Conclusion. Influence de M. de Chateaubriand sur son époque, - Comme homme d'état , - Comme voyageur, - Comme poète
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Sabey, que por mercè da divindade,
Este jardin canoro se assegura
Con o muro immortal de eternidade.
« Sachez que, par une grâce de la divi-
nité, ce jardin musical est rendu inviolable
par le mur immortel de l'éternité. »
DONA VIOLANTE DO CEO, Religieuse
portugaise.
L'astre de M. de Chateaubriand a présidé aux développemens de son siècle sous trois phases différentes ; c'est quelque chose de merveilleux que cette capacité se triplant dans ses profusions de lumières, et nous montrant, parfois tour à tour, parfois simultanément, l'homme d'état, le voyageur, le poète.
M. de Chateaubriand considéré comme homme
d'état.
Son rôle d'homme d'état n'est pas le plus captivant, cependant c'est celui qui l'a le plus recommandé à l'attention publique.
A dater de 1814, M. de Chateaubriand se dessine mieux : publiciste et homme d'état, c'est tout un aujourd'hui. Si le secrétaire de la république de Florence écrivait le traité du Prince, c'était par superfétation. Oxenstiern laissait Grotius et Puffendorf discuter les titres du genre humain dans leurs cabinets. Le cardinal Dubois n'écrivait pas l'Esprit des Lois, ni le due de Lerme le traité du régicide de Mariana. Mais nous sommes des liseurs infatigables ; la plume joue un grand rôle; c'est par le droit de la plume que M. de Chateaubriand trôna dans un coin des affaires publiques.
Une fois proclamé par l'esprit de faction, il renonça aux lettres proprement dites ; l'ambition d'un portefeuille s'empara de lui, le maitrisa, le domina, le mena pieds et poings liés dans les cours, lui attira des sympathies, des animosités, des calomniateurs, des adulateurs, des amis dévoués, des adversaires implacables ; mais ceux-ci étaient les plus bruyans.
Nous ne sortirons pas de nos principes d'impartialité, même en résumant sa vie publique. C'est un légitimiste, peu nous importe ; nous n'en dirons pas moins que, malgré les palinodies et les variations que l'on se plaît à personnaliser en lui, il est de fait qu'à bien prendre les choses il a eu plus de fixité que l'on ne veut en convenir. Sans doute, il y a loin des couleurs qu'il a portées à la tête de l'ultracisme de 1816 à 1820, à celles dont il se décora durant sa période libérale; mais que sont ces transcolorations auprès de celles de beaucoup de caméléons haut placés dans l'estime publique? et ont-ils à citer des actes de courage politique comme notre écrivain ?
Prôneur des enfans de saint Louis dès l'empire, il s'attache à eux à leur rentrée, il les suit à Gand ; il embrasse la Charte et ses conséquences comme l'arche d'alliance de la restauration et des Français, il la recommande toujours et sans cesse : même durant le plus haut apogée de son ultracisme, la Monarchie selon la Charte dépose en faveur de ses principes. Mettons à part les petites taquineries de portefeuille, les jalousies, les rancunes diplomatiques, toujours est-il qu'il déconseilla la guerre de la Péninsule, et travailla à la reconnaissance des colonies espagnoles ; il se déchaîna avec une vigueur d'athlète contre la loi d'amour; puis sa polémique se reposa dans l'accomplissement de la Charte sous M. de Martignac. Enfin, depuis la révolution de 1830, il prêche le retour des anciens Bourbons, comme les princes les mieux enracinés dans le sol français pour pouvoir supporter sans encombre les tempêtes du gouvernement représentatif et de la presse.
Qui plus que lui a fait preuve de courage, de désintéressement? A-t-on vu sous l'empire beaucoup de démissions? a-t-on beaucoup usé de ce genre de réprimandes? Qui a fait de ces leçons-là au meurtrier du duc d'Enghien ? Qui a gourmandé le despote? M. de Chateaubriand seul.
Et depuis quarante ans que nous nous sommes mis à faire et défaire des excellences, combien sont-elles sorties pauvres du maniement des deniers publics? Toujours, sous le directoire, comme sous l'empire et les restaurations, toujours le primo mihi, axiome saint, sacré, incontesté. Je ne connais que M. de Chateaubriand qui vende sa bibliothèque pour vivre, au sortir de son ministère.
Et des heureux de juillet, combien en connaissez-vous assez purs, assez désinfectés de simonie, assez affranchis du joug de Mammon, pour jeter la pierre au champion de la légitimité? On le sait, ces libéraux qui se sont fait si long-temps porter par le peuple, ces chefs de parti si jaloux d'emplois fastueux quand ils jouaient l'amour des prolétaires, se sont fait escompter leur patriotisme à beaux deniers comptans, et cela par centaines de mille francs. Faut-il vous les nommer ces meneurs, ces illustres d'entre les deux cent vingt-un, qui ont pris à la Caisse d'épargne, qui ont pris à la Banque de France, qui ont pris dans le trésor public, pour arranger leurs affaires? Louis - Philippe a été obligé de donner part des bénéfices de su bonne affaire à ses compères, en espères sonnantes ; si nous les connaissons, c'est que M. Audry de Puyraveau s'est dépité de n'avoir pas une assez forte portion du gâteau, et a donné le tarif des copartageans. Hé bien! dans ce temps-là notre vicomte s'entête pour une vétille, pour un rien, messieurs, un véritable rien, pour un serment Oui, il refuse un serment dans ces temps-ci où vous en prêtez des quinzaine.
Oui, la vie politique de M. de Chateaubriand est semée de beaux traits, et, comme je l'ai dit, c'est sa partie la moins radieuse.
C'est qu'il n'y avait rien d'entraînant dans la cause à laquelle il s'est dévoué. Oh ! si avec de si inépuisables ressources de génie, si avec d'aussi étincelantes foudres de style, il avait recommandé, soutenu, célébré la république! si même, Memnon de Napoléon, son âme avait retenti de mélodieuses trépidations sous les rayons de cet astre! ou bien, si comme Wilberforce, Canning, Mac-Intosh, Jefferson, Washington, Benjamin Constant, Foy, Mirabeau, il avait participé à cet enchantement du progrès , à cette magie de tout ce qui marche, accomplît ses destinées! Oh ! alors, soyez-en sûr, on lui passerait bien de petites irrégularités politiques, l'on n'évoquerait pas minutieusement son passé pour trouver à tout coup des points contradictoires. Oh! alors on lui tiendrait compte de ses beaux dévouemens, de ses démissions, de ses refus de serment; il serait l'homme du siècle; il en serait la Washington, le Guillaume-Tell; il en serait plus que le Lafayette, car Lalayette n'a pas l'auréole littéraire.
Comme voyageur.
Marco-Polo, Tavernier, Volney, Cook, une infinité d'hommes marquans ont voyagé et écrit; mais M. de Chateaubriand dépasse tout cela.
Le mot est écrit, je ne m'en dédis pas. Sans doute l'explorateur du Meschacebé, le pèlerin du Jourdain, n'a pas accompli d'aussi grandes tâches que ce Vénitien qui traverse toute l'Asie, disparaît longues années, et revient nous révéler un immense empire avec les merveilles d'une civilisation vieille, lettrée, riche, dans l'extrême Orient, révélation que l'on traite de fable jusqu'au temps de l'arrivée des Portugais à Macao et à Kanton.
Il ne vaut pas non plus le navigateur infatigable qui, deux fois, va à la recherche des terres australes, nous dessine les archipels de la Polynésie, et meurt dans l'hémisphère boréal en prenant au revers la recherche de ce passage tant demandé par Heemskerke et Ryp.
Mais M. de Chateaubriand a rendu de plus signalés services par sa manière de nous initier à ses joies voyageuses. Qui connaît le Cathay de Marco Polo? qui a bien dans l'imagination la Nouvelle-Zélande de Cook, son Otaïti? Au lieu que les déserts de la Louisiane nous sont présens, ainsi que les mornes de la Palestine, le Taygète, le Ménalaïon de la Morée. Nous savons que Volney, Savary, Tournefort, ont visité l'Orient; mais nous n'y avons voyagé qu'avec notre écrivain.
C'est qu'il sait colorier, avec les peintures recueillies sur place, un roman, une nouvelle, une épopée, broder sur un voyage l'intérêt d'une action, d'une fable, d'un drame; l'Espagne dans le Dernier des Abencerrages, le Mississipi dans A tala, l'Orient, la Grèce dans les Martyrs.
Il voit non seulement en poète, il voit en érudit, en archéologue. C'est un ami des arts dans la Grèce, non pas un Winkelmann fou d'antiquité, prêt à se crisper d'émotions devant une pierre mal taillée, pour peu qu'elle ait deux mille ans d'antiquité; c'est encore un historien achevé à Carthage, en Auvergne. Dans la Judée, il historiographie la conquête franke surtout; mais il a encore des lumières architecturales qui lui font voir une affinité de formes lou rde saules, entre le temple de Salomon et les pylônes, les propylées, les temples de Thèbes, de Denderah. L'admiration vulgaire qui, sur le dire des livres, confond dans une même louange les constructions vantées par la Bible, et le Parthenon, le temple d'Ephèse, se trouve redressée par notre voyageur; il vous fait faire distinction entre deux goûts sans rapports entre eux.
S'il avait suivi cette spécialité, c'est-à-dire si, comme Walter Scott, quis'est adonné exclusivement à l'exhumation de cette féodalité, patriotique avec Bruce, Douglas, batailleuse avec Richard-Cœur-de-Lion et Ivanhoé, courtisane avec Leycester; ou si, comme Eugène Sue, qui va nous poétiser l'histoire nautique de la France, il avait consacré sa vie à un genre monographique, à voir les pays étrangers et à les reproduire dans des œuvres aux formes dramatiques, il aurait sans doute accompli une belle carrière, il est vrai moins bruyante que celle qu'il suit, mais peut-être plus durable dans l'avenir; car cette loterie de trônes, de couronnes, de sceptres, tout cela ne retentira pas au delà d'un siècle. Dans cent ans on en jasera comme à présent de la guerre pour la succession d'Espagne.
Si avec ses lumières, ses études linguistiques, son imagination, avec son style, il avait visité cet Hindostan si quadrillé de pagodes, si prestigieux d'un passé dont le voile se soulève à peine un peu sur les enchantemens d'une nature abondante, féconde, pittoresque, large, harmonieuse, quelle Lalla Roock il aurait pu nous faire, lui qui aurait peint de visu! car n'oublions pas que Moore a dessiné son monde, asiatique dans les salons de Picadilly.
Ou bien, s'il avait fait choix de l'Egypte, surtout au moment où Champollion a fait parler ses stèles, ses monolithes, comme il nous aurait remis à neuf les Pharaons ! comme il eût fait revivre l'hiératique, la sainte Misraïm dans des drames-romans ! Voyez ce que Walter Scott a fait seulement avec l'Ecosse.
Et si c'était la Chine! s'il avait évoqué Confutzée et Boudha avec les dynasties impériales, si Cam Ili et ses persécutions contre les jésuites, si Gengis Kan avec son épée conquérante, avaient posé devant lui, et cela avec les magnificences de Pékin, avec la tour de porcelaine de Nankin, avec les jonques qui se croisent, légères et dorées, sur le Hoang-Ho, sur le canal impérial, avec ses ponts aux arches innombrables, avec ses pai-léou aux dômes vernissés, avec ses trainées de mandarins si cérémonieux qu'ils écrivaient pour toute réponse à Pierre-le-Grand : Legatus tuus multa rustice fecil.
Enfin ne fût-ce que le Mexique, que le Pérou, il y aurait plaisir à voir miroiter sur les époques confuses l'érudition et la poésie de M. de Chateaubriand, à le voir utiliser ce que M. de Humboldt a deviné des hiéroglyphes mexicains, recueillir ce que les moines, les curés espagnols, es missionnaires ont dit de Montezuma et de sa capitale, et de ses superstitions, et de ses idoles, et de ses corps de troupes, et de l'ordre social du temps, pour disposer tout cela autour de Fernand Cortez.
Au lieu que les Creecks, les Muscogulges ne sont pas assez intéressans pour nous ; ces gens-là ne jouent pas un rôle dans l'histoire du monde. D'un autre côté, la Grèce, la Judée sont trop connues; il n'y avait pas du nouveau à dire là-dessus.
Cependant, grâces soient toujours rendues à M. de Chateaubriand pour ce nouveau genre de littérature qu'il a prototypé avec tant d'éclat.
Comme poêle.
Que c'est triste chose de vivre dans une disette de croyance, de conviction ! rien de beau, de bon, de grand, sans cela. J'ai eu le malheur de ne pas voir, de ne pas toucher de mes mains la période de la chevalerie ni celle de l'effervescence républicaine en France. C'est que l'on croyait alors ; un enthousiasme bien compacte, bien arrêté, vous enveloppait, vous étreignait, on vivait de cet air-là ; on respirait cette énergie, cette persuasion forte dont l'analyse se gardait bien d'approcher, l'analyse avec sa loupe et son scalpel ! l'analyse, cette reine du monde actuel, qui vous déshabille les émotions, qui dissèque ces émotions, les étudie, les explique, les démontre avec le comment, le pourquoi!
D'un autre côté aussi on ne veut plus de la poésie de jadis ; Delille nous l'a usée. « Un ruisseau à présent, a dit M. Bodin je ne sais plus où, ne donne plus l'idée d'une Naïade endormie dans sa grotte; mais l'œil en cube avidement le courant pour savoir quelle roue il pourrait mouvoir. Un bois ne recèle plus ni Sylvains ni Dryades; à l'aspect d'une belle forêt on ne songe qu'aux débouchés, et l'on tombe contre elle en conspiration de coupe réglée. »
M. de Chateaubriand avait mission du ciel de régénérer la poésie ; cette mission, il l'eût rem - plie, et brillamment, et avec un durable succès, sans d'insidieuses circonstances qui lui firent prendre le change.
Une infinité de consciences furent froissées, beaucoup d'intérêts lésés par notre révolution accouchée avant terme : tout n'était pas prêt ; de là des regrets de monarchie et de religion. Bonaparte exploita admirablement bien les pre. miers, M. de Chateaubriand les seconds.
On avait poussé trop vite; il y avait donc reflux, réaction au commencement du dix-neuvième siècle, et ce reflux trompa M. de Chateaubriand qui prit le remous pour le courant du fleuve, et voulut fonder une nouvelle littérature sur un vieux système religieux : de là désaccord, de la beaucoup de génie jeté au vent; car les choses ayant repris leur cours, le Génie du Christianisme, si vivement senti au moment de la réaction consulaire, n'est plus, à mesure que la société vieillit, qu'elle accomplit la loi du désenchantement des choses passées, n'est plus resté qu'un monument de l'art de bien dire. Les retardataires y voient de la religion ; les gens essentiellement organisés pour la conception du beau y rencontrent toutes les profusions d'une imagination, toutes les largesses d'un fleuve abondant qui coule sans tenir compte de ses immenses inondations; mais dans ce livre aussi le penseur voit avec quelque douleur tout ce qu'aurait donné à une régénération de la muse française, de secours, d'exemples, de beautés, d'indications, un génie aussi éminent et surtout si novateur, malgré son attachement aux vieilleries.
Non, ce n'est pas dans la religion que M. de Chateaubriand devait Petremper la littérature; ce vieux sang ne pouvait, en remplaçant celui du vieil Eson, le rajeunir.
Nous avons le malheur d'être trop savans; mais n'importe, il est des enchantemens dans les lumières les plus avancées, il est des entrainemens pour les nations les plus métaphysiciennes. Hélas ! la poésie pour qu'elle se coordonnât à notre être actuel, M. de Chateaubriand devait la replacer à la tête des connaissances humaines; alors ses livres, à notre diapason, eussent duré long-temps, basés sur de solides fondemens, vivant dans toutes les âmes, s'emparant tout de suite de la partie la plus haute de notre intelligence, forçant au respect et à l'admiration , vade mecum enfin de tout homme.
Portons des regards sans prévention sur toutes les ères lettrées qui ont, çà et là, éclairé quelques points du globe : la poésie a toujours marché de pair aver les inventions, les découvertes, aver tous les progrès de l'esprit.
Homère, grand géographe, grand stratège, savait tout ce qu'il était possible de savoir, vraie encyclopédie pélasgique qu'il était. Demandez à Platon, il vous dira, dans son dialogue Lon, que les premiers généraux de son temps s'émerveillaient encore de la science de ses batailles ; en géographie ce qui témoigne de son autorité, c'est le holà mis par ses vers dans les contestations des états pour délimitation territoriale; en théologie, alors grande et importante étude, même supériorité; enfin les anatomistes ne trouvent rien à reprendre à ses descriptions de blessures. Le poème de la Théogonie et celui des Travaux et des Jours, déposent aussi de l'universalité d'Hésiode.
Dans une autre sphère des idées humaines, en Arabie, avant et après Mahomet, un Tantarani, un Nabéga, un Shanfari, un Ferdousi, résumaient en eux l'encyclopédie circonscrite de l'Hyemen, la généalogie, science de si haute importance aux yeux des tribus, l'histoire, le sabéisme; et le plus haut placé des lettrés du désert, Mahomet, quel œil d'aigle il avait porté dans les législations orientales! comme il avait butiné dans les codes de Moïse, de Zoroastre, de Jésus-Christ, pour parfaire son Musulman !
Puis renaquirent les lettres arabes à Bagdat, sous les kalifats des Abassides, et particulièrement sous ceux d'Al-Mamoum et d'Al-Raschid. La poésie, suivant sa destination première, s'adjugea toujours la suprématie en rassemblant en elle l'universalité des choses ; ainsi Al-F'ragan, Al-Merwasi, Al-Namari, Al-Gazel, Al-Assaker, Al-Farabi, dominaient toutes les sciences, astronomie, numismatique, antiquités, histoire, géographie. Aben-al-Béithar, comme M. de Chateaubriand, voyagea une partie de sa vie dans un but d'instruction ; Abou-Ryhan parcourut le monde quarante ans avant d'écrire.
Plus loin, une autre civilisation dans les Indes. Là quatre périodes littéraires jalonnent la chronologie ; là s'offre également la poésie en reine de tous les domaines de la science. Dès les temps les plus anciens, les Vedas dont le nom vidyà signifie connaissances, et les Oupavedas ou membres des vedas, renferment une espèce de technologie, de rituel du culte, des traditions, des arts, de toute la vieille ère samskrite, il est vrai, sous la forme didactique; mais la poésie ne s'en trouvait pas moins en tête des choses écrites. Dans les périodes suivantes, chez les auteurs Hindous disséminés dans les temps, et dont les uns sont contemporains d'Hésiode, des Homère, des vates à moitié fabuleux, Orphée, Musée; les autres, d'Ennius, d'Ovide, de Lucrèce; les autres enfin, d'Eginard, de Thégan, de Sidoine Apollinaire, et mème des premiers troubadours, Bertrand de Born, Bertrand d'Alamanon, Peyrols, Sordel, Pierre Vidal; enfin, chez Viasa, Valmiki, Calidusa, Djava-Dewa, Bhavabhouti, Caviradja, on trouve une fusion d'encyclopédies poétisées; où géographie, théogonie, géognosie même, théologie, histoire, se convergent, s'entrelacent, se nouent, se colorent de reflets. Le Ramâyana, le Pantchalakchâna et les autres chastras, les chefs-d'œuvre enfin que les indianistes découvrent à Bénarès, la capitale de l'Hinduisme, indiquent assez que quiconque se mettait à versifier n'était pas en dessous du savoir contemporain.
Nous devons dire que dans la quatrième période de la littérature samskrite, celle qui s'étend depuis environ Mahomet jusqu'aux croisades, les poètes hindoux poussèrent encore plus loin que nous l'art de vaincre les difficultés, et rapetissèrent d'autant la poésie. On peut juger du Gongorisme, de l'Euphémisme ou style précieux de cette ère dégénérée d'après le Rhadjava-Pandaviya, poème de Caviradja, dans lequel chaque mot est choisi à double sens, en sorte que le livre raconte deux histoires différentes.
Ainsi, les élémens de poésie chez nous ne manquent pas. Les immenses progrès de la cosmographie, les découvertes géographiques, les voyages de Parry au pôle, celui de Lander à Tombouctou, n'ont-ils pas mis à la disposition des poètes des matériaux pleins d'importance pour les hommes les plus graves? et l'archéologie et la géologie, res sciences neuves! Quoi! la recomposition de la vieille Egypte, dépouillée de son voile mystérieux par ce Champollion trop tôt perdu pour la science; quoi! ces mondes antédiluviens reconstruits, repeuplés, décrits, par les Cuvier, les Brongniart; tout cela, sous une plume comme celle de M. de Chateaubriand, n'aurait pas rayonné avec plus d'éclat, de puissance que le christianisme, religion qui a fait son temps, sans attraits de nouveauté, religion qui ne saurait faire peau neuve, percluse qu'elle est ?
Il n'y a plus de poésie! Mais avez-vous éparpillé seulement des regards instinctifs sur notre planète? Croyez-vous que ces colossales forêts de bambous et de palmiers répandues sur la France de jadis, que ces hydres sauriennes, que ces ptérodactyles , que ces anthracotérions, que ces énormes mastodontes, bramant et hurlant aux lueurs foudroyantes des volcans de l'Auvergne, se prêteraient moins aux tableaux poétiques, que les ruisseaux de lait et de miel de l'âge d'or ?
Que de hautes sources de poésie autour de nous, dans re siècle que l'impuissance donne pour anti-poétique, et qui plus que tous les autres est neuf, surprenant, prestigieux! Il ne faut pas, nous ne demandons pas des traités didactiques sur ces spécialités; mais le savoir doit déborder comme involontairement dans les vers, les teindre, les relever.
Si M. de Chateaubriand ne s'était pas mis à reculons de son siècle, s'il avait modulé sur sa savante lyre les idées sévères, élevées, grandes, puissantes de savoir de son siècle, certes il eût régné véritablement; il n'eût pas passé par le purgatoire des outrages; car long-temps l'auteur d'Atala et du Génie du Christianisme a bu le calice jusqu'à la lie. Novateur plein d'érudition, c'était l'homme du dix-neuvième siècle ; mais, soit piété véritable, soit sycophantisme, il a rebroussé chemin ; il s'est fait l'homme de jadis, lui neuf en tout, lui ami, épris de l'insolite, lui l'homme des sujets, des combinaisons, du style vierges ! De là désaccord avec lui-même, désaccord avec son époque.
Cependant cette inappropriation de ses études, à sa contemporanéité, n'a pas fait, et de bien il s'en faut, avorter cette imagination destinée à une vocation si grande. La littérature, si elle vit encore, si elle a repris racine, sève, si elle a produit fruits et fleurs, c'est à lui qu'elle le doit.
La langue française qui se mourait de timidité, au dire des La Harpe cux-mêmes, a repris une vie, un éclat, une richesse inouïe, sous sa plume. La véritable poésie, perdue depuis les Grecs, cette poésie instinctive, toute spontanée, jaillissante à belles gerbes aujourd'hui grâces à M. de Chateaubriand, cette poésie dont ni le siècle de Louis XIV ni le siècle de Voltaire ne ne s'étaient doutés, règne, tourbillonne, s'irradie à plaisir. Voyez, pas un écrit, pas un roman qui ne soit diapré de belles couleurs, harmonie de poésie intérieure, et bien plus que les poèmes par excellence du grand siècle. Voyez-la, cette poésie, franche, riche, sans pruderie, sans frayeur des pataquesces nautiques, des jurons, avec M. Eugène Sue ; voyez-la encore, avec Victor Hugo, tantôt parée de fleurs et de diamans dans ces walses appelées odes et ballades; tantôt, libre, gracieuse, indépendante comme une belle amazone qui galope, bondit, revient, repart comme l'éclair, dans ses romans; puis elle est toute familière avec Janin ; elle rit, cause, sans se douter de ses agrémens, dans Barnave, dans la Confession, facile, aimable.
Pas de roman aujourd'hui où elle ne pétille. M. Paul Lacroix (le bibliophile Jacob) avec ses archaïsmes rabelaisiens et son moyen âge; M. de Balzac avec sa phrase fashionable; M. Charles Nodier qui vous fait miroiter la sienne à vous éblouir, toujours bon homme d'ailleurs, et bibliolâtre ; et puis, dans les vers, M. de Lamartine, ce prince de la lyre; M. de Sainte-Beuve, au style vague, abondant, enlacé à l'allemande: tout cela est enfant de M. de Chateaubriand. C'est que c'est un grand évènement que ce génie vigoureux qui vient d'un bond, repousse, renverse la barrière, la sotte barrière de La Harpe et de Lebatteux, et vous ouvre à vous, jeunes aiglons, un ciel, un air vaste, avec des mélodies de langage pour vous apprendre le lyrisme des passions !
Fin. table des chapitres contenus dans le second volume
CHAP. XXIX. Pèlerinage à Jérusalem. - Motifs de M. de
Chateaubriand. - Départ. - Effets sur lui des mers de la Grèce. - Ses transports sur les ruines de Sparte. - Aperçu sur la civilisation antique... . Page CHAP. XXX. Maladie de l'auteur en Grèce. - Smyrne. - Constantinople. - Rhodes. - Chypre. - Arrivée en Pa. lestine. - Jérusalem. - Coup d'œil sur ses précédens historiques. 19 CRAP. XXXI. Effet de la première vue de Jérusalem. - Course à la mer Morte. - Dangers de M. de Chateaubriand. - Retour à Jérusalem. - Sa topographie. - Réflexions nouvelles sur les anciens prophètes. - La li. berté de la presse dans l'antique Jérusalem. 37 CHAP. XXXII. Les croisades. - Point de vue sous lequel
M. de Chateaubriand les a envisagées. - La Jérusalem moderne. - Le poème du Tasse. - M. de Chateaubriand en Égypte. - Les mameloucks français. - Tempête. - Tunis, Carthage. - L'Espagne. - Arrivée en France.. 48 CHAP. XXXIII. Levée de bouclier de M. de Chateaubriand contre Napoléon. - Grande colère de l'empereur. - Il lui retire l'autorisation du Mercure de France. - M. de Chateaubriand met la dernière main aux Martyrs.. 70 CHAP. XXXIV. Analyse des Martyrs de M. de Chateaubriand. 82 CHAP. XXXV. Système de Napoléon envers les hom mes de lettres. - Ses avances à M: de Chateaubriand. ans Les prix décennaux.- Décret du 28 novembre 180g.- Commission nommée à l'Institut. - Etonnement de Napoléon de ne pas voir proposer le Génie du Christianisme pour un prix. - Il donne un pensum à l'Académie. - Opinions des cinq commissaires sur cet ouvrage... .. 109 ChaP. XXXVI. Supplice d'Armand de Chateaubriand, émissaire de Louis XVIII. - Adulation reprochée à tort à M. de Chateaubriand. - Nouvelles courtoisies de Napoléon envers lui. - Il le fait nommer membre de l'Académie française. - Dangereux discours du récipiendaire. - Colère de Napoléon. - Attaque contre M. de Chateaubriand. - Il veut faire réimprimer l'Essai Historique. - Lettre au général de Pommereul, directeur de la librairie. - Réponse. - M. de Chateaubriand s'exile à la campagne... . 121 CHAP. XXXVII. Chute de Napoléon. - Brochure de M. de Chateaubriand : de Buonaparte et des Bourbons. - Examen des circonstances au milieu desquelles il la publia. - Les souverains balançaient entre Napoléon et Louis XVIII. - Examen de cette célèbre brochure.. 140 CHAP. XXXVIII. M. de Chateaubriand en 1814. - Ambassade de Stockholm. - Débarquement de Bonaparte. - Turpitude de tous nos grands hommes. - Fuite à Gand. - Rapports. - M. de Chateaubriand ministre dans la seconde émigration 165 CHAP. XXXIX. Waterloo. - Rentrée en France des Bourbons et de M. de Chateaubriand. - Il préside le collége électoral du Loiret. - Sa nomination à la pairie. - Son entrée à l'Académie. - Il publie la Monarchie suivant la Charte. - Examen de cette brochure. - Disgrâce. - Il est destitué par ordonnance, de sa place de ministre conseiller d'état . 180 CHAP. XL. Causes de l'animadversion de Louis XVIII contre . M. de Chateaubriand. - M. de Chateaubriand vend sa bibliothèque au sortir du conseil d'état. - Fondation du Conservateur. - Les collaborateurs. - Guerre à M. Decazes. - Influence de l'affaire Canuel sur les chefs du royalisme. - Ultras.- La fameuse note secrète.— Le Times l'attribue à M. de Chateaubriand. - Scandale . - 1g3 CHAP. XLI. Guerre de M. de Chateaubriand contre M. Decazes. - Position de M. Decazes. - Assassinat du duc de Berry.- Diatribe de M. de Chateaubriand contre le ministre favori. - Hl écrit ses Mémoires sur le duc de Berry. - Examen de cet ouvrage. - Origine des Bourbons.- Détails de l'enfance du prince. - Circonstances de sa mort. . . 209 CHAP. XLI. Naissance du duc de Bordeaux. - La fiole d'eau du Jourdain - Les dames de la halle de Bordeaux à M. de Chateaubriand. - Brouillerie avec M. de Sèze. - M. de Chateaubriand, ambassadeur à Berlin. - Ambas. sadeur à Londres. - Composition des Quatre Stuarts. : : 229 CHAP. XLIII. - Examen des Quatre Stuarts. - Assimilation des révolutions anglaise et française. - Jacques 1e. - Charles Ier. - Strafford. - Cromwell. - Décapitation de Charles fer. - La république anglaise. — Le protectorat. - Restauration : Charles II ; son caractère, ses fautes. - Jacques II: son expulsion. - Défaut de cet écrit de M. de Chateaubriand. 241 CHAP. XLIV. Désappointement de M. de Chateaubriand à la révolution d'Espagne. - Son départ pour le congrès de Vérone. - Ses vers au passage des Alpes. - Fougue de M. de Montmorency à Vérone. - Modération de M. de Chateaubriand. - M. de Villèle l'en récompense avec un portefeuille. - Disgrâce de M. de Montmorency. - Étrange embarras du cabinet des Tuileries à l'occasion de la guerre d'Espagne. - Session de 1823. - Brouille de MM. de Villèle et de Chateaubriand. - Brutale destitution de ce dernier... **..... 265 Cuar. XLV. Récapitulation des désagrémens de M. de Chateaubriand au ministère. - Nouvelle guerre à M. de Villèle. - M. de Chateaubriand tourne aa libéralisme. - Avènement de Charles X au trône. -¡M. de Villèle s'obstine à fermer encore la carrière ministérielle à M. de Chateaubriand. - Publication des œuvres complètes du vicomte. - M. Ladvocat. - Anecdotes. - Manœuvres hostiles de l'Académie. - Protestation des Quarante contre la loi d'amour, à l'instigation de M de Chateau-
briand.. • CHAP. XLVI. Publication du Dernier des Abencerrages. Historique de ce manuscrit. - Idées dominantes en 1810, lors de sa composition. - Ses élémens de succès alors. — Naissance du romantisme après la restauration. - Désavantages du Dernier des Abencerrages en 1826. - Analyse
de cet ouvrage.
CHAP. XLVII. M. de Chateaubriand ambassadeur à Rome. —
M. de Martignac. - Tombeau du Poussin. - Considérations sur les tableaux des grands maîtres. - M. de Chateaubriand antiquaire. - Ses fouilles à Torre-Vergata. - Mort du pape Léon XII. - Conclave. - Élection du cardinal Castiglioni. - Échec de M. de Chateaubriand.
Il quitte Rome .
CHAP. XLVIII. Velléité de gloire théâtrale. - Projets de tragédies. - Historique du Moise de M. de Chateaubriand. - Il retire sa pièce de l'étude. - Pourquoi? - Lecture à l'Abbaye-aux-Bois devant les notabilités de Paris. - M. de Latouche. - Incidens. - Verdict de l'Abbaye aux-Bois. — Analyse de la pièce .. ... 327 CuAP. XLIX. Révolution de 1830. - M. de Chateaubriand chez madame Récamier, à Dieppe. - Il accourt à Paris. - Il est reconnu par le peuple et porté en triomphe. - Son dévouement aux Bourbons aînés. - Il refuse son serment de pair de France. - Sa démission. - Départ pour la Suisse. .. 346 CHAP. L. Les Études historiques. - La préface. - Revue des diverses écoles historiques. - M. de Barante et l'école descriptive. - MM. Thiers et Mignet, et l'école fataliste. - Systèmes de l'historiographie allemande. - Herder, Niebuhr. - Vico en Italie. - Lingard en Angleterre. - Historiens contemporains, Villemain, Daunou, Dulaure, Salvandy, Michaud, Carrel, Capefigue, etc.. 360 CHAP. LI. Coup d'œil sur les Etudes historiques. - L'empire romain. - La monarchie française ... З7ı CHAP. LII. Chanson de Béranger à M. de Chateaubriand. -- Honnêtetés d'icelui. - Sou retour en France. - Proposition de mort contre les Bourbons à la Chambre des Députés. - Nouvelle brochure du vicomte... . 384 CHAP. LIII. Conclusion. - Influence de M. de Chateaubriand sur son époque. - Comme homme d'état. - Comme voyageur. - Comme poète.. 39o