Chapitre XXXVIII
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M. de Chateaubriand en 1814. - Ambassade de Stockholm. - Débarquement de Bonaparte. - Turpitude de tous nos grands hommes. - Fuite à Gand. - Rapports. - M. de Chateaubriand ministre dans la seconde émigration.
Naò acabava, quando huá figura
Se nos nostra no ar , robusta e valida.
« J'achevais, quand une figure robuste
et puissante se montra à nous dans les
airs. »
AS LUSIADAS, canto V.
Chacun arrangeait de son mieux la restauration. Tibère est à Caprée, il n'en bougera; de là la plus inconcevable incurie! Laissez-la jouir , cette émigration dorée ; on reconstruit l'ancien régime de toutes pièces; on dirait que soixante ans, forts de choses comme soixante siècles, ne se sont pas mis entre la cour musquée, folâtre, légère, frivole, de madame de Pompadour, et celle de Louis XVIII. Les Vitrolles, les Montesquiou, les Sosthènes de La Rochefoucauld, les Rivière, tout l'ancien temps ne rêve que le retour des usages de cour, des présentations, des petits, des grands levers ; le dirai-je, même le Parc-aux-Cerfs vient par manière de plaisanterie dans la conversation : un obligeant seigneur, oui, veut faire de l'Académie royale de Musique celui d'un prince français.
L'immense talent de M. de Chateaubriand lui avait fait des ennemis parmi les rentrés ; on redoutait son influence ; et il faut le dire, on cultiva quelque peu d'antipathie que Louis XVIII, bon littérateur, mais classique, mais faiseur de jadis, mais quelque peu voltairien, avait pour les innovations littéraires de M. de Chateaubriand. A Hartwell, ce prince, tout entier à son Horace, se dépaysait parfois dans les sentiers nouvellement battus d'Atala, de René, et critiquait par-ci par-là, admirait parfois. Dès 1813, ses relations secrètes avec les chaleureux royalistes de Paris et avec M. de Chateaubriand, tiraient à trop grande conséquence pour que tout ce qui se rapportait au pur agrément des lettres ne fût pas mis de côté. La restauration le ramena à la saine critique; car, suivant l'apophtegme de Diderot, « On avale à pleine gorgée ce qui nous flatte, et l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. » M. de Chateaubriand était daubé en cour, surtout sur le chapitre de la littérature.
On cite parmi les dépréciateurs les plus mielleux de M. de Chateaubriand M. de Vitrolles ; mais, hélas! il ne parvint qu'à se faire haïr de Louis XVIII. Cependant l'écrivain avait trop fait pour rester en oubli : le portefeuille lui était voté par la majorité des royalistes qui ne voulaient pas négliger en lui le restaurateur de l'autel et un peu celui du trône. Il fallait obtempérer à la voix publique, car, on ne saurait s'en taire, il y a un peu du Forum chez nous ; mais la brigue de l'intérieur du palais, l'intrigue occulte qui se prétextait de fautes de goût, pour desservir l'aspirant-ministre, ne perdait pas son temps.
Alors pour mettre tout d'accord, Louis XVIII donna au poète l'ambassade de Suède. C'était un éloignement des affaires ; c'était plus que cela aux yeux du titulaire, c'était un exil. De tous les enfans de la république, Bernadotte, prince royal de Suède, était le seul qui fit mine de trôner; Charles XIII vivait encore, mais incapable, mais obsédé des criailleries de l'héritier légitime, difficile à contenter par des demi-concessions, dans cette année du rajeunissement du dogme de la légitimité. Ce poste convenait si peu à M. de Chateaubriand , qu'il fut attéré. Il demanda une audience; le pauvre roi ne savait comment s'en tirer ; il l'accorda, mais en tergiversant, mais en parlant de tant de fidélités à récompenser, mais en promettant mieux pour des temps moins difficiles. Il ne révoqua pas sa décision, cet excellent homme entêté !
Notre écrivain allait partir quand la France tressaillit d'un pied de géant sur son littoral.
La carrière de publiciste, M. de Chateaubriand l'avait commencée dès la publication de cette brochure dont le succès n'avait eu d'égal que celui de Qu'est-ce que le tiers état? de Sièyes. Peu après il avait achevé de recommander les Bourbons par la relation des officieuses prévenances de Louis XVIII pour les notabilités guerrières de l'empire, à son arrivée à Compiègne. Il publia encore en octobre une brochure sur l'état de la France.
L'écrit le plus marquant, et qui ne contribua sans doute pas peu à lui valoir un surcroît d'animosité de nombre d'émigrés qui tançaient le roi de l'octroi de la Charte, ce furent ses Ré-Rexions politiques : il s'y montra bon Français, point ou peu accessible aux préventions, recommandant sincèrement la Charte comme notre unique Palladium.
Benjamin Constant ne balance pas à dire à l'occasion de cette brochure :
«Je fus, s'il m'est permis de me citer comme une preuve entre plusieurs autres, l'un des plus empressés à proclamer que la liberté avait fait une illustre conquête, et l'hommage que je rendais à l'auteur du Génie du Christianisme fut allégué par les journaux du jour comme le signe d'une réconciliation générale entre les hommes de tous les partis. •
Louis XVIII avait essayé de la fusion la plus difficile, celle des élémens les plus hétérogènes, en réunissant dans sa cour, régicides, impériaux, émigrés, la Vendée, Coblentz, la république, les chefs de la grande armée anoblis ; il s'appuyait de l'exemple de Henri IV. Henri IV avait gagné et s'était à jamais attachés Mayenne, Mercœur, les chefs de la ligue expirante, au grand mécontentement des huguenots, ses anciens serviteurs et compagnons. Les temps étaient changés ! ce n'étaient que mécontentement, piques à la cour ; et les lésés de dire, de publier leurs petites animosités, les fâcheries comme partagées de toute la France. Nos grands hommes prennent à tout propos la plume au nom de la France, toujours ils la font parler au gré de leurs petites passions! Comme nos prolétaires, nos multitudes départementales devaient se colérer de ce qu'une dame de la cour avait dit à lady Jersey, en parlant des dames de récente noblesse : Ce sont des maréchales.
Benjamin Constant voit dans ces mots un motif du retour de Bonaparte. Voilà ce qui a mis la France sur le bord de l'abîme. C'est en sens inverse que madame de Sévigné s'écriait : Quel grand roi! Louis XIV avait dansé avec elle.
Mais, dans ce temps-la,
Défiant à la fois et Pompée et Neptune , César à la tempête opposait la fortune.
Soudain un cri de surprise, mêlé d'effroi, mêlé d'admiration, s'épandit, éclata, troubla la Provence au moment où elle allait s'épanouir dans ses haies de buissons de roses, dans ses amandiers blancs de leur floraison, neige végétale qui ne voit que rarement la neige lointaine de quelque avancement des Alpes.
C'était la nuit. Les vagues scintillent comme inondées de millions de paillettes d'or sous les rayons qui descendent de la lune ; on entend la mer bruire sur les grèves sonores, sous ce ciel pur, habillé constamment d'étoiles, Napoléon a jeté l'ancre ; il est sur le rivage français, lui et les grenadiers, débris , reste de sa vieille gardes
La Provence a beau attendre du côté de l'Italie le soleil ami qui la dore, la pare comme une épouse chérie et lui donne ses guirlandes et ses orangers, qui azure comme des ceintures, Argens, le Var, Gapaud ; la Provence se blanchit aux lueurs de l'aube ; l'aurore monte cramoisie et rose, elle empourpre le firmament jusqu'au zénith ; et à peine quelques pêcheurs du golfe Juan, quelques douaniers, oiseaux marins constamment perchés sur les granits, les quarz de la côte, savent que Napoléon est en France.
Mais Napoléon n'a pas attendu le jour. Peu curieux de res spectacles, de ces levers de soleil si ternes dans le nord, il a envoyé douze grenadiers au commandant d'Antibes pour se faire remettre cette place. Il lui faut un point d'appui derrière lui. Le maire fait arrêter et emprisonner les douze grenadiers.
L'empereur est en marche déjà. Faible échec ! il a une pensée plus poignante, plus instante : au défilé de Sisteron roule un torrent : torrent gros de pluies, torrent rouge à présent des neiges fondues sur les crêtes des Basses-Alpes. La , un pont ouvre seul des communications, mais un pont dominé d'effrayans rochers, à pic, sourcilleux, couronnés de pierres qui peuvent anéantir bien d'autres troupes que la faible escorte qu'il mène, lui Napoléon, à la conquête pacifique de Paris. Voilà son idée fixe : Sisteron! Sisteron !
Il lui faut le vol rapide de l'aigle ; il lui faut passer ce défilé désarmé, avant l'émoi de la Provence; cette Provence si anti-impériale ! Que le soleil se lève dans sa splendeur, beau, sans robe de vapeurs ; qu'il s'épanouisse sur ces montagnes étagées d'oliviers, dans ces plaines peintes du vert des orangers et des rouges toits des bastides; peu lui importent les enchantemens de la nature provençale, la seule qui rappelle les horizons homériques, la seule où l'on doive aller lire l'Iliade et l'Odyssée ; il marche.
Il marche, il surprend à étapes forcées le difficile passage où pouvait échouer sa fortune ; il l'a franchi . il respire.
Alors la renommée tourbillonne, foudroie, consterne avec ses mille bruits : d'anciens compagnons lui arrivent, Labédoyère et autres. Grenoble lui ouvre ses portes. Lyon s'empresse; son escorte est déjà une armée invincible parce qu'il lui est défendu de brûler une seule amorce. Napoléon ne veut que le prestige de son nom formidable; aussi les régimens que le comte d'Artois mène contre lui, aux vibrations de ces magiques syllabes ne connaissent plus rien que l'enthousiasme.
Que dire et desdéfections militaires et des transes des Bourbons? De Lyon à Paris la marche de l'homme du destin ne fut qu'un continuel triomphe; jours où il avait désappris ces joies de son aurore, ces acclamations qui l'escortaient général républicain ou consul ; il s'enivra encore de ces allégresses populaires, et les Bourbons avec leur Charte, consternés, effrayés, éperdus, priaient, se conseillaient des gens de sacristie. Race usée !
Bonnes gens! avec leurs traditions chevaleresques, ils croyaient encore aux sermens! Ney baise la main à Louis XVIII; il jure d'amener Napoléon dans une cage de fer : le vil prometteur! il part, et c'est pour conduire son armée à l'heureux exilé acclamé de tous côtés.
Ce trait-là dut donner une bien basse idée aux Bourbons de la génération nouvelle! Ney fut fusillé, il le méritait. Pareilles arlequinades ne sont pas d'un homme d'honneur.
Lui, l'ami, la créature, le favori de Napoléon, lui baptisé à Moscowa du salut de brave des braves, s'attacher à Louis XVIII, lui jurer fidélité! ô amour de l'argent! Que voulez-vous ! nos hommes du jour, il leur faut figurer aux Tuileries, aux réceptions, parader avec états-majors aux revues; il leur faut cette vie d'apparat, debroderies, d'uniformes, de cérémonial; pour cette existence-là ils abjureront tout sentiment; ils prêteront quinze sermens, à droite, à gauche, ils passeront de Napoléon à Louis XVIII, de Louis XVIII à Napoléon.
Paris s'ébranla d'un seul cri, du cri de vive l'Empereur ; et le conquérant, cette fois l'arme renversée, entra dans une capitale; la quatrième dynastie mangea, aux Tuileries, le dîner préparé pour la troisième.
Les cent jours, cette dernière scène de la révolution est bien vraiment le résumé de tout le hideux pouvoir de l'intérêt personnel. Belle civilisation ! voilà l'effet des besoins factices que ton luxe donne aux hommes! Il n'y avait point de conspiration, dit-on de toutes parts, à l'ouverture de l'an 1815; non, il n'y en avait point; mais la vénalité béante n'est-elle pas une conspiration en permanence? Jetez-lui les miettes du budget, elle sera pour vous despote ou républicain.
J'ai dit dans un temps dans un journal : « Notre friand milliard ne manque pas de convoiteux qui sont toujours prêts à saluer l'astre qui se lèvera, qui courrontau devant de la peste, si elle leur doit donner des places, gens toujours décidés à se vendre au premier ambitieux, au premier dictateur, au premier gouvernement despotique, aristocratique, qui leur laissera jour à des pensions.
» Plus le budget sera lourd, moins la machine politique sera solide; car plus il y aura de titulaires, de salariés dans l'état, plus nombreuse sera la bande des envieux.
« Jamais nous n'avons vu plus de facilité dans les commotions politiques que depuis le prodigieux agrandissement des cadres administratifs. Que de systèmes, et tous opposés les uns aux autres, depuis quarante ans! Est-il possible que les Français se soient épris tour à tour, et cela du jour au lendemain, de la république, du despotisme et de la liberté! Sont-re les mêmes hommes qui ont passé par des excès si contraires? Je vous l'ai dit, c'est la bande des convoiteux. Ce qui semble faire la solidité du pouvoir, le grand nombre d'employés de tout grade, est justement ce qui le met chaque jour sur le point de tomber. Croyez-vous que la France se mît beaucoup en peine de payer le tribut à l'homme de l'île d'Elbe plutôt qu'à l'homme de Coblentz? Nullement; mais il y avait une multitude de gens qui voulaient de l'argent des contribuables, et qui voyaient possibilité d'en avoir par le moyen de l'un plutôt que par le moyen de l'autre : voilà la clef de toutes les vicissitudes que nous avons vues. »
N'importe. Alors retentirent encore de tous côtés ces maximes politiques :
Un soldat tel que lui peut justement prétendre A gouverner l'état quand il l'a su défendre:
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux :
Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.
S'il y avait eu possibilité de rire dans cette réinstallation impériale, on se serait égayé à voir les embarras, les menées de tous ces dignitaires, maréchaux, préfets, qui tâchaient de ne pas se compromettre vis-à-vis de l'un ou de l'autre. Masséna temporise à Marseille ; il se remue, va, vient, fait l'empressé, court à toute bride après Napoléon quand il le sait hors de sa portée. Augereau demande de Rouen, en style de 93, pardon à Napoléon de ses turpitudes, de ses indécentes proclamations. Ceux qui n'espèrent pas de pardon s'enfuient à Gand ; ils reviendront en croupe de Cosaques faire de leurs craintes de la fidélité. Fouché demeure ; il amuse l'empereur, correspond avec le roi, et se ménage ainsi les deux partis. Bourmont veut voir jusqu'au moment décisif pour qui penchera la balance; il passe à l'ennemi quand il prévoit impossibilité pour Napoléon d'anéantir toutes les armées qui viennent en file sur la France. Benjamin Constant manifeste les plus nobles sentimens le 19 mars contre Napoléon ; il exècre son despotisme, et le lendemain il est dans son conseil d'état. C'est que la cour est un paradis de délices; c'est qu'il n'est rien qu'on n'oublie quand on peut y entrer. La meilleure clef de tous nos caractères politiques est une clef de chambellan.
Louis XVIII abjura tout sentiment hostile envers M. de Chateaubriand, lui rendit toute sa confiance, se repentit de n'avoir pas adopté ses conseils sur le ministère; mais, hélas! c'était trop tard.
A Gand, il remplit auprès du roi les fonctions de ministre. Le poste était épineux ; il lui fallait diplomatiser avec les cabinets étrangers, recommander l'infortune, et, de plus, se défendre auprès du monarque de l'influence de quelques favoris ineptes, comme le duc de Blacas. Ses rapports au roi sont, de plus, empreints de consolation et d'espérances ; il s'y prend, chose extraordinaire à lui, sur le ton de la plaisanterie,. mais d'une plaisanterie glaciale, pour déconsi-- dérer les actes de Napoléon.
Mais c'était contre les confiscations des bien s des émigrés, dont l'empereur s'était réservé 1 a prérogative dans un édit sur la Légion-d'Honneur, que M. de Chateaubriand dirigeait part iculièrement ses rapports au roi; et, au fait, c'était là ce qu'il y avait de plus important por ar tout ce qui formait son entourage.
s « Je ne me permets de parler à Votre Majesté que d'après des documens officiels. Les spol iations sont visiblement annoncées. La dépoui Ile du citoyen est promise au soldat dans le rapport sur la Légion-d'Honneur : il y est dit qu'on remplacera par des biens situés en France une partie des dotations de l'armée. Et de quels biens s'agit-il?... Indubitablement des vignes de Bordeaux, des oliviers de Marseille, en un mot, de tous les biens des particuliers et des villes qui auront manifesté leur attachement à la cause des Bourbons. •
Ce fut ce qui provoqua l'ordonnance royale de Gand, contresignée d'Ambray, par laquelle il était enjoint à tous préfets, sous-préfets, maires, procureurs dits impériaux, juges et membres de tribunaux, de ne procéder à aucune vente de biens contraventionnelle à l'article 66 de la Charte, qui anéantit le droit de confiscation.
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