Fragment de lettre (suite 3)
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Poser une telle question, c'est y répondre. Il n'avait certes ni la patience, ni la dextérité, ni le ménagement et la souplesse, cette suite de petites choses qui sont souvent la condition des grandes et qui les rendent possibles. Premier ministre avec l'un ou l'autre des deux rois avec qui il eût fallu s'entendre et compter, on ne se figure pas qu'il ait pu y tenir longtemps; il serait arrivé un matin quelque aventure. « M. de Chateaubriand aime les crises, » disait M. Canning.
En un mot, M. de Chateaubriand comprenait assurément et la Restauration, et ce qu'elle apportait et ce qui lui manquait, et la société nouvelle ; il avait assez de supériorité d'esprit pour tout comprendre; mais il ne comprenait tout cela que par saillies, par illuminations et successivement : il ne parut si bien embrasser tout d'abord la Charte que parce qu'il voulait s'en faire une arme contre des ministres fort incomplets, mais plus d'accord que lui cependant avec l'esprit de la Charte : plus tard il n'entra si bien dans l'esprit des générations assaillantes que parce qu'il avait rompu au fond avec son goût pour la Légitimité, et qu'il ne s'en souciait plus. Il ne recommença à s'en soucier que quand elle fut par terre.
De tout cela je conclus que Chateaubriand était bien loin d'être le ministre principal qui eût rendu la Restauration viable et possible; ce n'était pas un homme d'État ni un vrai politique, bien que ce fût un publiciste des plus brillants; c'était un homme de Lettres passé à la politique, un poëte désœuvré et dégoûté que la politique avait débauché sous les plus beaux prétextes. Et comment ne s'y fût-il point laissé prendre ? Il se sentait le goût de la polémique; il avait l'instinct et le don de l'à-propos. Il avait le glaive en main, et l'art de s'en servir; le carquois tout plein de flèches retentissantes, et l'art de les lancer : on résiste difficilement à ses talents.
Il mourut en se flattant, d'ailleurs, d'avoir été méconnu par tout un grand côté de lui-même; il crut que son génie littéraire avait nui à la destinée de son génie politique. « Richelieu, a-t-il écrit quelque part, dont le génie, heureusement pour lui, n'était deviné de personne, est fait secrétaire d'État par la protection du maréchal d'Ancre. » Lui, il avait été deviné, c'était son malheur; sa première gloire littéraire le dénonçait à tous ; on le craignait, on était en garde : ainsi s'expliquait-il ses échecs, et les piéges où il avait donné dans le cours si accidenté de sa seconde carrière; l'amour-propre est ingénieux à se déguiser ses disgrâces ; - et c'est ainsi qu'il ne put être le Richelieu, pilote de la Restauration et sauveur de la Légitimité.
J'ai dit que les deux moitiés de Chateaubriand politique, la moitié ultra-royaliste d'avant 1824, et la moite libérale depuis 1824, ne se rejoignent pas. On m'a répondu, et il a répondu lui-même qu'elles se rejoignent suffisamment, moyennant sa doctrine de l'entière liberté de la Presse qu'il a professée dans ces deux moitiés de sa carrière, et qui en fait comme le trait d'union. Je le sais bien. Il a été d'accord avec lui-même en cela, - non dans le but, mais dans le moyen. Usant merveilleusement et à la française de ce redoutable instrument d'action, il a longtemps prétendu qu'en laissant tout dire et imprimer, sauf une forte pénalité de répression, on aurait une France royaliste, une Chambre royaliste, un ministère royaliste. Il écrivait, même en 1828, cette phrase : « C'est par la liberté de la Presse que les droits des citoyens sont conservés, que justice est faite à chacun selon son mérite; c'est la liberté de la Presse, quoi qu'on en puisse dire, qui, à l'époque de la société où nous vivons, est le plus ferme appui du Trône et de l'Autel. » Il écrivait encore : « Si cette liberté avait existé sous nos premières Assemblées, Louis XVI n'aurait pas péri. » C'est être bien osé, que de savoir si bien, dans une pareille tempête, ce qui serait sorti des flots, en les supposant, s'il est possible, encore plus déchaînés. Il a rassemblé tout ce qui se peut dire en faveur de cette liberté dans le Discours qu'il devait prononcer à la Chambre des Pairs, en 1827, sur la loi relative à la police de la Presse. Il n'était pas resté au pouvoir assez longtemps pour être mis directement à l'épreuve. Avant d'y arriver, en 1820, il écrivait : « Des hommes d'État, amis de l'ordre, sans avoir recours à des mesures d'exception toujours odieuses, auraient bientôt trouvé le moyen d'arrêter ce débordement d'écrits impies, séditieux et calomniateurs. Mettez à la tête du ministère une vertu active et vigoureuse, et vous verrez s'évanouir devant elle l'audacieuse lâcheté du crime. » Il ne nous dit pas le moyen qu'aurait employé cette vertu, et le bouclier de Méduse dont elle se serait armée. Il tomba lui-même du pouvoir avant que ses collègues eussent essayé des mesures d'exception qui le révoltaient. Il les aurait repoussées toujours. Adversaire loyal, et plus sûr même aux adversaires qu'aux amis, aimant les coups d'épée, sachant les rendre au centuple à la face du soleil, c'était un magnifique duelliste de plume, un paladin que tentaient les hasards de la. lice; il croyait, comme Roland à Ronceveaux, qu'il suffirait seul, au besoin, à pourfendre toute l'armée des infidèles, et qu'il n'en serait jamais réduit à sonner du cor d'ivoire pour appeler le vieux Charlemagne à son secours. Cette question de la liberté de la Presse, qui est si délicate, si impossible à traiter en France, soit que cette liberté triomphe, soit qu'elle pâtisse, et qui, dans tous les cas, ne se traiterait que devant des juges du camp intéressés, il l'entendait à la française, brillamment, populairement, en faisant appel à tous les échos, en ne doutant jamais de l'issue. Et puis, une fois lié et voué à une profession de foi éclatante, il était homme à dire : « Périsse ma cause, périsse le vaisseau lui-mème et toute la machine, plutôt qu'un principe ! »
C'était un grand journaliste que Chateaubriand1.
1 Des articles polémiques de Chateaubriand, lisez ceux qu'il écrivait dans les Débats contre le ministère Villèle, et qu'il a recueillis au tome XXVI de ses Œuvres complètes. « Voulez-vous réussir dans le gouvernement des Etats, étudiez le génie des peuples : pour toute science, favorisez ce génie... » C'est ainsi qu'il déclarait vivement, qu'il entamait cette guerre alerte et cruelle (juin 1824), piquant l'adversaire au vif, l'insultant pour ce qu'il n'a pas, et faisant, à tout coup, appel à l'honneur, « qui est, disait-il, l'esprit public de la France. » Ces articles sont de petits chefs-d'œuvre ; mais de la politique de Chateaubriand, il ne faut guère relire que cela. ↩
Retiré de la lice, il jugeait tout autrement des résultats de cette liberté, et ne semblait plus croire que la vérité y gagnât en définitive, mais plutôt le contraire. En avril 1846, calomnié dans un article du National, au sujet d'un prétendu Traité secret conclu à Vérone, il disait à M. de Marcellus, qui venait l'en entretenir, et qui était d'avis de publier une Réfutation détaillée : « En vérité, mon cher ami, je ne sais trop que vous conseiller... Faites ou ne faites pas, je vous en laisse entièrement le maître. Quant à moi, je ne dirai plus rien, et voici pourquoi. Vous aurez beau préciser, citer, rapprocher les dates, entasser des montagnes de négations,
Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa,
on ne vous croira pas plus qu'on ne m'a cru, ou, pour m'exprimer mieux, on nous croira l'un et l'autre, mais l'on dira tout le contraire... Il y a tant de gens qui n'ont jamais lu dans l'histoire que ce qu'ils voulaient y lire !... Je sens d'ailleurs que, tout innocent que je suis, les Journaux sur ce point, comme sur tant d'autres, auront toujours raison de moi et de ma candeur. J'aime donc mieux me rendre tout de suite et passer condamnation... Je vous le déclare, s'ils m'accusaient d'avoir assassiné mon père, je n'essayerais pas de le nier aujourd'hui, parce que demain ils me démontreraient, de quelque façon, que je me suis défait de ma mère aussi, et, sur ma seconde protestation, ils feraient entrevoir, en outre, que j'ai bien un peu guillotiné M. de Malesherbes... Misérables musiciens! qui torturent un instrument admirable pour en tirer des sons aigres et faux, au lieu de lui faire rendre de divins accords !... »
Cet instrument admirable est évidemment dans sa pensée la liberté de la Presse, dont on peut jouer, en effet, bien ou mal, et qui n'est qu'un instrument. Et sur ce que M. de Marcellus-lui représentait qu'une calomnie peut à la fin prendre racine, qu'un mensonge n'est pas plutôt répété deux ou trois fois qu'il devient vérité : « Eh! que m'importe ! mon cher ami, répliquait-il, croiriez-vous donc aussi à l'impartialité de l'histoire? Vous ne voulez pas voir comme on l'écrit de votre temps. Je suppose que, cédant, - vous, à votre susceptibilité que j'admire, - et moi, à l'influence de votre exemple, nous allions l'un et l'autre aujourd'hui nier, avec serment, si vous voulez, ce qui, à mon sens, en vaut si peu la peine; voici ce qui va arriver. Demain tous les Journaux riposteront à nos démentis. Deux ou trois battront des mains, je vous l'accorde; mais comme ils sont nôtres, ils sont dès lors récusés. Parmi le reste, les plus impolis diront : Ils nient, donc c'est vrai; les plus rusés commenteront l'adage : Tout mauvais cas est niable ; quelques-uns amplifieront ceci : S'il ne l'a fait, il était bien capable de le faire. Plusieurs se croyant en voix, chanteront sur un air à eux :
Si ce n'est lui, c'est donc son frère.
Il n'en a point. - C'est donc quelqu'un des siens... »
Comment concilier ce mépris final de la Presse et de la mauvaise foi irrémédiable qui en corromprait, selon lui, les jugements, avec son ancienne opinion, si intrépidement confiante, qu'il suffit de tout laisser imprimer pour que le bon droit surnage? Ceux qui tiennent pour la théorie première de M. de Chateaubriand sont libres de supposer que, dans cette conversation de 1846, il cédait à l'affaiblissement de l'âge, et qu'il baissait.
La Correspondance de M. de Chateaubriand avec M. Bertin l'aîné a été détruite par M. Armand Bertin à la suite des événements de Février 1848 : c'est fort à regretter. Cette Correspondance, fût-elle de nature à n'être jamais publiée in extenso, aurait pu fournir un jour des éclaircissements curieux sur les sentiments politiques successifs de M. de Chateaubriand, sur ses revirements soudains et ses tumultes de passion aux heures critiques; au point de vue littéraire qui est préférablement le nôtre, elle eût appris à mieux apprécier Chateaubriand journaliste. On y aurait pu surprendre le secret de cette perfection, de cette irréprochabilité classique qu'on remarque dans ses articles du Journal des Débats, et qui tenait uniquement peut-être à ce que l'auteur, après les avoir écrits, ne les revoyait pas, et qu'il laissait M. Bertin maître absolu d'y corriger, d'y effacer ce qu'il jugerait à propos, ou même de les supprimer tout à fait. Cet homme de grand sens, en usant même discrètement de ce droit (et je sais qu'il en usait), dut rendre ainsi au bon goût plus d'un service dont la réputation de son ami a profite.
A l'étranger, M. de Chateaubriand est médiocrement goûté et perd beaucoup : ses défauts choquent; ce côté vaniteux qu'il a au suprême degré, et qui nous froisse moins parce qu'il est aussi le nôtre, offense tout d'abord et crève les yeux; beaucoup de ses qualités, toutes françaises et d'écrivain, échappent nécessairement; cette magie, qui n'est que dans les syllabes, a fui. Il a besoin, pour paraître grand, de son cadre qui est la France, - la brillante, la vaine, la folle et douce France.
Un des hommes d'État les plus considérables de la Monarchie autrichienne, M. de Fiquelmont, parlant des Mémoires de Chateaubriand, a dit :
« M. de Chateaubriand a dit que sa vie avait eu trois buts différents : « 1º Il a voulu découvrir un passage au Pôle nord; c'est sa vie de voyageur ;
« 2° Il a consacré les efforts de sa pensée au rétablissement du Catholicisme si fortement ébranlé; c'est sa vie d'auteur ;
« 3° Il a travaillé à fonder en France la Monarchie représentative; c'est sa vie politique.
« Il a fait des voyages sans arriver au but qu'il s'était proposé.
« Il a vu les principes du Christianisme s'affaiblir chaque jour davantage, et sa voix ne s'est si fort élevée que pour marquer davantage son impuissance.
« Il a vu la forme politique qu'il travaillait à établir en France ne donner que des troubles et des malheurs à sa patrie; il a vu la vieille race, l'objet de son culte, vouée à l'exil et au mépris des hommes.
« S'il se fait le héros de son odyssée pour nous montrer combien tous ses travaux ont élé stériles, s'il veut nous prouver par son exemple le néant des choses humaines, et combien l'homme est le jouet de forces qui lui sont supérieures, nous devons rendre justice à ce sentiment de morale et d'humilité chrétienne. Mais pourquoi se choisir en exemple? Qu'y a-t-il de si merveilleux dans la vie de M. de Chateaubriand? Les vicissitudes qu'il a éprouvées n'ont-elles pas été celles de tous les hommes ses contemporains? Il a marché à côté des événements, leur opposant souvent un très-beau et très-noble caractère. Voilà son titre de gloire comme homme, mais il n'a eu aucune influence sur ces événements. Simple soldat de l'honneur, ses compagnons ont été nombreux et sont plus modestes; s'il eût laissé aux autres le soin de le louer, on lui aurait fait meilleure part; car ce n'est qu'à sa propre conscience qu'il faut parler de soi.
« M. de Chateaubriand a traité sa vie comme un poëme; l'inspiration ne le quitte pas ; il a du génie, il en a toujours ; mais c'est le génie de l'amour-propre qui n'a pour l'homme que des regards intérieurs. Il ne voit pas juste autour de lui; il a deux mesures : la plus haute est pour lui. Il sait, en habile écrivain, faire valoir les contrastes de sa vie. Ainsi, après avoir raconté les misères du jeune émigré en Angleterre, il annonce tout à coup, et sans dire le temps qu'il a fallu pour opérer la métamorphose : « M. le vicomte de Chateaubriand, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté très-chrétienne, etc., etc. » Mais ceci n'est que du fracas de style ; c'est de l'artifice d'auteur. Qu'y a-t-il donc d'extraordinaire dans ce fait; qu'y a-t-il d'étonnant dans ce changement de fortune ? Comment s'étonner aujourd'hui de sa propre destinée, d'une destinée quelconque? et comment oser la produire à l'admiration et à l'instruction des hommes?
« Un simple gentilhomme corse, lieutenant d'artillerie, a signé comme Empereur des Français des décrets impériaux datés de Moscou : cet homme est mort sur un rocher perdu dans l'Océan. Il a fait monter et descendre avec lui des millions d'hommes ; il a brisé des trônes, il a pris et donné des couronnes. Et c'est au milieu de cet im mense mouvement de gloire et d'infortune qu'on ose citer une destinée particulière!
« Il y avait à Marseille une fille de négociant' ; elle était jeune, riche et jolie. Un capitaine d'artillerie, pauvre et jeune, la demande en
Mie Clary.
mariage ; la famille tient conseil. Son frère aîné avait épousé la sœur aînée, c'est assez. Ce second parti n'est pas trouvé sortable; le jeune homme est refusé. Un autre militaire, aussi jeune, aussi pauvre, mais plus beau, plus insinuant, se présente ; il plaît, il est accepté : le premier était Napoléon, le second Charles-Jean. Cette fille de marchand pouvait être impératrice; elle n'est que reine. Et M. de Chateaubriand s'étonne de se trouver ambassadeur au bout de quarante ans de mouvement et d'agitation, il s'étonne d'avoir parlé aux rois, aux empereurs, d'avoir assisté à des congrès, d'avoir signé des traités! Tant d'autres hommes l'ont fait avant lui, avec lui, autour de lui, que ce fait seul n'est encore qu'une destinée commune1...
1 En général, M. de Chateaubriand a cette illusion de croire que toutes les choses qui arrivent à d'autres hommes ne sont faites que pour lui seul : « Ne prenez point modèle sur moi, mon cher ami, disait-il un jour à M. de Marcellus ; car je ne ressemble à personne. Ma destinée n'a rien de commun avec les autres destinées. Je vais toujours seul, je ne sais où... Je ne suis point un homme comme un autre. Ce que vous avez vu de ma vie doit vous le démontrer... Il ne faut donc pas me juger comme un autre individu, mais plutôt comme une âme en dehors de la société. » (Chateaubriand et son Temps, 1859, page 383.). ↩
« Mais enfin, il est le maître de son histoire, elle est à lui, il peut en faire ce qu'il veut, l'estimer à la valeur qui lui convient, c'est son bien ; à lui ses œuvres et ses récits; à nous le droit de les juger. Nous avons plus que le droit, nous en avons le devoir, car il a fait du mal. Il a remué les esprits, mais sans savoir les conduire; il a créé du mouvement sans direction fixe ; il a fait du bruit, il a acquis de la célébrité, mais la célébrité n'est pas de la gloire, de la véritable gloire. Ce n'est pas de l'homme littéraire que j'aurais la hardiesse de parler, mais de l'homme politique tel qu'il a voulu l'être. M. de Chateaubriand a su longtemps cacher les erreurs de son esprit sous des fleurs qu'il savait toujours jeter à pleines mains, riches de fraîcheur et de couleur ; le poëte cache l'homme, et l'homme était faible ; car personne plus que lui n'avait mangé de ce fruit que porte l'arbre de la Science du bien et du mal...
« Il a l'orgueil qui fait tomber, et ses pensées d'Outre-tombe en sont pleines. Il n'y a rien de radieux et de doux dans son espérance. Assis sur des ruines, il chante les misères du cœur; il raconte celles du monde ; et, comme un prophète de la vieille Loi, il n'élève la voix que pour en prédire de plus grandes encore. Chateaubriand cherche des suffrages ; sa phrase est ambitieuse comme son caractère ; il veut régner; n'ayant pas de sceptre, il veut en faire un de sa plume... Faites une révolution, disait-il, donnez-moi une plume et du papier, et dans un an, je rétablirai les Bourbons sur leur trône. - La révolution est faite, le trône qu'il voulait servir est renverse; on lui laisse sa plume, elle est libre, plus libre que jamais, et les Bourbons exiles pleurent sans doute, comme une de leurs fautes, la confiance qu'ils lui avaient donnée. »
Rien n'est plus vain que de prétendre recomposer l'histoire et la refaire autre qu'elle n'a été; il ne l'est pas moins sans doute de vouloir refaire et redresser, après coup, la vie des hommes célèbres : je ne me l'interdirai cependant point pour Chateaubriand; ce sera une dernière manière de le juger et de faire mieux sentir ce qu'il n'a pas été, en n'ayant l'air que de vouloir montrer ce qu'il aurait pu être. La vue du lecteur gagnera à cette confrontation, et le portrait achèvera de se dessiner par le contraste.
L'ordre littéraire et poétique est supérieur, selon moi, comme région habituelle où réside et respire l'esprit, à l'ordre politique1. Chateaubriand a donc dérogé réellement à son ordre naturel et à son rôle, en se livrant si éperdûment, corps et âme, aux passions et aux luttes politiques, lui né pour une autre vie, doué d'autres dons, les ayant assez hautement déclarés par d'immortels ouvrages, et qui n'était pas destiné d'ailleurs à être souverain dans cette voie des intérêts et des enthousiasmes vulgaires. Souverain et maître, il n'était pas trempé pour l'être en cela; il n'avait pas ce qu'il faut de froideur, de ruse, de patience, d'ambition positive et de tous les jours, d'estomac à l'épreuve des dégoûts, de tête à l'abri des coups de soleil, pour être un conducteur de peuples; il ne pouvait être que combattant et meneur, un brillant athlète de plus : il n'y manque jamais.
1 Entendons-nous bien : je ne prétends pas, ce qui serait ridicule, que les hommes littéraires soient supérieurs aux hommes politiques ; je ne prétends pas qu'ils s'occupent de choses plus importantes : il n'y a rien de plus important pour la société que de subsister et d'être convenablement gouvernée. Je veux dire seulement qu'ils s'occupent de choses plus innocentes." ↩
Aussi, après les Martyrs et l'Itinéraire, après le Dernier Abencérage, je me le figure retiré dans sa Vallée-aux-Loups, y écrivant ses Mémoires, les composant avec lenteur, discrétion, fidélité et charme, et pressentant très-nettement, dans un avenir prochain, l'immense chute, le grand changement social qui se préparait; non pas indifférent, mais non pas non plug conspirant, comme il le fit dès les derniers mois de 1813; n'ayant pas l'idée de ce pamphlet incendiaire et révoltant par lequel il fit chorus avec ceux qui tirèrent la corde à la statue de la Colonne Vendôme. Ces hommes étaient des énergumènes, quelques-uns de vrais sots, dont l'active et nuisible nullité s'est depuis prodiguée et étalée en bien des sens. C'était déchoir, pour M. de Chateaubriand, que de se mettre de leur groupe et de leur bande en avril 1814. Royaliste d'ailleurs, monarchien comme il l'était, je le conçois dans le courant de cette même année frappé de tous les contre-sens, de toutes les inepties irritantes auxquelles il assistait, du fait de ses amis, et publiant quelque brochure politique pour les rappeler à la sagesse, à la prudence. Lui qui n'était pas un émigré rentrant d'hier, qui était redevenu Français depuis quatorze ans, il connaissait bien la France; il pouvait renseigner ceux de son parti et de sa couleur, inutilement, je le crois bien, mais honorablement.
Je le conçois encore, après 1816, - et sans être allé à Gand en 1815, - essayant de redonner le ton juste à ces mèmes hommes de son parti ou de sa cause, mais non point se jetant à corps perdu avec eux dans la mêlée : il serait resté encore dans sa Vallée et sur sa colline. Il lui eût été difficile d'éviter la Pairie; il l'eût acceptée, mais en réservant la meilleure part de son temps et de lui-même à l'achèvement de quelque ouvrage de longue et forte application, qui l'eût maintenu dans l'équilibre moral et la sérénité.
Dès que le mouvement littéraire de la Restauration se prononça (et il se prononça de bonne heure), il serait allé à M. de Chateaubriand comme à son chef, à son inspirateur naturel et à son promoteur : et lui, au lieu de l'accueillir avec humeur et impatience, il l'aurait favorisé, il y aurait souri. Il aurait lu les Méditations poétiques de Lamartine, non point parce qu'on les jeta un jour dans sa voiture par une sorte de stratagème, mais avec intérêt et avec la droiture d'un maître qu, jouit de voir s'élever un disciple à la fois ressemblant et différent. Plein d'expérience et consulté, il eût conseillé les novateurs; il eût été écouté à coup sûr. La tradition moderne se serait établie par lui, et par lui se serait nouée à l'ancienne; classique à la fois et romantique, lui seul avait crédit et caractère pour cela. Au lieu de mépriser et d'affecter d'ignorer ses grands émules ou devanciers d'outre-Manche et d'outre-Rhin, il eût pris plaisir à s'en informer, à les mieux connaître : il n'eût point prononcé avec un accent sarcastique le nom de Byron, en se détournant, comme il fit un jour à la vue de son buste; il l'aurait lu, ce qu'il est douteux (ô honte!) qu'il ait jamais fait. Il n'eût point écrit cette chose ridicule : « A peine Dupaty avait quitté l'Italie, que Gœthe vint le remplacer. » Car c'est encore plus fort et plus monstrueux que si l'on disait dans une histoire de la Littérature française : « A peine Dorât s'éteignait-il, que parut Chateaubriand.i Il eût été le premier à profiter de la libre communication intellectuelle ouverte en ces années pour élargir ses horizons un peu trop circonscrits littérairement, trop purement romains et gallo-romains. Il n'eût pas attendu la fin de 1830 pour faire sa distribution calculée, intéressée et médiocrement sincère, de témoignages et récompenses, de satisfecit, aux différents chefs des jeunes écoles, déjà produits en dehors de lui; mais de bonne heure et dès 1819, il les eût connus et suivis du regard, ce qui valait mieux que de les louer en bloc après coup, pour se mettre en règle avec eux. Il eût accueilli, redressé par des conversations bienveillantes et autorisées ces jeunes et fervents admirateurs qui vinrent à lui malgré tout, et qui y seraient venus beaucoup plus tôt sans les barrières et les balustrades ultra-monarchiques dont il s'entoura. Il n'eût point fait la part la plus injuste et la plus maussade à ceux précisément qui avaient avec lui le plus d'affinités, et qui lui témoignaient le plus de sympathie, le plus de piété poétique; grâce à cette paternité avouée d'eux, et que lui seul était disposé à renier, il avait qualité et moyen pour influer sur leur avenir et sur leurs œuvres par ses conseils, par ses exemples. Je dis ses exemples, car certes, au sein de cette vie où la politique ne lui aurait dicté qu'un ou deux beaux discours par an, il aurait eu tout le loisir de composer encore quelque grand et bel ouvrage (le plus puissant des conseils pour ses jeunes neveux), - soit quelque partie considérable, quelque période entière d'Histoire de F'rance dignement traitée, au lieu des fragments informes qu'il a laissés tomber de son portefeuille, - soit quelque écrit de haute critique littéraire comparée, un véritable Essai sur la Littérature et la Poésie anglaise, au lieu de l'incomplet et incohérent farrago qu'il a donné plus tard sous ce titre. Enfin, il n'aurait eu garde de songer jamais à devenir ministre, ni même ambassadeur (une ambassade ne lui ayant jamais paru qu'un couloir pour le cabinet des Affaires étrangères) ; mais il serait devenu de plus en plus, simplement et nécessairement, le père et l'oracle de notre jeune Littérature, le Pater Oceanus de toutes les sources et des ruisseaux modernes, penché sur son urne avec mélancolie, mais avec bienveillance, comprenant véritablement son temps et toutes les études qui y affluent ou qui en dérivent, sans l'insulter à tout moment pour le flatter ensuite, et sans l'exalter pour le ravaler l'instant d'après.
C'eût été là un emploi plus estimable, plus digne assurément d'une intelligence vouée et consacrée à l'Art, que d'échauffer, de monter les têtes, et, en suivant le flot qu'on croit conduire, d'agiter les peuples.
C'est alors que nul n'aurait pu lui reprocher ses liaisons avec les hommes de partis divers, qui seraient insensiblement venus à lui de tous les camps, et qu'il eût doucement dominés sans avoir à briser avec son passé, avec ses œuvres, et avec ses paroles gravées dans toutes les mémoires.
Les pronostics politiques auxquels il excellait, dégagés alors aussi de la personnalité et de l'humeur qui en corrompaient le sens, n'auraient point perdu le caractère qu'ils devaient avoir, et n'auraient paru que ce qu'ils étaient souvent au fond : les vues élevées d'un esprit qui a des ailes, et non des boutades, des menaces ou des vengeances.
Il n'eût certes point continué de siéger sous Louis-Philippe, et sous ce régime d'expédients, lequel, bien qu'utile peut-être et commandé sans doute par les circonstances, n'allait point avec la netteté de ses lignes et avec la pureté de son symbole; mais, en se retirant, il ne se fut point fait un chef de parti, un Vendéen posthume et inconséquent; il n'eût lancé ni la foudre ni la fange; il eût souhaité encore bonne fortune au Génie un peu voilé de la France; et, de plus en plus calme et méditatif, il eût accepté, sans le maudire comme il l'a fait, cet avenir démocratique imminent, mais capable encore, à le bien prendre, de sciences, de lettres, d'humanité et de toutes les sortes de gloires. L'imagination outrée de mécomptes ne se fût point gendarmée une dernière fois contre la raison. L'auteur désabusé de l'Essai sur les Révolutions aurait reparu peu à peu sous l'auteur vieillissant du Génie du Christianisme, mais sans les contrastes violents, sans ces disparates où perçait l'humeur morose. Il n'aurait rien eu de l'ambitieux trompé et dépité, et n'aurait fait que nous offrir une figure de Gœthe à la française, moins froide, plus animée dans sa majesté de patriarche, avec un nuage touchant de tristesse, avec des retours d'éclairs de jeunesse dans les yeux, - un Gœthe-René, se ressouvenant et faisant ressouvenir de son Werther. Et ses Mémoires, moins amers, et non sans cesse refaits selon les arrangements de salon ou les lubies de chaque jour, n'auraient paru qu'à vingt ou vingt-cinq ans de là, après un juste intervalle de silence sur la tombe.