Chapitre XIII
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Profession de foi de M. de Châteaubriand en 1796. - Examen de l'Essai historique sur les révolutions. - Comment vint le vieux républicanisme de la Grèce. - Les Spartiates et les jacobins. - Mérite de l'Essai nié par l'auteur, et pourquoi. - Doutes sur Marathon et Salamine.
Si fractus illabatur orbis Impavidum ferlent ruina.
• Si l'univers s'écroulait en ruines
sur sa tête, il serait sans effroi. »
Horace
Nous avons dit l'historique de l'Essai; passons au contenu.
Quelque pompeuse que soit notre épigraphe, le jeune Chateaubriand était, par l'élévation et la sévère candeur de son caractère, homme à en remplir les obligations. Ni sa position critique, ni son émigration, ni ses parchemins généalogiques, rien de ce qui influence, fausse les jugemens, n'eut de prise sur lui pour modifier sa conscience.
Voici sa profession de foi ; elle est dans l'introduction :
a Celui qui dit dans son cœur, a Je veux être utile à mes semblables », doit commencer par se juger soi-même : il faut qu'il étudie ses passions, les préjugés, les intérêts qui peuvent le diriger sans qu'il s'en aperçoive. Si, malgré cela, il se sent assez de force pour dire la vérité, qu'il la dise ; mais s'il se sent faible, qu'il se taise. Si celui qui écrit sur les affaires présentes ne peut être lu également au directoire et au conseil des rois, il a fait un livre inutile ; s'il a du talent, il a fait pis, il a fait un livre pernicieux. Le mal, le grand mal, c'est que nous ne sommes pas de notre siècle. Chaque âge est un fleuve qui nous entraîne, suivant le penchant des destinées, quand nous nous y abandonnons. Mais il me semble que nous sommes tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l'ont traversé avec impétuosité et se sont élancés sur le bord opposé; les autres sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou l'autre rive. Ainsi les premiers nous transportent loin de nous dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre âge; les seconds nous retiennent en arrière, refusant de s'éclairer et voulant rester les hommes du quatorzième siècle en 1796.
» L'impartialité de ce langage doit me réconcilier avec ceux qui, de la prévention contre l'auteur, auraient pu passer au dégoût de l'ouvrage. Je dirai plus : si celui qui, né avec une passion ardente pour les sciences, y a consacré les veilles de sa jeunesse; si celui qui, dévoré de la soif de connaître, s'est arraché aux jouissances de la fortune pour aller, par-delà les mers, contempler le plus grand spectacle qui puisse s'offrir à l'œil du philosophe, méditer sur l'homme libre de la nature et sur l'homme libre de la société, placés sur le même sol; enfin, si celui qui, dans la pratique journalière de l'adversité, a appris de bonne heure à évaluer les préjugés de la vie; si un tel homme, dis-je, mérite quelque confiance, lecteurs, vous le trouvez en moi.
»... O vous tous qui me lisez, dépouillez un moment vos passions, en parcourant cet écrit sur les plus grandes questions qui puissent dans ces momens de crise occuper les hommes. Méditez attentivement le sujet avec moi. Si vous sentez quelquefois le sang s'allumer, fermez le livre, attendez que votre cœur batte à son aise avant de recommencer votre lecture. En récompense, je ne me flatte pas de vous apporter du génie, mais un cœur aussi dégagé de préjugés qu'un cœur d'homme puisse l'être. Comme vous, si mon sang s'échauffe, je le laisserai se calmer avant de reprendre la plume : je causerai toujours simplement avec vous ; je raisonnerai toujours d'après des principes. Je puis me tromper, sans doute ; mais si je ne suis pas toujours juste, je serai toujours de bonne foi. Ne vous hâtez pas de mépriser l'ouvrage d'un inconnu qui n'écrit que pour être utile. Enfin, si, par des souvenirs trop tendres, je laissais dans le cours de cet écrit tomber une larme involontaire, songez qu'on doit passer quelque chose à un infortuné laissé sans amis sur la terre, et dites : Pardonnons-lui en faveur du courage qu'il a eu d'écouter la voix de la vérité, malgré les préjugés si excusables du malheur. »
Malgré l'abus de la métaphore, et par-ci par-là quelques choses qui sont du ressort du puriste, cela est beau. Qu'il serait désirable que tous nos jeunes écrivains partissent avec de tels principes de l'entrée de la carrière, au lieu de jeter un nouvel aliment au feu des divisions, à l'esprit de parti,
Party the madness of many for the gain of a few.
« L'esprit de parti, cette folie du grand nombre pour le profit de quelques uns, »suivant Pope. Mais on veut avoir du succès, à quelque prix que ce soit ; il est même de mode à présent d'aller au Parnasse par la police correctionnelle.
Le jeune Chateaubriand commence par douter de la véracité de Moïse sur l'origine du monde, de quoi M. de Chateaubriand, l'annotateur, se colère grandement. Cela ne doit pas surprendre ; il a fait depuis le Génie du christianisme. Il n'y a plus que le noble pair qui soit tenu de croire à l'authenticité de la Genèse, en dépit du mythisme babylonien, de l'esprit des localités assyriennes, et des indications historiques qui en font attribuer la rédaction au grand-prêtre Helkias, au retour de la captivité.
Il passe ensuite à la recherche du ferment démocratique en Grèce, et comment et pourquoi la république surgit presque simultanément de toutes ces petites monarchies d'Argos, de Sparte, d'Athènes.
Question insoluble. Il règne sur les affaires de la Hellade, depuis l'expédition de Phrygie, jusque vers la soixantième olympiade, un impénétrable nuage. Avant la guerre de Troie, tant bien que mal, les Vates nous ont donné des hommes et des évènemens dans le cadre de leurs fictions; la mythologie, en attendant l'histoire, rayonne sur le pays, même sur le Latium, même sur la Colchide, même sur Tyr, sur Egypte; mais la toile tombe sur Ilion en flammes; et en voilà pour jusqu'à des temps bien postérieurs, quand déjà les statuts démocratiques fleurissent sur la Panhellénie.
Alors nouvelle face à la Grèce. Sur les bords rians de l'Eurotas, où Hélène prêtait l'oreille aux doux propos du fashionable Phrygien et aux sons ioniens de sa flûte lascive, sur ces bords, asile du plaisir, de la volupté, des fictions érotiques, d'où partit la coupable épouse de Ménélas avec son séducteur, sur ces bords, dis-je, règne à présent une austère législation, une république grave, sombre, impitoyable, inaccessible aux sentimens humains. Sparte est encore debout, la Sparte de Ménélas ; mais que son esprit est changé ! Une race dorienne venue de l'on ne sait trop où, assise là par le droit de l'épée, oligarchie terrible, a imposé son caractère solennel, sacerdotal, à cette contrée. Point de lois écrites ; la tradition se perpétue aux banquets par la bouche des vieillards. C'est un nommé Lycurgue qui a fait ce peuple ainsi. Mais que sait-on sur ce Lycurgue venu dans des temps de ténèbres? Le savant M. Lerminier ne veut voir qu'une époque dans ce nom de Lycurgue, une génération de législateurs, comme une génération de chantres dans le nom d'Homère, comme une génération sacerdotale dans Orphée; mais , en vérité, c'est trop dépersonnaliser l'histoire, que de vouloir ne voir que des choses convenues dans ces noms en possession des siècles.
Toujours est-il qu'Athènes, elle aussi, n'est plus la monarchie de Thésée au lever du jour historique. Point de race étrangère assise chez elle, il est vrai, mais aussi des institutions républicaines établies on ne sait trop ni quand ni pourquoi.
Qui a amené ces changemens? Comment? Quand ? Le jeune émigré les motive comme il peut, à tâtons, au hasard, car, quel autre moyen? Pour nous, voici notre opinion :
Peut-être les semences du fédéralisme répandues par la diète amphictionique firent-elles le républicanisme; dès le temps de Ménélas, nous voyons ce fédéralisme en vigueur. Peut-être aussi à mesure que ce luxe qui scintille déjà dans des morceaux de l'Iliade de facture visiblement plus moderne que les autres, gagna parmi les Pélasges, importé de Tyr, de la Babylonie, les rois se virent circonvenus d'une aristocratie avide de ces neuves jouissances, qui les voulut aux dépens. des prolétaires, et qui tenta d'y atteindre par la médiation de l'absolutisme royal; courtisans qui se rendirent solidaires de la royauté, ce qui la fit renverser.
Devons-nous donner croyance au dire des premiers annalistes dont les menteries, les inexactitudes furent les documens de Plutarque, d'Hérodote, de Diodore de Sicile, de Dictis de Crète ? ces gens-là traitent bien à la légère une fin de dynastie ! écoutez-les : Les Athéniens épris d'admiration pour leur roi, abolissent la royauté en désespoir de trouver un autre Codrus !
Les monarchies ne finissent pas d'une manière si bénigne. Les siècles ténébreux dont nous venons de parler ne furent tels qu'en raison de révolutions qui les remplirent d'essais de gouvernement, de systèmes mitigés, de divisions, de partis, d'anarchie. Mais quand Solon fait ses lois un peu plus tard, nous sommes étonnés d'y trouver tant de prévisions, de palliatifs, de précautions; on voit qu'il y a de l'expérience démocratique derrière lui.
Durant ces expériences gouvernementales, les Muses cessèrent de broder les faits de l'or mythologique; la vaticination, la mystagogie tombèrent en décadence ; et l'histoire n'était pas née encore. Malheureuse période sans fictions et sans registres, période de perturbations, de discordes , où cessèrent ces races d'Agamemnon, d'Œdipe, de Thésée, à notre insu !
Enfin, l'histoire commence à poindre ; elle se dégage ; c'est alors qu'apparaissent partout des oppresseurs secondaires, de ces rois sans hérédité, rois par l'intrigue, rois par les l'actions, même par le génie, sous lesquels les peuples se reposent de leurs luttes intestines, sous lesquels ils tombent de lassitude ; Bolivar, Sant-Anna de jadis. Nous ne devons pas juger de l'esprit ancien d'après le nôtre; rien de plus faux que ce système interprétatif ; oui; mais il est de fait que nous trouvons presque tous les sept sages de la Grèce investis d'une dictature plus ou moins oppressive dans leurs patries. Que conclure de ce long retentissement de louanges, de leur célébrité de sagesse, sinon qu'il en fut de ces temps vieillis comme des nôtres ; que les hommes une fois prévenus en faveur d'un libérateur, ne se désabusent pas facilement. Il a eu le bénéfice de la popularité, et il a trôné; et ces deux faits arrivent à la postérité en se contredisant. Si du moins nous étions un peu plus conséquens à présent, nous! mais, voyez : on fait rage pour la liberté ; la liberté est le besoin populaire, et Bonaparte, qui a brisé tout cela à son profit, est dans le cœur du peuple !
Peut-être par la suite, éclairés par l'expérience, dupés et redupés par leur enthousiasme, les Grecs prirent-ils le parti de l'ostracisme contre leurs généraux trop chers à la multitude, et par là sur la route du pouvoir absolu. Si cela est, nous ne serions encore, nous, que sur les plus bas échelons de la science politique. Qu'il nous faudra encore de déceptions, de vicissitudes, de désappointemens pour nous mûrir à l'ostracisme. Nous, nous résoudre à voir les germes de l'absolutisme dans la gloire militaire ! nous sommes d'une trop faible complexion pour user de ce remède ; nous dévore cent fois, mille fois le cancer, avant d'oser le cautériser.
Seulement il est un peu fâcheux qu'après trois mille ans nous soyons moins avancés que les Grecs.
Mais poursuivons l'examen de l'Essai historique. L'auteur s'attache particulièrement aux deux nations dont les annales sont les moins hypothétiques, Athènes et Sparte. Il a déterré dans Plutarque, dans Aristote, dans Hérodote, des dénominations de partis, telles que la Plaine, la Montagne, la Côte; quelle aubaine pour lui qui avait pris l'engagement de trouver force rapprochemens entre jadis et aujourd'hui !
Le rapport de Pisistrate à Robespierre, l'un et l'autre expressions et représentans de la Montagne ou des pauvres, est assez heureux. Pisistrate embellit la ville de monumens, de statues, de temples ; il acclimata les beaux-arts, ces beaux-arts qui devaient se déployer par la suite avec une sève si remarquable. On sent que M. de Chateaubriand, qui, dans le goût des arts, trouve l'excuse de beaucoup de méfaits, se révolte de cette assimilation ! Robespierre ! On convient néanmoins à présent que Robespierre a été mal jugé. M. Thiers, M. Ch. Nodier, viennent de nous le montrer en beau.
« Tout l'or de l'Angleterre, disait Bonaparte, ne l'aurait pas corrompu. » Et consumé de patriotisme, ce fut par cette passion à l'excès, ce fut en sacrifiant même son avenir, son nom, son histoire, qu'il voulut sauver et sauva la France. On n'excuse pas le terrorisme; mais une victime du temps, M. Ch. Nodier, ne balance pas à le dire : La perte de Robespierre entraîna celle de la république1.
(1) Revue de Paris. ↩
Les Spartiates et les Jacobins offrent à M. de Chateaubriand l'occasion de développer lumineusement la marche des affaires, lorsqu'une régénération entière était crue possible. Il y a là d'excellentes pages.
Il est certain que des circonstances semblables sont en possibilité d'enfanter de mêmes hommes. Pas de siècle qui n'ait dans ses entrailles son contingent de caractères divers. Les évènemens couvent ces caractères ; ils meuvent, poussent, haussent, portent au ciel ceux qui leur sont sympathiques ; mais ils en laissent inertes d'autres, qui sans cet ordre de choses auraient brillé, qui, dans une autre série d'évènemens, auraient grandi jusqu'au ciel, eux aussi.
Vienne un règne pacifique, éclatant, un monarque fou des lettres, mais qu'il vienne le lendemain des guerres civiles, lorsque les esprits, fatigués de troubles, excédés d'émeutes, se portent avec l'attrait du nouveau vers l'art qui est le repos alors, un pareil monarque verra sourdre çà et là des génies ; car que veulent des génies pour naître si ce n'est un temps propice? il aura la réputation de les avoir fait naître. C'est ce qui advint sous Auguste au sortir des divisions allumées par l'aristocratie et la démocratie1 ; sous les Médicis arrivés sur les cendres des guerres florentines ; sous Louis XIV qui vit le déclin de la fronde. Les esprits, heureusement organisés pour l'art littéraire, trouvèrent toutes sortes de facilités pour se développer. Attention du public, nouveauté d'émotions pour leurs contemporains, prédilection du monarque, ses faveurs, tout y concourut ; mais aussi sous ces rois des Kleber, des Bonaparte, des Hoche, des Miltiade, des Thémistocle, des Marius, des Scylla, des Césars, sont demeurés dans l'obscurité, contrariés par des dispositions d'un public qui ne leur allait pas, semblables à ces oiseaux de mer, qui ne se montrent que dans la tempête, et se jouent au feu des éclairs.
(1) Ce qu'il y a de singulier à l'égard des divisions de Rome, c'est que nous, modernes, nous avons la plus fausse idée possible de l'esprit des partis. Brutus, Cassius, tous ceux dont le nom était le mot de ralliement de nos démagogues, combattaient pour l'aristocratie; César et les empereurs n'eurent de tâche que d'abaisser le sénat et tout le parti de l'aristocratie. Brutus en France, en 1791, aurait émigré. ↩
Mais que les circonstances changent; d'autres évènemens étouffent le génie littéraire ; une vaste lice s'ouvre aux esprits d'une trempe de fer. Aussi Montesquieu nous dit-il dans ses Considérations sur la grandeur des Romains :
« Dans les guerres civiles, il se trouve souvent de grands hommes ; parce que, dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se met à son rang ; au lieu que, dans les autres temps, on est placé, et on l'est presque tout de travers. »
De l'identité des causes, partout et chez tous les peuples et à toutes les époques, il a dû suivre les mêmes résultats. C'est sur les assimilations et des causes et des conséquences que pivote l'Essai ; s'il y a des différences accidentelles, et il doit y en avoir, car comment les développemens des évènemens seraient-ils régulièrement gradués avec la même symétrie? s'il y a parfois des différences, l'auteur n'en peut mais ; sa tâche; à lui, c'est de saisir tous les rapports, de les exposer; plus il en trouvera, plus il fera montre de sagacité.
Et le jeune Chateaubriand a déployé une instruction, une connaissance historique vraiment surprenantes, surtout si l'on fait attention aux préoccupations de son esprit, à la recherche des moyens d'existence; si l'on fait encore attention aux objets dont tout récemment il était dominé. Comment, revenu d'Amérique, encore rempli des aspects de mers orageuses, débordé par des mœurs nouvelles, insolites; comment a-t-il pu porter sur-le-champ, dans les révolutions du monde, une investigation si suivie, une si forte perspicacité? C'est en cela que l'ouvrage est remarquable. Si les comparaisons ne se touchent pas sur tous les points, qu'y peut le jeune érudit? Devait-il, comme Vertot, faire son siége ?
M. de Chateaubriand vient, trente ans après, nous dire, au bas de ses pages : « Où avais-je la tête quand j'ai écrit cela? » On pourrait lui répondre : « Pourquoi considérer cette composition comme composition dramatique? en fait de tragédie, d'épopée, que l'ouvrage pèche par l'arrangement, l'auteur en assume sur sa tête toute la responsabilité. Mais l'histoire ! on ne saurait être guère autre chose que rapporteur des pièces du procès. »
Mais nous l'avons dit, ce qui met le noble pair parfois de mauvaise humeur contre lui-même, c'est que le rôle politique est joué, et que l'Essai ne s'y rajuste pas toujours.
C'est peu de l'érudition historique, il n'a pas reculé devant une grande tache, celle de chercher les racines des révolutions dans les littératures ; il fallait pour cela une immense lecture. Trois ans pouvaient-ils lui suffire pour lire toute la poésie grecque ?
Vaine considération ! Qui peut arrêter un jeune homme dans tout le feu de l'age? Un jeune homme manque-t-il jamais d'ardeur pour la recherche? Si les jours sont trop courts, n'a-t-il pas les nuits? Des nuits sans sommeil, des nuits studieuses, voilà ce qu'il sacrifie au charme de la composition, et à des idées lointaines de célébrité, à ces fascinations enivrantes qui sont ses rêves, à lui tout éveillé.
Voyez le jeune Chateaubriand : il veut trouver dans la parole écrite du temps les indices des révolutions pélasgiques ; c'est son but, c'est son idée fixe ; voyez-le bouleversant les bibliothèques, actif, vigilant, ponctuel aux heures d'ouverture; aussi que ne déterre-t-il pas ? Les morceaux les plus inconnus de Solon, de ce Solon qui fit des vers avant de faire des lois, de ce Solon venu dans un temps de prestige poétique, et qui savait tout l'empire du rhythme, de l'harmonie (je parle de l'harmonie chantée et non pas de cette harmonie prétendue de nos vers lus des yeux), sur les Grecs qu'il voulait légigérer.
Notre jeune bibliomane trouve encore, et rend à la circulation, des passages de Simonide, des odes belliqueuses de Tyrtée.
S'il n'y a pas toujours des rapports bien suivis entre ces monumens littéraires et ceux qu'il leur rapporte en les prenant chez nous ; si l'homme mûr, nourri d'idées positives, n'est pas toujours d'accord avec l'auteur sur ces assimilations, certes nul n'est fâché des citations, on en profite avec plaisir sans être convaincu.
On peut en dire autant de sa courte revue des philosophes anciens et modernes. C'est incomplet ; mais, pour traiter la matière à plein, des volumes n'auraient pas suffi.
L'Egypte et l'Italie, Carthage et l'Angleterre, la Scythie et la Suisse, la Macédoine et la Prusse, Tyr et la Hollande, la Perse et l'Allemagne, closent de leurs parallèles le premier tome. Il s'y trouve par-ci par-là d'heureux rapprochemens ; mais d'aussi rapides aperçus ne permettaient que d'effleurer la matière. A l'exception du dernier parallèle d'où sort la plus grande partie du seconde volume, tout cela est une superfétation. Peut-être serait - on fâché cependant de ne l'y plus voir.
Dès l'ouverture du second volume l'auteur entre dans les affaires de son temps. Les assimilations se suivent, se pressent : la guerre médique et la guerre germanique; Miltiade et Dumouriez; les Perses et les Prussiens ; Marathon et Gemmapes; cela ne se rapporte pas bien exactement, si vous voulez; M. de Chateaubriand, dans une note, remarque de la différence dans les circonstances des batailles de Gemmapes et de Marathon. C'est trop de soin vraiment : Hérodote dut probablementà une violente partialité les applaudissemens des Grecs aux jeux olympiques. Je sais, je sais qu'Hérodote vient d'être réhabilité, que notre expédition d'Egypte n'a profité en définitive qu'à lui, que les vérifications de l'Institut d'Egypte ont remis parmi les vérités bien des choses que les demi-savans de l'Encyclopédie et de la philosophie avaient traitées de fables. Et vraiment c'est plaisir que cette réhabilitation. La critique peut bien à la légère renverser un ouvrage historique, aujourd'hui que l'on fait des livres avec des livres ; mais au commencement de la science c'était bien différent ! Hérodote consacre sa vie, sa fortune à parcourir l'Egypte, la Chaldée, l'Asie Mineure, interrogeant les prêtres, les doctes, recueillant les faits, notant les particularités géographiques, physiques, et cela avec conscience, candeur, pour en faire un livre assez fourni de choses précises; et en effet l'étude des langues orientales, la connaissance des écrivains persans aujourd'hui nous a confirmé beaucoup déses assertions;c'est au point que Volne y a adopté sa chronologie et ses faits sur les affaires de la Babylonie de préférence à ceux de Ctésias, Grec asiatique, médecin et annaliste de Cyrus le jeune.
Mais arrivé aux affaires de son pays, douze olympiades environ après l'expédition de Xercès, Hérodote n'a pu fermer son âme aux enthousiasmes, aux retentissemens du civisme ; Grec, fier d'être Grec, pouvait-il, dans un temps encore voisin des tables homériques, réduire les exagérations qui couraient de bouche en bouche?
Marathon, par exemple ! Cent dix mille Perses ayant perdu six mille hommes, et par conséquent se trouvant encore en nombre de plus de cent mille, s'enfuient vaincus. Et ils ne hasardent pas un second coup de main, surtout contre une ville qui n'a pu qu'à grand'peine mettre sur pied dix mille combattans ! Comment croire que cent dix mille Perses, en supposant qu'ils n'aient lancé chacun qu'une flèche, un dard, aient seulement tué à l'ennemi en tout cent quatre-vingt-douze hommes? Hérodote broda à plaisir sur une escarmouche de quelques troupes persanes près du bourg de Marathon. J'admire M. de Chateaubriand, qui a la bonté de rapprocher les chiffres, et d'en tirer cette conclusion : que le parallèle n'est pas bien juste. Nous l'avons dit, le noble pair fait à tout propos des querelles d'allemand au jeune émigré.
Ne pourrions-nous pas objecter quelque chose de pareil sur la campagne de la 4° année de la 74° olympiaae, sur l'expédition de Xercès? Il poussa sur la Grèce des forces, imposantes pour d'autres que pour des républicains, mais non pas ces innombrables myriades du texte grec. Que deviennent-ils après le combat naval de Salamine, combat à peu près étranger aux troupes de terre1? Et pourquoi Xercès entouré de tant d'hommes se serait-il regardé comme perdu après la défaite de son escadre? ce qui est probable, le voici : c'est que la Grèce asservie en grande partie, Athènes brûlée, il retourna en Asie non tremblant de frayeur, non en fugitif, mais en roi qui laisse ses troupes à un général qu'il croit capable de terminer facilement la soumission de quelques corps grecs errans dans la Hellade. On est d'autant plus aisément porté à se faire cette opinion que les historiens de la Perse, Perdousi, dans son Shah-Nameh ou Histoire royale, Masoudi, Mirkond, Aboui-Feda, ne parlent nullement de l'expédition de Xercès par-delà l'Archipel.
(1) La défaite des escadres persanes fut fatale à l'élite de la jeune no• blesse de Xercès, phalange d'élite de l'armée; voici comment Eschyle, témoin et acteur dans l'affaire du détroit, en parle dans sa tragédie des Perses. Il avait vu de ses yeux, il est digne de foi : Basa, etc. « En face de Salamine est une petite île, dangereuse pour les vaisseaux, et fréquentée par l'ami des danses, le dieu Pan. C'est là que Xercès avait envoyé ces jeunes guerriers pour faire main basse sur les Grecs qui s'y réfugieraient après leur défaite, et pour secourir les Perses que la mer y jetterait. Il lisait mal dans l'avenir; car dès que le ciel dans le combat de mer eut donné la victoire aux Grecs, ils s'armèrent de boucliers d'airain, débarquèrent dans cette ile, l'entourèrent de manière qu'aucun des nôtres ne put échapper; et d'abord ils les assaillirent d'une grêle de pierres et de traits, puis, fondant sur eux tous ensemble, et en même temps, ils les hachèrent en pièces à coups d'épée, et les égorgèrent jusqu'au dernier. ↩