de décrire et de peindre, il a des couleurs. Il est présent partout et presque à la fois sur chaque point du aste empire. Buffon et Jean-Jacques ont une prose oble, juste, vigoureuse, souple et brillante, qui suffit à ous les emplois, qui triomphe dans plusieurs, qui ne paraît ni déplacée ni gênée dans aucun. En dirons-nous utant de la prose de Chateaubriand, ou même de celle de Bernardin de Saint-Pierre? Par cela même qu'ils se sont fixés et comme acclimatés dans la région excl sivement brillante, quand le sujet les convie à en sorou les y force, ils ne le font pas naturellement et av aisance. Ils ont un plus long chemin à faire. Quand faut raisonner, souvent ils sont faibles, ils se prennent des lueurs d'idées, ils portent partout un excès de rayo Un jour Bernardin de Saint-Pierre, comme directeur l'Académie française, eut à répondre aux discours MM. Laujon, Raynouard et Picard, qu'on recevait à fois (24 novembre 1807). Jamais on ne vit moins de sc plesse et de grâce, et certes il en aurait fallu beaucou A partir d'un certain endroit de son discours l'orate rentre dans ses idées philosophiques, dans ses imag familières, et s'y abandonne démesurément :

2 Œuvres de Marie-Joseph Chénier, tome IV, p. 339 (1825). ↩

« La France n'était plus éclairée, dit-il, que par de fauss lumières. Toute philosophie avait disparu. Tel est notre pó abandonné du soleil, lorsqu'une aurore boréale, toujours ex rante, ne peut plus y enfanter le jour, et n'annonce à la n que de nouvelles nuits : ses rayons, décolorés et tremblant n'y laissent entrevoir qu'un océan de glace, et ne montrent s ses rivages d'autres êtres vivants que des renards aretiq acharnés sur des cadavres. - Où étiez-vous alors, filles cher de la philosophie, Muses françaises? quelle sombre for‹ quelle grotte caverneuse vous tenait cachées ?...

« Enfin, s'écrie-t-il encore, le Ciel nous envoya un leur. Ainsi rai;?/e s'élance au milieu des orages; en vain autans le repoussent et font reployer ses ailes, il accroit force de leur furie, et, s'élevant au haut des airs, il s'avat dans l'axe de la tempête, à la faveur même des vents co traires. Tel apparut aux regards de l'Europe conjurée homme dont la vertu s'accroît par les obstacles, ce héros p losophe1 organisé pour l'empire... »

1 Accordez-lui, puisqu'il le faut, toutes les louanges : de grâce se lement n'y mêlez pas celle de philosophe. ↩

Des aigles, des aurores boréales, des autans ! Bernardin e Saint-Pierre, dépaysé et jeté hors de sa sphère, ne peut ourtant se passer de ses termes de comparaison habiels, mais il les force. Que nous sommes loin de ce scours si approprié, si convenable et si éloquemment écent de Buffon! - J'en dirai autant de la prose de hateaubriand lorsqu'elle s'applique à l'histoire, à la olitique. Je sais que c'est la mode de dire qu'il est parit en ce dernier genre. Il excelle dans la polémique ; il des traits qui percent, il emporte la pièce. Mais son yle politique manque trop souvent de suite, d'enchaiement, de calme, de sang-froid et de gravité. Il est à ut instant à la merci de la pointe et de l'image. Rien l'à son mouvement saccadé on y sent la violence. A ›té de développements justes, vrais, dignes d'un hisrien et d'un publiciste du premier ordre, il y a tout un coup des parades chevaleresques et françaises. Ge yle est tout rempli de panaches blancs et de fanfares honneur qui, pour tout bon esprit, en gâtent les vétés 1. Le plus sûr donc, et je le conseille à ceux qui le cuvent, c'est encore d'avoir une prose comme celle de an-Jacques et de Buffon.

Chaque langue a son génie, sa portée, ses limites; il t périlleux d'en vouloir déplacer le centre, d'en oser ansférer la capitale, fût-on Constantin. Chateaubriand un peu fait comme ce grand empereur qu'il a célébré :

Enfin, M. de Salvandy, un jour, dans ce fameux article sur les tucaules de Louis XVIII, a pu paraître à tout Paris (sauf a trois ou atre personnes) du pur Chateaubriand, et du meilleur. - Le bon Hanche me disait un jour à propos des dernières brochures politique M. de Chateaubriand (vers 1832-1833) : « Monsieur, que vous en nble ? ne croyez-vous pas que le règne de la phrase est passé? » En sant cela Ballanche croyait que le règne de l'idée, de sa propre idée, alt venir. Il ne voyait pas que, le règne d'une phrase cessant, c'est règne d'une autre phrase qui commence.

il a transporté le centre de la prose de Rome à Bysance et quelquefois par delà Bysance, - de Rome à Antioch ou à Laodicée. C'est de lui que date dans la prose frai çaise le style bas-empire. Ce style a bien du brillant, ‹ ajoutons que, manié par une forte imagination, il e loin d'être sans grandeur : le style de saint Augusti n'est autre que du style bas-empire. Mais quand on e est là, le pur style romain est à jamais perdu , et le r trouvât-on par hasard en écrivant, il paraîtrait déso mais trop nu et trop simple. En un mot, la Capita d'une langue, ainsi rejetée à une extrême frontière est bien voisine des Barbares. - Nous reprenons l funérailles d'Atala.

Ces funérailles, si elles ont quelque apprêt, sont d'ai leurs d'un effet extraordinaire et d'une perfection si prême. Quelles que soient les objections qu'un go simple puisse y faire même au nom du cœur, un sent ment plus fort les repousse, les ajourne et les fait o blier :

« Vers le soir, raconte Chactas, nous transportâmes : précieux restes à une ouverture de la grotte, qui donnait vi le nord. L'ermite les avait roulés dans une pièce de lin d'E rope, filé par sa mère; c'était le seul bien qui lui restât de patrie, et depuis longtemps il le destinait à son propre tor beau. Atala était couchée sur un gazon de sensitives de mo tagnes; ses pieds, sa tête, ses épaules et une partie de s sein ' étaient découverts. On voyait dans ses cheveux une fle de magnolia fanée..., celle-là même que j'avais déposée s le lit de la vierge pour la rendre féconde. Ses lèvres, com un bouton de rose cueilli depuis deux matins, semblaient i

• • arépva 0' cos dyáduaTos

Son beau sein semblable à celui d'une statue ! (Euripide, dans Hécu récit de la mort de Polyxene.) uir et sourire. Dans ses joues, d'une blancheur éclatante, n distinguait quelques veines bleues. Ses beaux yeux étaient ermés, ses pieds modestes étaient joints, et ses mains d'alâtre pressaient sur son cœur un crucifix d'ébène ; le scapuaire de ses vœux était passé à son cou. Elle paraissait enchante par l'Ange de la Mélancolie et par le double sommeil de innocence et de la tombe. Je n'ai rien vu de plus céleste. quiconque eût ignoré que cette jeune fille avait joui de la lumière aurait pu la prendre pour la statue de la Virginité enormie. » Ce Chactas, avant d'être amant, est certainement peinre et statuaire; c'est à croire qu'à son passage en France la étudié le Primatice. Il se souvient du trépas sacré de Polyxène. Girodet, dans son tableau si connu, n'a fait que copier littéralement le poëte et le traduire. Ce groupe de Chateaubriand est un marbre de Canova; une norbidezza divine y respire.

« La lune prêta son pâle flambeau à cette veillée funèbre. Elle se leva au milieu de la nuit comme une blanche Vestale qui vient pleurer sur le cercueil d'une compagne. Bientôt elle répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des ners... »

Admirons ici le génie de Chateaubriand dans toute son originalité et sa beauté. Il trouve moyen d'ajouter encore quelque chose aux clairs de lune si délicieux et si élyséens de Bernardin de Saint-Pierre. Les siens ont quelque chose de plus mélancolique et comme de douloureux.

Et plus loin, après cette nuit de poésie et de prière, et encore plus enchantée que bénie :

« Cependant une barre d'or se forma dans l'orient. Les éperviers criaient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux des ormes : c'était le signal du convoi d'Atala. Je chargeai le corps sur mes épaules ; l'ermite marchait devan‹ moi, une bêche à la main. Nous commençâmes à descendre de rocher en rocher; la vieillesse et la mort ralentissaien également nos pas... »

Cette barre d'or, ces martres, ces éperviers donnan le signal de l'aurore, sont de ces traits qui ne se trouvent point si on ne les a observés. C'est ce qui met à l'idéal même le sceau de la réalité1. On croit en effet à la réalité des choses qui sont attestées par de tels signes caractéristiques surpris dans la nature. Quel dommage que celui qui savait les voir ne s'y soit pas tenu, el qu'il ait à tout instant excédé!

1 Expression de M. Vinet. ↩

« Prenant alors un peu de poussière dans ma main, et gardant un silence effroyable2, j'attachai pour la dernière fois mes yeux sur le visage d'Atala. Ensuite je répandis la terre du sommeil sur un front de dix-huit printemps... »

2 Effroyable pour qui? Il n'y a pas d'autre témoin que le Père Aubry- ↩

Chactas, dans cette belle description (trop belle pour être entièrement touchante), n'a d'autre défaut que de faire trop d'attention à l'effet qu'il éprouve et à celui qu'il produit, et de trop regarder toute chose et lui-même.

Il y a trois grandes ou touchantes scènes de funérailles qui peuvent se rapprocher et se comparer : les funérailles de Virginie, celles d'Atala, et celles de Manon Lescaut, puisque décidément nous prenons sur nous de la nommer, la pauvre fille ! à côté de ces nobles créatures. Les funérailles de Virginie nous sont présentes : d'ailleurs, si pathétiques qu'elles soient, elles se firent avec régularité et avec pompe ; mais dans les funérailles de Manon, comme dans celles d'Atala, c'est maut, l'ami passionné et désolé qui doit ensevelir i-même son plus cher trésor.

Dans cette incomparable et si naturelle Histoire du evalier Des Grieux et de Manon Lescaut, ce qui manque1 plutôt ce qui est absent d'un bout à l'autre, et à toi personne (auteur ni lecteur) ne songe, c'est la pésie, c'est l'art : ce qui domine et anime tout, c'est passion, - la passion dans son cours le plus naturel . le plus abandonné, dans sa physionomie la plus inénue et la plus expressive. Quand il arrive par haurd que l'auteur, le narrateur veut trouver une image, ne comparaison, il est faible et vague, ou commun¹; aais tout ce qui sort du cœur des personnages est diect, naturel, vif, court et brûlant. Tout est en action. insi, dans ces funérailles de Manon, le malheureux hevalier raconte comment en Amérique (dans cette amérique qu'il s'inquiète si peu de décrire), après son nel avec le neveu du gouverneur de la Nouvelle-Orfans, blessé lui-même il prend la fuite avec Manon ; et à, dans le désert, elle expire dans ses bras de lassitude t d'épuisement; il ne prend pas ce moment pour proliguer les couleurs :

1 Ainsi quand Des Grieux, depuis un an abbé à Saint-Sulpice, se retrouve tout d'un coup au parloir face à face avec Manon : « Je frémissais, dit-il pour rendre son étonnement, comme il arrive lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée, etc. » Lacomparaison, la métaphore n'était pas encore inventée ou perfectionnée. ↩

« Pardonnez si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. e vous raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple; t. ate na vie est destinée à le pleurer. Mais quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprends de l'exprimer.

« Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie, et je n'osais pousser le moindre souffle dans la crainte de troubler son sommeil. m'aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu'e les avait froides et tremblantes ; je les approchai de mon se pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, taisant i effort pour saisir les miennes, elle me dit d'une voix fail qu'elle se croyait à sa dernière heure.

« Je ne pris d'abord ce discours que pour un langage orc naire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendr consolations de l'amour. Mais ses soupirs fréquents, son s lence à mes interrogations, le serrement de ses mains, da lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent co naître que la fin de ses malheurs approchait.

« N'exigez point de moi que je vous décrive mes sentiment ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdi je reçus d'elle des marques d'amour au moment même qu'el expirait : c'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre ‹ ce fatal et déplorable événement.

« Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva sai doute point assez rigoureusement puni; il a voulu que j'a traîné depuis une vie languissante et misérable. Je renon‹ volontairement à la mener jamais plus heureuse.

« Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche atta chée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. No dessein était d'y mourir ; mais je fis réflexion, au commenc ment du second jour, que son corps serait exposé, après mo trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse. J' tais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeÛD et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantit d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir au liqueurs fortes que j'avais apportées1 ; elles me rendirent au tant de force qu'il en fallait pour le triste office que j'alla exécuter. Il ne m'était pas difficile d'ouvrir la terre dans l lieu où je me trouvais; c'était une campagne couverte de sa ble. Je rompis mon épée pour m'en servir à creuser, mais j'e tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une larg fosse ; j'y plaçai l'idole de mon cœur après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle ; je la considérai longtemps; je ne pouvais me résoudre à fermer sa fosse. Enfin, mes forces recommençant à s'affaiblir, et craignant d'en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours, dans le sein de la terre, ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et, fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais , j'invoquai le secours du Ciel, et j'attendis la mort avec impatience. »

1 Des liqueurs fortes : il ne songe pas à être idéal; c'est la véri même qu'il expose, la réalité nue. ↩

Le visage tourné vers le sable... Mouvement admirable, mais admirable comme la nature, en geste, en action, en attitude (effusus)! Rien de l'art, rien de la statuaire antique, mais le sentiment pur.

« Ce qui vous paraîtra difficile à croire, c'est que pendant tout l'exercice de ce lugubre ministère il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir de ma bouche. La consternation profonde où j'étais, et le dessein déterminé de mourir, avaient coupé le cours à toutes les expressions du désespoir et de la douleur. Aussi ne demeurai-je pas longtemps dans la posture où j'étais sur la fosse sans perdre le peu de connaissance et de sentiment qui me restaient. »

Quand on rencontre le beau ou le vrai de la passion sous quelque forme que ce soit, il n'y a pas à préférer ni à choisir; il faut savoir tout comprendre, tout sentir et admirer. Nous n'avons donc pas à nous décider entre les deux tableaux. Disons seulement que des récits vrais, simples, courants, d'une limpidité de source, comme celui de Manon Lescaut, sont de ces bonheurs qui ne se rencontrent pas deux fois : il est plus aisé de diversifier les beautés de l'art que de recommencer une telle expression directe de la nature.

L'Épilogue d'Atala couronne dignement le poëme : e'est l'auteur lui-même, Chateaubriand, qui reprend la parole et qui raconte la suite de la destinée des personnages survivants (le Père Aubry, Chactas), telle qu'il l'a apprise dans ses voyages aux terres lointaines. Il y a bien encore quelque trace de manière : « Quand un Siminole me raconta cette histoire (transmise de Chactas à René, et des pères aux enfants), je la trouvai fort instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservée. » Ce ton-ci, en effet, est bien moins de la simplicité que de la simplesse. Mais à côté se trouve le touchant tableau de la jeune mère indienne ensevelissant et berçant son enfant mort parmi les branches d'un érable. La description de la Cataracte de Niagara qui vient à cet endroit pourrait, dit-on, ne pas perdre en grandeur et offrir plus de vérité. Enfin, après le récit, qui lui est fait par la jeune Indienne, du massacre de Chactas et du Père Aubry dont elle lui montre les cendres, le voyageur s'éloigne à grands pas en s'écriant :

« Ainsi passe sur la terre tout ce qui fut bon, vertueux, sensible ! Homme ! tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux ; tu n'existes que par le malheur ; tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle mélancolie de ta pensée ! »

Nous reconnaissons l'accent pénétrant, le cri d'aigle blessé (comme je l'ai dit ailleurs de Pascal), - blessé de la blessure que certains cœurs apportent en naissant. Ce cri va se prolonger et retentir dans tout René.

Il y aurait bien encore quelques remarques à faire au sujet d'Atala: par exemple, sur ce côté d'Antiquité, de génie antique, qui s'y retrouve déguisé trop souvent et comme parodié sous des costumes sauvages, mais parfois aussi dans toute la beauté d'un véritable rajeunissement. Ainsi, quand Chactas raconte cette heure suprême où, captif, à la veille de son supplice, le soir de l'orgie du camp, il se croyait sans ressource et abandonné d'Atala :

« La nuit s'avance : les chants et les danses cessent par degrés ; les feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres, devant lesquelles on voit encore passer les ombres de quelques Sauvages; tout s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du vent dans la forêt. C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se réveille en sursaut au milieu de la nuit, car elle a cru entendre les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture.. »

Ces signes naturels empruntés à l'ordre moral ajoutent l'émotion à la réalité. On se rappelle les beaux vers de Virgile :

Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem Corpora per terras, sulvæque et sæva quierant Æquora : cum medio volvuntur sidera lapsu,

Cum tacet omnis ager, pecudes, pictæque volucres...

Mais cette mère indienne est mieux ici que le pecudes et le volucres. Elle me rappelle, dans l'épisode de la Médée d'Apollonius, cette autre mère que Virgile a, je ne sais pourquoi, oubliée : « C'était déjà l'heure où tout voyageur et tout gardien aux portes des villes commence à désirer le sommeil; un assoupissement profond s'emparait même des mères dont les enfants sont morts... » La mère qui se réveille en sursaut, et celle qui succombe au sommeil, sont diversement belles, et Chateaubriand ici a égalé l'antique.

La conclusion que j'ai à offrir sur Atala après une si longue éude me sera facile, et je l'emprunterai à M. Joubert, le plus délicat des amis et des juges. Avec M. Joubert, remarquons-le, nous entrons dans un critique plus raffinée, plus subtile que celle du xvi siècle, et toute d'accord avec la nouveauté de soi objet. La critique de Marmontel et de La Harpe es dépassée : elle n'eût pas suffi pour pénétrer ceite œuvre de création nouvelle, pour la saisir et la démêler dans ses mystères. M. de Chateaubriand eut ce bonheur, au début, d'avoir d'un côté Fontanes, le critique classique pur, mais dans tout son feu et sa ferveur ; et de l'autre côté M. Joubert, le critique-initiateur, aussi hardi que délicat : il marchait éclairé, soutenu, retenu tour à tour ou excité par chacun d'eux. - M. Joubert écrivait donc le 6 mars 1801 à Mme de Beaumont, qui mettait au succès de l'auteur tout l'intérêt et toute l'anxiété qu'y pouvait apporter le cœur de femme le plus dévoué et le plus aimant :