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L'Enchanteur 1768—1848

Au même

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 19 min de lecture · p. 343–354 · chapitre 91 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« 27 août 1806.

« J'ai été encore aveugle, mon cher ami, depuis que j'ai reçu votre lettre, et voilà l'excuse d'un silence que je ne me pardonnerais pas, s'il n'avait été involontaire. Tous ces petits maux m'annoncent l'approche de la vieillesse; mais mon cœur sera toujours jeune en songeant à vous. Si vous aver la bonté de me regretter au milieu de vos vignobles et sur vos montagnes, je vous regrette bien davantage au milieu de la poussière et de la fumée de Babylone. Il est très-possible qu'à la fin de septembre je traverse votre Bourgogne, et le plaisir de vous voir un moment est un des premiers motifs de ce voyage. Si ce projet a lieu, je vous mènerai jusqu'à Genève; vous touchez presque à cette ville par la Bresse et le Bugey. J'irai de là jusqu'à Lucques et Rome. Je reviendrai deux ou trois mois après, et je vous reconduirai à Paris, si vous êtes un peu aimable pour moi. Ce voyage vous rit-il un peu? Je le souhaite. J'ai grande envie de l'exécuter. N'allez pas croire cependant que ce ne soit là qu'une fantaisie poétique : l'âge des aimables folies est passé. Il y aurait dans ce voyage un objet d'utilité réelle ; je vous dirai tout cela quelque jour. Quand je vous vois à vingt-cinq ans sacrifier tous les plaisirs au devoir, je ne dois pas, moi qui serais votre père, sacrifier les devoirs au plaisir. vous me rendez bien justice, mon cher ami; la décision de mon sort ne me satisfera pleinement que lorsque j'y verrai les moyens de fixer le vôtre. Je ne sais encore rien de positif. Toujours mème accueil, même bienveillance extérieure, et nulle parole formelle. On dit que je dois être tranquille, mais cet état équivoque a toujours quelques inconvénients. Heureux l'homme qui a un champ pour y vivre et mourir indépendant ! Descartes disait que mille francs de patrimoine valaient mieux que les appointements d'un premier ministre, et ce sentiment de Descartes est d'une belle âme et d'une vraie philosophie. Ne vous rebutez point, mon cher enfant, des détails épineux de vos affaires domestiques : rien n'est plus doux et plus honorable que d'avoir mis de l'ordre dans une fortune qu'on tient de ses pères. On est bien payé de l'ennui que donne ce genre de soins. Un de mes grands chagrins est d'avoir dissipé ou laissé dépérir mon petit patrimoine dans ma jeunesse. Je tiens qu'un honnête homme doit ménager et augmenter, s'il le peut, le revenu paternel. Chateaubriand et moi nous avons fait tout le contraire, et cela est très-peu moral, et très-antipatriarcal. A propos de Chateaubriand, il m'a écrit une lettre aimable et touchante, datée de Trieste. Il était prêt à partir pour Smyrne; il me parle de vous et me charge de vous recommander le souvenir du voyageur. Il est sur les ruines d'Athênes dans ce moment, ou sur la cime du mont Liban. Il me promet bien qu'après cette course il s'arrêtera. L'amour du repos le tourmentait à la vue de la mer Adriatique, où il allait s'embarquer, mais je crains bien que l'amour des voyages ne le saisisse dès qu'il aura mis pied à terre. Il est, dans un autre genre, l'usurier d'Horace qui vante la paix des champs et qui maudit les embarras de la Bourse et de la ville. Je me console des mille louis qu'il jette dans le désert en songeant que ce pèlerinage peut valoir mille beautés nouvelles à son ouvrage. Une aussi belle imagination que la scienne ne doit pas voir impunément la plaine de Troie et Jérusalem. Lisez-vous quelquefois le Mercure? Vous y trouverez des morceaux de notre ami M. de Bonald qui confirment, ce me semble, ce que nous pensons en bien et en mal du talent de cet excellent homme1. Lacretelle jeune l'a fait indignement persécuter1 jusque dans le fond de ses montagnes pour un certain article sur la Tolérance, imprimé le 12 juin dans le Mercure. Imaginez-vous qu'on lui a fait signifier par un gendarme l'ordre de se rendre chez son Préfet pour entendre la lecture de la lettre la plus insolente. Sous l'ancien Régime, dont ces messieurs ont tant maudit la tyrannie, le Chancelier n'aurait pas écrit avec ce ton d'autorité et de mépris au dernier écrivain du charnier des Saints-Innocents. M. de Bonald m'a écrit : j'ai couru chez l'Empereur; il ne savait rien de cette persécution ; trois jours après il a eu la bonté de me dire que tout était fini, et d'ajouter : Que votre ami vienne. J'ai tout mandé à notre ami, et je souhaite bien qu'il se rendre à Paris. Le talent d'un grand publiciste comme lui ne peut avoir des directions bien sûres que dans ce pays-ci, et l'opinion l'y protégera mieux contre l'oppression que dans une province éloignée, où des subalternes ignorants exagèrent.... (la dernière page manque à cette lettre, si curieuse et tout à fait intéressante.) »

1 Sur M. de Bonald, pendant ces années, il n'y a qu'une voix dans tout ce monde, qui lui est d'ailleurs si favorable (je ne parle pas de Chateaubriand, un peu rival, mais Fontanes, Joubert, M. de Mussy), et sur son talent gâté par les systèmes. Plus tard j'ai été rudement lancé par connaître les études dont vous vous occupez : elles ne peuvent être que graves et utiles. Je désirerais seulement que vous ne vous livrassiez point à la métaphysique, dans laquelle vous êtes déjà fort instruit. C'est une science aride, systématique, où l'on s'égare avec les meilleures intentions. Voulez-vous savoir d'où vient mon humeur contre la métaphysique? C'est qu'il me semble qu'aujourd'hui les plus grands esprits en abusent. Ils veulent tout faire rentrer dans leur système; et les erreurs inévitables de cette méthode donnent matière aux faux philosophes de les critiquer et de les tourner en ridicule. Il est cruel de voir tant de talent employé d'une manière qui en étouffe une partie; c'est une de mes peines secretes : vous sentez l'application; je ne me confie qu'à vous. » - Ainsi pensaient de M. de Bonald et de ses idées, antérieurement à toute complication et à tout conflit politique, les hommes mêmes de son parti et de son plus proche voisinage. Mais les disciples et sectateurs sont moins commodes. Peste ! toucher à un de leurs Saints ! ↩

1 On devra rabattre de cette première vivacité d'expression, échappée à la plume de Fontanes, contre un homme que nous avons connu si bon, si bienveillant, et qui, persécuté lui-même autrefois et fructidorisé, était certainement le plus incapable d'être persécuteur. Mais il était membre du bureau de la Presse, et, réprimandé ou craignant de l'être pour Cet article de M. de Bonald, il aura fait du zèle. - Cet article de M. de Bonald, intitulé Réflexions philosophiques sur la Tolérance des Opinions, et inséré dans le Mercure du 21 juin 1806, est un des meilleurs de cet ingénieux et paradoxal écrivain ; mais il a un caractère provoquant, et il était comme un défi porté à tous les principes et aux habitudes sur lesquels repose l'ordre; moderne. ↩

Les âmes immodérées, les âmes ambitieuses embrassent trop, et bien souvent plus qu'elles ne peuvent; les âmes modérées souvent, au contraire, n'embrassentpas assez, et, se méfiant trop d'elles-mêmes, elles ne sortent pas de chez elles ; elles ne tirent pas de leur fonds tout le parti possible : contentes de peu, elles sont sujettes à rester toujours en deçà. La Rochefoucauld, qui croit peu aux vertus et beaucoup au tempérament, a dit : « La modération dans la plupart des hommes n'a garde de combattre et de soumettre l'ambition, puisqu'elles ne se peuvent trouver ensemble, la modération n'étant d'ordinaire qu'une paresse, une langueur et un manque de courage : de manière qu'on peut justement dire à leur égard que la modération est une bassesse de l'âme, comme l'ambition en est l'élévation. » C'est dur. Mais enfin la modération des désirs, redoublée par l'habitude de l'humilité chrétienne, peut retenir plus qu'il ne convient un esprit distingué, lui ôter tout essor, et ce trop de modestie permet à la paresse d'y trouver son compte, surtout s'il s'y joint le prétexte d'un devoir. Fontanes, dans la lettre suivante, s'impatiente de cette disposition chez son jeune ami, et le stimule vivement, en prenant par bonne grâce sa part du défaut :

« Paris, 7 septembre 1806.

« Je vous pardonnerais, mon cher ami, de rester dans votre Bourgogne si elle était encore habitée par des Bossuet, des Buffon, et des Sévigné. Je conviens que cela vaudrait mieux que Paris, et qu'il est juste de chercher les gens qui nous conviennent, où ils se trouvent. Mais quelque respect que j'aie pour l'ancienne Bourgogne, puisqu'elle a produit tant de grands hommes, et pour la moderne, puisqu'elle produit encore des hommes comme vous, je crois que vous pourriez en conscience lui préférer le faubourg Saint-Germain. Le vin de Dijon et Semur est fort au-dessus de celui de Suresne et de Vaugirard, j'en conviens, mais je doute que vos Bourguignons et vos Bourguignonnes vaillent tant d'amis qui vous regrettent et des femmes comme Mme de Vintimille, qui me parlait encore hier au soir de vous. Je sais qu'un peu d'argent est nécessaire à Paris; mais un peu de travail vous l'aurait facilement procuré, en attendant une place selon votre mérite et mes vœux. Encore si vous profitiez de votre solitude! si, loin de Rome, vous travailliez à Tibur! je pourrais alors me consoler de votre absence : mais les charmes de la vie comtemplative l'emportent chez vous sur les soins de la vie active. Vous diriez presque comme ce Charteux à qui on demandait quelle avait été son occupation toute la vie : Cogitavi dies antiquos, et annos œternos in mentem habui1. Cela est très-beau ; mais saint Jérôme songeait aussi à l'Éternité, et, tout en méditant dans le désert, il traduisait la Bible, il écrivait contre Rufin, et faisait des in-folio. Au reste, vous me direz peut-être : « Docteur, guéris-toi toi-même. » J'avoue mes torts :

1 Fontanes a écrit en effet in mentem. Joubert citant le même verset (car c'est le verset 6 du Psaume Ixxvi) dans une lettre à Mme de Beaumont, du 1e août 1801, a mis in mente, comme il y a dans la Vulgate. On peut cependant soutenir in mentem : devant l'esprit, en face de l'esprit. ↩

Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois.

Mais c'est parce que je connais l'abus de la paresse que je la défends à mes amis. Ne soyez point étonné que je vous parle de saint Jérôme et des Pères du désert : M. l'abbé de La Trappe a dîné samedi dernier chez moi. Je lui avais donné pour convives MM. Molé, Clausel, et notre ami Ambroise Rendu. Nous vous avons bien regretté. Ambroise a seulement éprouvé un grand chagrin en apprenant que l'abbé de La Trappe était sorti de Saint-Sulpice. Nous avons toujours, Ambroise et moi, quelques querelles sur le Jansénisme, mais d'ailleurs je ne connais pas un cœur plus honnête, un jeune homme plus laborieux, plus instruit et plus digne d'être aimé. Celui-là n'est pas un paresseux comme vous et moi. Je parie pourtant que j'aurai moins perdu que vous cet été et cet automne. Il est bien honteux qu'à mon âge ce soit moi qui fasse le jeune homme.

« On n'a point de nouvelles de M. de Chateaubriand : il voyage au pied du mont Sinaï; sa femme est très-justement inquiète. Je me rassure pourtant: une Providence particulière veille sur les poëtes et les enfants, et je regarde l'auteur du Génie du Christianisme comme un vrai poëte. Et puis, Horace n'a-t-il pas dit :

Integer vitæ, scelerisque purus

Non eget Mauris jaculis, neque arcu...

Puisque le ciel protégeait Horace, il n'abandonnera pas Chateaubriand.

« Lisez-vous le Journal de l'Empire? M. Molé prétend qu'il devient excellent, et que trois derniers extraits d'une traduction des Offices de Cicéron sont trois chefs-d'œuvre. Mme de Vintimille a la même opinion. Vous voyez que les flambeaux d'Israël eux-mêmes commencent à pâlir. Revenez vite de Bourgogne, ou tout est perdu1.

1 Ces articles, à propos du traité De Officiis traduit par M. Brosseard, étaient de M. Delalot ; relus aujourd'hni, ils justifient peu un tel éloge. Au reste tout cela est dit par manière de plaisanterie : « Prenez garde ! on commence dans la petite société à admirer Delalot, celui de tous les écrivains qu'on pouvait le moins souffrir : si vous ne revenez y mettre bon ordre, tout est perdu, c'en est fait du bon goût! » ↩

« Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur; tout paresseux que vous êtes, il n'est point d'homme que j'aime et que j'honore plus. FONTANES. »

« P. S. M. de Bonald va venir à Paris; nouvelle raison d'y arriver. »

L'occasion désirée tardait toujours. En attendant que se réalise ce grand projet d'Instruction publique dont Napoléon n'avait pas été sans entretenir déjà Fontanes, mais qui semblait reculer indéfiniment, Fontanes, attentif à tout ce qui peut rappeler son jeune ami, lui écrit pour lui proposer, comme pis-aller, une place à la Bibliothèque, au Cabinet des médailles. La lettre, charmante de cordialité, est d'ailleurs d'une parfaite insolence à l'égard des Allemands. C'est bien là un exemple des jugements légers et tranchants de ces esprits de pure race française, qui ne doutent de rien, qui se préfèrent naturellement à tous et se croient mieux faits que les esprits des autres nations : dans le cas présent, l'assurance de Fontanes est comique; il croit que la science de l'antiquaire s'improvise, qu'une certaine netteté d'exposition supplée à une longue étude comparée ; il oublie, ou plutôt il ignore cette suite d'illustres Allemands organisateurs et créateurs en toutes les branches du savoir humain, depuis Leibniz jusqu'à Gœthe et Humboldt; il ignore ces excellents critiques récents de l'Antiquité, Wolf sur Homère, Jacobs sur l'Anthologie; mais n'avait-il donc pas lu Heyne sur Virgile ? Il en est encore sur le compte des Allemands où en était le Père Bouhours. C'est bien de l'homme qu'un jour dans un salon, pendant qu'il était en train de débiter ces conclusions impertinentes, M. Stapfer arrêta tout court en lui demandant : «Savez-vous l'allemand, Monsieur? » Fontanes n'en savait pas un mot, et n'en jugeait pas moins d'autorité toute une grande race intellectuelle. Mais j'oublie moi-même qu'une telle lettre est gaie et ne se discute pas :

« Paris, le 28 février 1807.

« Mon cher ami, j'ai sauté de joie hier quand on m'a offert un moyen de vous rappeler à Paris. M. de Degérando est venu me voir; il m'a dit qu'une place était vacante à la Bibliothèque Impériale : c'est celle de M. Winckler, employé dans la division des Médailles sous M. Millin, Conservateur. Votre ami M. Degérando peut, par son crédit au Ministère de l'Intérieur, vous obtenir beaucoup de voix. J'ai quelque influence près de M. Du Theil, et peut-être aussi de M. Dacier. Vous savez que ce genre de place est donné par les Conservateurs à la pluralité des voix. Consultez-vous bien, et dites-nous vite si de pareilles fonctions vous conviendraient. Les appointements sont médiocres, ils ne vont pas au de là de 100 louis ; mais on a une perspective d'avancement, et vous vivriez au milieu des livres et de tous les trésors de l'érudution. Voilà les avantages; voici maintenant les difficultés. Les Conservateurs veulent un homme versé dans la science numismatique, et cette place exigerait, presque tous les jours, une assiduité continuelle. Ce Winckler, qui vient de mourir, était un de ces Allemands qui entassent beaucoup de faits dans leur tête, sans y mettre dans la même proportion la critique et l'esprit qui les font valoir. Ce Winckler est par conséquent fort loué et fort regretté dans les journaux; car, de plus, il était luthérien et idéologue. Vous avez tout ce qui lui manquait en esprit, en goût et en lumières, mais je crois que vous n'êtes guère plus avancé que moi en science numismatique. J'avoue que c'est là un inconvénient ; mais si j'étais chef de la Bibliothèque Impériale, cet inconvénient serait peu de chose à mes yeux. Un homme d'esprit, avec de la bonne volonté, peut apprendre dans six mois, connaître les médailles d'une manière suffisante pour les montrer aux curieux. Un Allemand, au bout de trente ans, sait beaucoup, mais sait mal : un Français comme vous, au bout de quelques mois, sait un peu moins, mais sait très-bien. Je suis donc pour le Français, et je crois pouvoir vous répondre qu'en dépit du goût germanique, vous l'emporterez à la Bibliothèque Impériale, si vous donnez carte blanche à vos amis. J'attends impatiemment votre réponse. Ne nous refusez pas le plaisir de vous voir. Aimez-moi toujours comme je vous aime. FONTANES.i

« P. S. Mes yeux, qui sont toujours un peu faibles, m'obligent de dicter ma lettre; c'est pour cela que je vous écris peu, mais je n'en songe pas moins vivement et tendrement à vous. »

Enfin l'heureux moment arrive où Fontanes, nommé Grand-Maître de l'Université restaurée, tend les bras à son jeune ami; il ne perd pas une minute pour le lui dire et pour l'appeler :

« Paris, le 20 mars 1808.

« LE PRÉSIDENT DU CORPS LÉGISLATIF. (Cet en tête est imprimé dns l'original.)

« Venez, mon ami, Je vous aimais : je puis vous le prouver. Venez, venez avec abandon, confiance et courage. Je vous attends tous les jours, FONTANES. »

« Ambroise embrasse son bon ami. His amor unus erat.... Communi portam statione tenebant1. »

1 Virgile, sur Nisus et Euryale (Enéide, Ix, 182). - Dans une Note placée à cette occasion sous les yeux de l'Empereur, M. de Fontanes ne séparait pas les noms des deux amis : « Je les regarde, disait-il, lu (M. Ambroise Rendu) et M. Gueneau de Mussy comme mes principaux adjeints. Ces deux hommes sont en quelque sorte les yeux et les bras dont j'ai besoin pour voir et remuer la grande machine que vous me confiez. » ↩

Ici la Correspondance de Fontanes et de M. de Mussy s'arrête pour nous naturellement; la suite appartient à l'administration et concerne les affaires. Je ne donnerai plus qu'une seule lettre de Fontanes, et elle nous montrera à quel point l'Inspecteur général (ce fut la première fonction de M. Gueneau de Mussy, jusqu'à ce qu'il devînt Conseiller ordinaire, en 1812) était en effet un des yeux et des bras du Grand-Maître :

« 6 juin 1811.

« Tous les renseignements que vous me donnez, mon cher entant, sont les seuls qui m'éclairent véritablement. Vous jugez tout avec sagesse et vous peignez tout avec esprit. Comme vous m'êtes aussi nécessaire de près que de loin, je vous exempte du voyage de Rhodez. La lettre ci-jointe vous dira comme je vous remplace. La Députation de Marseille qui se trouve à Paris dans ce moment me rassure un peu sur le Lycée de cette ville. Il faudra voir avec attention le Censeur d'Avignon, et vous savez pourquoi. Les reproches qu'on lui fait sont bien graves, mais j'avoue qu'ils me paraissent peu compatibles avec les mœurs et l'éducation que le neveu de M. l'évèque de Chartres doit avoir reçue : je lui aurais plutôt cru des inclinations contraires. Regardez et prononcez; je m'en rapporte à vous. Notre ami M. Joubert est un homme excellent; mais je sais qu'il se prévient pour ou contre avec assez de facilité. Il a l'imagination vive et le cœur droit; il soutient opiniâtrément ce qu'il a souvent imaginé de très-bonne foi. Je me défie quelquefois même de ses vertus1. Je crains bien que le Lycée de Montpellier ne vous paraisse encore plus malade que celui de Grenoble. Nous avons là un honnête homme de Proviseur, mais un homme engourdi, usé, qui n'a plus ni considération ni vigueur. Malheureusement ce M. C... est digne d'égards; on ne peut le traiter sévèrement; il a de bonnes intentions; les talents et les lumières lui manquent. Plus j'examine cette composition des Lycées, et plus je la trouve incohérente. L'École normale donnera-t-elle ce que je désire et ce qu'appellent tous les besoins? Je l'espère, et je suis assez content des premiers résultats. Les Cours y sont bons et suivis. Lemaire y devient de jour en jour ridicule; les élèves de l'École Normale l'ont déjà jugé : cela est de bon augure1. Les vrais professeurs sont écoutés avec respect et beaucoup de fruit. Soyez ici pour la distribution des prix; nous avons besoin de vous, et d'ailleurs je ne veux pas me brouiller avec Mme Gueneau. Adieu, mon cher enfant, je vous embrasse de tout mon cœur. FONTANES. »

1 Voyez le jugement de M. Joubert sur Fontanes, précédemment, à la page 253; c'est la réciproque, mais que de délicatesse et d'aménité encore ces véritables amis portent jusque dans leurs sévérités ! ↩

1 Il s'agit du célèbre professeur de la Faculté des Lettres, dont les élèves de l'École suivaient le Cours. Si Fontanes était si injuste pour les Allemands, il était sévère aussi pour les Français ; il aimait l'élégance, mais il voulait surtout de la simplicité, du goût dans l'enseignement; l'enflure, la déclamation, le charlatanisme le révoltaient. Il assistait comme Grand-Maître à la première Leçon de la Faculté, à une leçon d'apparat; il présidait cette séance d'installation. Des témoins, bons juges eux-mêmes, m'en ont plus d'une fois parlé : Fontanes, sur son siége et sous l'hermine du Grand-Maître, dissimulait mal la souffrance de l'homme de goût. Et comment n'aurait-il pas souffert en entendant Virgile et le sixième livre de l'Enéide commenté, paraphrasé avec emphase; le Tu Marcellus eris, par exemple, accompagné de ces phrases à grand orchestre: « A ces mots j'entends un cri déchirant; je vois le maître du monde pâlir de douleur !... Quelle est cette femme qui chancelle et qui tombe?... Ah ! secourez donc Oclavie... Secourez donc Auguste... Secourez Virgile lui-même; la douleur les a tous terrassés ! » - M. N.-E. Lemaire a bien osé reproduire ces paraphrases, à peine retouchées, à la fin de son édition de Virgile (tome VII) ; il les donne comme étant demandées et désirées, dit-il, par un grand nombre de ses Souscripteurs. ↩

L'Université moderne, à sa naissance, a été toute réparatrice d'esprit; non-seulement elle recueillit tout ce qu'elle put des membres dispersés de l'ancienne, et aussi des membres restants des anciennes Congrégations enseignantes, mais elle mit tout son soin à renouer cet ensemble de traditions littéraires et morales qui se personnifiait dans le nom de Rollin. Tout ce côté réparateur, et par où l'on s'appliquait à replanter plutôt que de bâtir (ce qui vaut bien mieux en matière d'institutions), nous est très-sensible dans l'œuvre universitaire par l'influence de M. de Mussy à l'origine, par l'esprit qu'il y porta et qu'il ne cessa d'y entretenir dans sa ligne profondeet modeste. M. Guizot, qui le rencontra encore dans le Conseil royal de l'Instruction publique en 1832, l'a nommé avec estime, en compagnie des autres membres du Conseil, à un endroit de ses Mémoires; il aurait pu le nommer ailleurs, et plus particulièrement à la page où il est dit1 : «C'était aussi une administration sincèrement et sérieusement préoccupée des droits et des intérêts religieux. Si les Chrétiens ennemis de l'Université s'étaient reportés à son origine, si l'état dans lequel elle avait alors trouvé l'Instruction publique avait été replacé devant leurs yeux, s'ils s'étaient rappelé tout ce qu'elle avait fait pour ramener à la religion les générations naissantes, toutes les luttes qu'elle avait soutenues, tous les obstacles qu'elle avait surmontés dans ce dessein; s'ils avaient été obligés de mesurer eux-mêmes la distance entre le point de départ de l'Université dans les voies chrétiennes en 1808, et le point où elle était arrivée en 1830, ils auraient, j'ose le dire, ressenti dans leur cœur quelque embarras à ne tenir aucun compte de tous ces faits, de faits si nombreux et si clairs. » Et M. Guizot cite les noms des principaux chefs de l'Université qui se sont succédé, M. de Fontanes, le cardinal de Bausset, M. Royer-Collard, M. Cuvier, l'abbé Frayssinous : mais parmi les secondaires, au premier rang était M. de Mussy, l'organe précisément le plus fidèle, l'expression la plus directe peut-être et la plus pure de cet esprit de modération et de réparation pieuse autant qu'éclairée. - Ami des innovations sages, il prit une part très-active à l'introduction et à l'organisation de l'enseignement historique dans les Colléges en 1818; nos premiers maîtres, MM. Cayx, Ra gon, Poirson, lui avaient conservé bien de la reconnaissance pour l'intérêt avec lequel il avait suivi et encouragé leurs premiers efforts. Il avait même un goût particulier, un faible pour ce talent brillant et si gros d'avenir, M. Michelet, - M. Michelet, il est vrai, avant ses grands et derniers crimes.

1 Mémoires pour servir à l'Histoire de mon Temps, tome III, page 90. ↩

II