Mémoires inédits
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
J'aime en Chateaubriand l'homme naturel, et je n'aime pas l'homme officiel. Tout ce qui, même dans la période du personnage officiel, nous ramène à cet homme naturel me plaît.
« A Rome, je fus curieuse de voir M. de Chateaubriand, notre ambassadeur, mais je n'osais. Enfin je m'appuyai du nom de Mme Hamelin; je lui écrivis un petit mot. Il répondit tout de suite, et j'allai chez lui le lendemain. Il me reçut avec coquetterie et se montra charmant et charmé. Je l'avais beaucoup admiré en lisant Atala, il y avait peu de temps, et je lui exprimai une vive admiration. Son beau visage et sa bonne grâce me le firent trouver agréable. Il me traita avec beaucoup de distinction et parla de nous revoir....
« Le lendemain, c'était le jour de Pâques (1829), j'étais sortie pour me promener du côté de Sainte-Marie-Majeure, quand M. de Chateaubriand vint, vers deux ou trois heures, me rendre ma visite. Je lui écrivis aussitôt mon vif regret de ne pas m'ètre trouvée chez moi, fort étonnée qu'il fût venu si tôt....
« M. de Chateaubriand revint; il revint plusieurs fois; il commença une sorte de cour. J'en étais suprise, j'en étais flattée; son ton plein de grâce m'était des plus agréables; son âge s'oubliait, et son beau et noble visage me plaisait. C'était un homme déjà arrivé, déjà au bout de ces rêves que Jérôme et Guglielmo m'avaient tant exprimés. L'homme d'action l'homme politique, l'écrivain, je l'abordais ici : c'était lui-même qui venait me parler d'action et de gloire : plus de vague espoir, d'avenir éloigné; le pouvoir même venait me parler. On peut juger déjà où ceci va me conduire1.
1 La femme distinguée qui a écrit ces pages était, on le devine, une de ces femmes dont l'intelligence s'intéressait fort à la politique et qui étaient nées et avaient grandi sous l'astre de Me de Staël. ↩
« Cependant Camillo2? partait. Il partait amoureux et regretté, mais il partait. Au moment de monter en voiture, il m'envoya une petite bague; c'était un petit camée qui représentait un chien courant; il se comparait à ce chien, disant qu'il fuyait. Dans ma douleur, je lui renvoyai sa bague avec un petit mot vif et sensible. Le domestique sortait avec ma réponse quand M. de Chateaubriand entra : « Vous voyez une femme bien mécontente, lui dis-je, entraînée je ne sais comment, ces Italiens ne savent pas aimer. » - « Est-ce vous, Madame, reprit-il, qui pouvez dire qu'on ne saurait pas aimer? » - « Oui, c'est moi, Monsieur; » et je continuai sur ce ton. Il s'offrit tout de suite, me demanda si je voulais permettre qu'il tentât de plaire, qu'il m'offrît ses soins : il en appellerait à des séductions dignes de moi, dignes de l'esprit et des goûts élevés qu'il me voyait.
2 Un noble Florentin, qui s'est illustré par ses vertus et par son patriotisme. ↩
« J'oublie tous les aimables propos de ce moment. Depuis lors, M. de Chateaubriand vint tous les jours et dit tout ce qu'il croyait pouvoir me plaire. Un de ces jours, j'étais sortie, et comme il attendait chez moi, je rentrai avec don Michèle, qui m'avait ce matin-là donné le bras. M. de Chateaubriand, voyant ce jeune homme, sortit tout de suite, sans vouloir écouter un mot, et le lendemain il revint fâché, s'expliqua vivement, et dit que s'il me voyait entourée par cette jeunesse, il se retirait tout net. Il ne fut pas difficile de le calmer. Il me demanda à lire mon manuscrit de Jérôme, que je lui donnai en hésitant; mais le jour suivant, il me rapporta le manuscrit en me disant (en vérité je n'exagère pas) que j'avais du génie, que c'était admirable. Que ne me dit-il point? Je voyais clairement qu'il était flatteur; sa flatterie était secondée par sa bienveillance. Il dit ce qui pouvait le plus m'encourager et me charmer. Je crois le voir encore dans ce salon de la, Via delle quattro fontane ! C'était pourtant bien rapide pour être tout à fait sincère; car pouvait-il s'éprendre si vite? Et moi? l'enchantement que ses ouvrages m'avaient causé tout récemment encore m'entraînait, mais je ne pouvais aimer si promptement. Il jouait un peu la comédie, et je le voyais bien; mais il avait aussi un entraînement véritable, et il aimait beaucoup les femmes. Il venait à pied chez moi, une fleur à sa boutonnière, très-élégamment mis, d'un soin exquis dans sa personne; ses dents étaient parfaitement belles; il était léger, semblait heureux; déjà on parlait dans Rome de sa gaieté nouvelle. L'Italie, qu'il avait d'abord revue avec tristesse, venait de prendre pour lui un attrait nouveau. Il aimait tout à coup Rome, dont il était fatigué. Il remarquait la solitude de ma petite maison, le voisinage des Bains de Dioclétien, cet air d'abandon de tout Rome ; il entrait dans ma chambre, voulait la visiter. Je le laissais aller, me fiant à son esprit pour me juger plus tard. Il mettait à mes pieds la France, me parlait du pouvoir où il allait peut-être revenir. Et comme je lui dis qu'une chose nous séparait, il demanda laquelle : je le fis attendre ; il en était fort curieux. Enfin, le jour après, je lui dis que c'était sa guerre d'Espagne. Il resta surpris : il se défendit; il dit que son projet était de faire donner une Constitution par le roi; que les événements trop précipités ne le lui avaient pas permis. Il me répéta tout ce qu'on peut dire, tout ce qu'il avait dit avec tant de talent, en faveur de cette guerre....
« Mais Chateaubriand avait un esprit si vaste, si tolérant, si vraiment libéral, une âme si élevée, si accessible et un caractère si aimable et si doux, qu'excepté sur la Religion catholique on pouvait bien s'entendre avec lui.
« Je comprenais sa doctrine de la liberté unie à la grandeur. Dans ce moment mème je le voyais agité par les affaires de Paris. Le ministère du prince Jules de Polignac se préparait dans l'ombre; plusieurs intrigues se croisaient à la Cour. Des lettres donnaient à Chateaubriand l'espoir qu'il serait nommé premier ministre; il n'en savait rien ; on lui conseillait de revenir ; il était agité; voyant combien j'aimais les questions politiques, il voulait me séduire par là, me disait qu'il n'allait agir que pour me plaire, qu'il mettrait le pouvoir et la France à mes pieds; toutes choses que j'écoutais en riant....
« On me contait que durant ce temps il faisait la cour à ure grande daine romaine assez jolie; il s'en défendait fort en me disant qu'elle avait les yeux ronds....
« Enfin, tout à coup, il décide son départ. Il vient ; il l'annonce ; il demande un aveu, un espoir; il fallait parler ou le perdre; il partait. Je voyais bien que tout ceci allait trop vite, mais je me fiais à lui pour me juger plus tard. Je lui dis ce mot qu'il voulait. Transport de son côté. Mais il demande une preuve; et cette preuve, c'est de partir pour Paris. Il fallut y consentir. Il disait, il écrivait les choses les plus aimables ; il m'envoyait ses ouvrages; il disait : « Disposez d'eux et de moi à jamais. » Sans doute il comptait peu dans l'avenir sur une si jeune femme ; mais il aimait noblement; il mettait tout sur ce ton délicat, exquis, dont ses ouvrages ont si bien le parfum.
« Il me dit qu'à moins de grands changements à Paris, il reviendrait à Rome dans trois mois; il se faisait une fête de ce retour et de nos promenades; pour moi, je quittais l'Italie sans il'avoir voulu quitter; je l'aimais plus que jamais. Jamais je n'eusse consenti à la perdre sans ce motif et sans cet espoir de la retrouver dans trois mois....
(Paris, juin 1829.) Arrivons à ces jours si doux avec René; il a dit une fois : « Muse céleste,... vous qui placez votre trône solitaire sur le Thabor, vous qui vous plaisez aux pensées sévères, aux méditations graves et sublimes, j'implore à présent votre secours; enseignez-moi sur la harpe de David les chants que je dois faire entendre ; donnez surtout à mes yeux quelques-unes de ces larmes que Jérémie versait sur les malheurs de Sion. » Je ne vais pas comme lui invoquer une Muse si austère, mais je dis : « O Muses qui fûtes pour lui si favorables, enseignez-moi à raconter le dernier enchantement de sa vie, moi qui vais dire comment il sut, dans sa belle imagination, parer une dernière idole. Dites comment il fit sortir ici de son sein une nouvelle Atala, une nouvelle Velléda, dont il ornait les cheveux des fleurs du désert et du chêne des Gaules... »
« Chateaubriand restait chez moi tous les jours deux ou trois heures de suite ; il disait des choses tendres, aimables, souvent mélancoliques; il se plaignait de ma froideur. Il parlait nobleiuont de son âge, se disait trop imprudent, trop séduit- Il m'apporta bientôt les épreuves de Jérôme qu'il avait donné à imprimer à Ladvocat ; nous les corrigeâmes ensemble; il m'enseignait les corrections, les que, les et à supprimer; si je lui demandais la raison du changement, il n'en donnait pas ; il disait que c'était le goût; qu'il fallait sentir cela.
« Un soir, il vint chez moi tout chargé de ses Ordres, et sortant d'un dîner chez M. Pozzo di Borgo. Je m'amusais de le voir avec la Toison d'or et tant de décorations si bien portées...
« Je continuais de corriger les épreuves de Jérôme sous un grand maître. Ces corrections étaient très-gaies, très-tendres... C'était en tout une bienveillance, une bonté, une égalité parfaite, une gaieté innocente, une moquerie inoffensive, toute l'amabilité de l'esprit unie à la grâce et à la politesse... Souvent en me parlant de mes jeunes ans et de son imprudence, de son inquiétude, du charme qu'il trouvait en moi et de l'entraînement qu'il subissait sans s'aveugler, disait-il, sur lui-même et sur l'avenir, il me parlait d'un roman qu'il projetait, où il voulait peindre un tel amour. Il y mettrait la passion, la vérité; souvent je le vis plein de son sujet et du talent qui le poussait. Un jour, je me rappelle, il me tint presque sur ses genoux, me supportant sur ses deux bras, la tête levée, rêvant perdu dans je ne sais quelles pensées. Que rêvait-il ainsi, tout pareil à René dans sa distraction et sa tristesse? Tout à coup parfois l'homme de talent, l'homme de génie paraissait seul, dans sa contemplation. Je ne lui disais rien alors, je le laissais à lui-même; il en sortait plus aimable et plus empressé, plus ravi...
« Il allait partir prendre les eaux des Pyrénées. Il me demanda de me rencontrer sur sa route à Étampes, et je partis pour le trouver là. J'arrivai quelques moments avant lui... Il fut conduit en arrivant dans une chambre à côté de celle où je venais d'entrer. Il vint chez moi quand on l'eut laissé seul, me dit à la hâte que nous allions nous retrouver, puis sortit pour éloigner ses gens et leur donner ses ordres, commander le dîner qu'on nous servit dans ma chambre. Il revint aussitôt à son aise, livré à la joie, et nous dînons comme deux jeunes amants fugitifs et cachés au désert. Il était heureux, riait, me disait mille choses aimables et tendres; car sa manière d'être heureux, c'était d'aimer, d'admirer, de louer, de répéter sur tous les tons combien il était enchanté et reconnaissant. Jamais plus élégante, plus gracieuse nature ne peut se rencontrer. Moi, j'étais tout à fait éprise, et, comme lui, j'éprouvais de la reconnaissance ; car s'il savait gré à ma jeunesse de l'aimer, moi je savais gré à ses talents de vouloir bien m'accorder tant d'instants. Nous disions toutes les choses aimables, toutes les choses riantes qu'on dit en pareil cas. Je n'étais plus intimidée par lui, j'étais très-animée. Nous étions vrais chacun et charmés l'un de l'autre. Son visage était beau, sa personne soignée. Nous ne nous hâtions pas; nous aurions voulu retenir les heures1...
1 « Qui de nous ignore combien de jeunes cœurs se prodiguaient en pensée et jusqu'en amour à l'auteur de René et d'Atala descendant déjà de l'autre côté de la vie? La beauté est la tentation de l'homme; la gloire est la séduction de la femme. » (Lamartine, Cours de Littérature, 41€ Entretien.) ↩
« Ce nouveau ministère (celui du 8 août) fit revenir des Pyrénées M. de Chateaubriand. Il vint me voir en sortant du ministère des Affaires étrangères, près de chez moi2, où il venait d'apporter sa démission au prince de Polignac. Le prince fit tout pour le retenir; il lui dit qu'il était sûr des voix de l'Assemblée, qu'il avait une majorité certaine. Mais on savait bien que non. D'ailleurs Chateaubriand avait toujours été contraire à cette fraction royaliste conduite par Monsieur et qui ne comprenait pas la liberté. Pouvait-il rester pour voir des fautes et les accepter? Il n'avait pas le choix, il le sentait, mais il regrettait vivement Rome dont il s'était de nouveau enchanté; il y avait d'ailleurs fait des dépenses qui allaient le gêner. Mais dans ce premier moment il ne pensait qu'aux affaires et à leur difficulté. Il était très-animé, très-inquiet en sortant de chez M. de Polignac; il doutait de la France et craignait l'avenir.
2 L'auteur de ces pages demeurait alors rue Godot. ↩
« J'aimais l'Italie; je la regrettais ; Guglielmo m'attendait à Florence, il me l'écrivait avec amitié ; j'allai pourtant loger encore au faubourg Saint-Germain, rue de l'Université, et j'atteignis ce qu'on cherche en vain, dit-on, j'atteignis le bonheur, un bonheur calme mais élevé, comblé par une tendresse la plus haute et la plus charmante du monde. Ce temps passa trop tôt; mais pourquoi la jeunesse est-elle sans cesse poussée à de nouvelles destinées? Chateaubriand a dit dans ses Mémoires, sans s'expliquer autrement, que cette année avait . été la plus heureuse de sa vie. Il venait me voir régulièrement, et notre affection s'établit. Mon amour prit un nouvel éveil; il fut vif, continuel. C'était l'automne¹, le temps de la tendresse et de la mélancolie. Sa pensée, son génie, son visage, son amour, s'emparèrent de ma vie ; toutes mes impressions, depuis mon lever jusqu'à mon coucher, furent pleines de douceur et d'un enchantement croissant. Enfin, mon cœur tendre et si longtemps tourmenté trouvait où s'abandonner sans douleur, sans combat, au sein de la plus noble ivresse. C'était un bonheur de le voir; c'en était un de le lire. Je voyais sa sincérité; il ne doutait pas de la mienne. Je n'avais à ce sujet nulle inquiétude. Sa vie était ordonnée d'une façon qui me répondait de lui; son âge et sa dignité naturelle m'étaient déjà une garantie; mais outre cela il était tenu chez lui et dans le monde par des liens tyranniques; deux femmes âgées dont je n'étais pas jalouse (la sienne et une autre) le gardaient comme pour moi seule2...
2 Comparer, si l'on est moraliste, avec les Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Madame Récamier, tome II, pages 374 et suivantes : « M. de Chateaubriand arriva à Paris le 27 mai 1829 ; sa joie fut vive en se retrouvant à l'Abbaye-aux-Bois. Il développait à Mme Récamier avec tout l'éclat, toute la séduction de sa belle imagination, un plan de vie que rempliraient la religion, l'amitié et les arts, etc., etc. » O éternelle duplicité et triplicité du cœur humain! ↩
« Chateaubriand aimait comme moi la campagne, et souvent nous faisions ensemble de grandes promenades hors Paris. Il y avait, du côté du Champ de Mars, des espaces remplis de sable et de terre inculte que nous comparions aux champs romains. Plus loin nous trouvions une vieille femme qui avait des vaches et qui nous donnait du lait. Cette femme nous connut bientôt, nous attendit. Nous causions longuement, en allant et revenant, sur mille sujets, moi mêlant beaucoup de gaieté et de folies à mes propos.
I L'automne de 1829.
«D'autres fois nous allions au Champ de Mars, en revenant à pied par les Champs-Elysées, où nous prenions une voiture. Je me rappelle un jour, causant ensemble sur une de ces montées qui sont sur les côtés de la barrière de l'Étoile, il me parlait de l'horreur de la mort, certaine à l'âge qu'il avait. Il disait qu'il était un homme condamné à mort; ce serait dans vingt ans; c'est toujours une mort certaine, etc.1.
« D'autres fois nous allions nous promener sur une longue jetée qui a depuis disparu, du côté du pont suspendu des Champs-Elysées, où nous marchions au milieu des eaux de la rivière. Un jour il s'assit là au soleil. Ses paroles étaient souvent mélancoliques, mais toujours aimables ; si j'oubliais son âge, lui ne l'oubliait pas; il me parlait souvent de sa mort, et il aimait de voir mes yeux se mouiller de larmes.
« Nous commençâmes d'aller faire ensemble, les jours où il était libre, des dîners au Jardin des Plantes2. Notre rendez-vous était sur le pont d'Austerlitz. Nous venions l'un à l'autre avec bien de la joie. Je me crois encore à ce moment de notre rencontre ; je vois son beau et charmant sourire, son air de fête. Nous faisions quelques pas sur le pont, puis nous entrions au Jardin pour nous promener un peu sous les arbres. Il était gracieux, très-soigné de sa personne. Bientôt nous entrions dans une grande maison, là où on donne à dîner, et où on prit bientôt l'habitude de nous voir. Nous avions une petite salle à nous, au premier, donnant sur le boulevard et la campagne. On nous servait vite et assez bien. Notre dîner était gai et très-aimable, Chateaubriand heureux comme un enfant, doux et tendre. Il m'excitait à dîner, me reprochait de ne pas manger; il avait de l'appétit, et tout l'amusait. Nous parlions des Lettres, des événements; moi je disais toujours beaucoup de folies; il ne comprenait rien à la politique du moment, si bête et si imprudente. Nous parlons souvent de Rome et de l'Italie que nous regrettions. Il disait que c'était une contrée, un peuple, une race supérieure aux autres.
1 Mais n'est-ce pas ainsi pour tous les hommes ? On l'a dit, nous sommes. tous des condamnés à mort, avec des sursis indéfinis. ↩
2 Chateaubriand, dans sa jeunesse, avait beaucoup aimé le Jardin des Plantes, comme on le voit par des pages et des notes de son Essai sur les Révolutions; vieux, il y retrouvait ses anciennes et douces impressions. ↩
« Il revenait tendrement sur son âge, la mort, la fin de tout ici-bas, et ces joies imprudentes où il s'abandonnait. Je lui parlais de mes lectures. Je me rappelle lui avoir rapporté les idées de Creutzer sur les Religions et sur celle de l'Inde. Ce récit l'intéressait; il connaissait ces choses, parlait avec lumière sur les cultes, montrait sa philosophie, ses vues perçantes, cet esprit vaste et indépendant que rien ne pouvait borner. Je lui disais qu'il était savant ; je m'amusais à le louer sous ce rapport qui n'était pas celui où on le connaissait le mieux. Il riait, heureux de plaire.
« Il demandait du vin de Champagne pour animer, disait-il, ma froideur; je lui chantais alors quelques chansons de Béranger, mon Ame, la bonne Vieille, le Dieu des bonnes gens... Il les écoutait ravi, et cette belle poésie et cette voix de sa maîtresse l'attendrissaient. Touche, exalte, il revenait sur lui-même, disait qu'il avait fait aussi des chansons, qu'il eût aimé d'être poëte. Il revenait sur la chanson que j'avais chantée, me la faisait chanter encore, en relevait quelques beaux vers, quelque belle expression :
Apparaissez, Plaisirs de mon bel âge,
Que d'un coup d'aile a fustigés le Temps.
Il répétait : Que d'un coup d'aile a fustigés le Temps. Dans la chanson de l'Ame il admirait tout, comme dans celle du Dieu des bonnes gens. Ces Chansons le sortaient de lui-même, éveil!- laient son génie, le jetaient dans un état exalte, triste et doux. Je les vis toujours produire sur lui cet effet puissant.
« Dans cet état, il était plus amoureux, plus vif; il me disait que je lui donnais les plaisirs les plus charmants, m'appelait séductrice. Enfin, il donnait, à mon grand regret, le signal du départ; nous partions à cause de la gêne où on le tenait chez lui... Je l'aimais, certes, et parfaitement; j'en étais amoureuse, avec douceur et joie, sans tourment et sans trouble, et c'était lui qui modérait mon sentiment.
« Il étudiait beaucoup cette année-là; il achevait ses Études historiques, et il en composait la Préface qui parut bientôt. Un jour, dans la campagne, il m'avait dicté ce passage de cet ouvrage : « La Croix sépare deux mondes, etc.1 » Il avait ajouté : « Je mourrai sur ton sein, tu me trahiras, et je te le pardonnerai. »
1 L'auteur cite de mémoire; il s'agit probablement du passage de la Préface : « Le monde moderne prend naissance au pied de la Croix... » ↩
« Plusieurs fois, quand il venait chez moi, je me plus à prendre ses ouvrages, et à lui lire les passages qui m'avaient charmée. Il me laissait lire, il disait qu'il aimait ma voix, et bientôt il s'animait à ses propres accents. Je lui lisais cette belle comparaison entre les Arabes et les Américains :
« Caché aux extrémités de l'Occident, dans un canton détourné de l'univers, le Canadien habite des vallées ombragées par des forêts éternelles, et arrosées par des neuves immenses : l'Arabe, pour ainsi dire, jeté sur le grand chemin du monde, entre l'Afrique et l'Asie, erre dans les brillantes régions de l'Aurore, sur un sol sans arbres et sans eau. Il faut, parmi les tribus des descendants d'Ismaël, des maîtres, des serviteurs, des animaux domestiques, une liberté soumise à des lois. Chez les hordes américaines, l'homme est encore tout seul avec sa fière et cruelle indépendance : au lieu de la couverture de laine, il a la peau d'ours; au lieu de la lance, la flèche; au lieu du poignard, la massue ; il ne connaît point et il dédaignerait la datte, la pastèque, le lait du chameau; il veut à ses festins de la chair et du sang. »
Je cherchais aussi les descriptions de la Judée, où la grandeur et l'élégance sont incomparables. Quel homme dans notre langue a atteint si haut, a trouvé de telles inspirations, de tels tableaux?
« Quand on voyage dans la Judée, d'abord un grand ennui « saisit le cœur... (et tout ce qui suit; voir l'Itinéraire). »
« La description entière est écrite de ce style, avec ce tour digne du sujet. Quelquefois, pour toucher plus tendrement Chateaubriand. je prenais le martyre d'Eudore, les discours et les chants des sages confesseurs, ces scènes pathétiques de la prison et des tourments : il ne pouvait retenir ses larmes. - Un jour, il pleurait, je lisais toujours; il allait jusqu'aux sanglots, je continuai, et je les vis éclater à ce passage où Eudore, dans le cours de ses actes glorieux, avait offert secrètement son sacrifice pour le salut de sa mère, punie encore parce qu'elle avait aimé ses enfants avec trop de faiblesse. A ces mots si tendres, il ne sut plus, ne voulut plus se contenir. C'étaient des émotions qui remontaient à leur source; il était en pleurs, ravi, atteint par tous les côtés de son âme exaltée. Il se montrait touché et reconnaissant. Il me disait qu'il n'avait jamais joui ainsi. Il me donnait tous les doux noms qu'on donne aux Muses. Il s'imaginait que j'étais belle; il louait surtout mes yeux, mon regard, il croyait, dans sa folie, n'avoir rien vu de pareil; jamais je n'ai vu un homme de si bonne foi, si aveuglé et si ravi, ou plutôt si lumineux et si créateur, qui sût si bien voir et adorer ce qu'il créait.
« Jamais homme d'ailleurs n'a sacrifié mieux dans la conversation tout le reste à l'agrément. Jamais homme ne fut moins pédant, parlant moins de ses succès ou de son pouvoir passé. C'était en tout essentiellement un homme de goût. Son savoir était immense; il ne le montrait point. Il avait dominé un moment son pays, il ne le rappelait pas. Il était bienveillant pour les personnes, louait facilement, mais au fond son dédain était grand, et c'était la seule marque qu'il donnât qu'il se plaçait haut. Sa supériorité en causant s'appuyait bien e sa délicatesse; on sentait l'union de sa grande intelligence et de sa grande intégrité; quelque chose de droit en tout frappait, comme ces belles proportions des Grecs dont il a si bien parlé, et on comprenait, en l'entendant, où il avait trouvé tant d'accents sublimes... »
Le chapitre est plus long; je n'en ai donné que le seul extrait qui me fût permis. En rendant le manuscrit à l'auteur, je lui écrivais :
« Je vous remercie de m'avoir fait lire ce curieux chapitre, qui résume et précise bien des conversations d'autrefois. Je vous assure que vous avez entre les mains et dans le souvenir un Chateaubriand plus vrai et plus aimable que celui qu'on nous donne tous les jours, et qu'il a tout fait lui-mème pour nous laisser en dernier lieu. Ses Mémoires, si extraordinaires de talent, ne lui ont pas fait honneur comme caractère. Voilà qu'on vient de publier en deux volumes les Souvenirs et Correspondance de Mme Récamier. Les billets de Chateaubriand, sauf quelques-uns datés de Rome de 1829 et derrière lesquels vous êtes (invisible pour tout autre que pour nous), sont encore peu agréables, et d'une personnalité qui ne plaira pas, qui est faite à bon droit pour choquer, sinon pour provoquer le sourire; on a ajouté des morceaux de sa vieillesse, tels que la Description du Château de Mointenon, qui sont d'une visible décadence. Pour vous et avec vous, au contraire, il n'a cessé d'être vrai, naturel, aimable, et vous nous le rendez tel que vous l'avez connu. Ce silence qu'on fait partout, cette omission absolue de vous m'indigne; lui-même a eu ce tort. Il n'offrait au-devant de la scène que ce qui était du goût des spectateurs ou des auditeurs immédiats : il sacrifiait à la mode, à la gloriole de société; vous étiez en dehors, vous aviez rompu, vous n'étiez plus dans le tourbillon et dans ce cadre doré dans lequel il était flatté que l'on figurât. C'est, à mes yeux, un de ses crimes de ne vous avoir nulle part nommée ; c'est aussi l'un de ses châtiments, puisque cela le juge, et par un côté des plus faibles de son éminente nature. Il avait du fat en lui, dès qu'il se voyait des témoins; il posait vite, et, dans vos loyales simplicités, vous n'étiez pas de celles que l'on fait poser à côté de soi. Mme Récamier, qui fut certainement une de ses amitiés délicates, était avant tout un de ses arrangements, son arrangement suprême : aussi, en artiste, en peintre, en décorateur de premier ordre, il a pris son parti, et en écrivant ses Souvenirs, il lui a tout sacrifié. Vous êtes bonne enfant, et vous ne lui en voulez pas. Rendez à sa mémoire le service de publier un jour, et sans l'altérer, sans le masquer de faux noms (ce qui déroute et désintéresse le lecteur) le chapitre que vous me faites lire en ce moment; au milieu de vos admirations et de vos tendresses fidèles, vous lui infligerez cependant, sans le vouloir, une mauvaise note, la seule que vous ne puissiez pas lui épargner, - d'avoir consenti à paraître ingrat pour un pareil lien, si léger, si vrai pourtant, si conforme à sa nature, et de n'en avoir nulle part consacré, ne fût-ce que par un mot, le sincère souvenir. » - Je disais encore : « Vous avez un Chateaubriand à vous, et que bien peu connaissent. Je ne l'ai pas vu tel, mais je le comprends tel en vous lisant. Le demi-dieu s'est montré à vous dans tout son charme et dans toute sa naïveté; naïveté bien rare! Mais il se sentait compris, aimé, non gêné, non garrotté, pris et admiré pour ce qu'il était, pour ce qu'il serait (quoi qu'il fit), dans une sécurité parfaite d'amour-propre : il se déployait et se répandait devant la Prêtresse. »