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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XL

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 13 min de lecture · p. 193–208 · chapitre 40 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Causes de l'animadversion de Louis XVIII contre M. de Chateaubriand. - M. de Chateaubriand vend sa bibliothèque au sortir du conseil d'état. - Fondation du Conservateur. - Les collaborateurs. - Guerre à M. Decazes. - Influence de l'affaire Canuel sur les chefs du royalisme. - Ultras. - La fameusenote secrète. - Le Times l'attribue à M. de Chateaubriand. - Scandale.

Non, non, le temps n'est plus où la religion Sous le poids du mépris et de l'oppression.

D'une tremblante main relevant ses bannières

Dans l'ombre des forêts, dans le creux des tanières

Loin des autels détruits et des temples déserts,

Adorait en tremblant le dieu de l'univers.

Dulillt

Pourquoi, se demande-t-on , Louis XVIII, ce digne, cet excellent homme, jouait-il l'ingratitude, lui convaincu de ses grandes obligations envers M. de Chateaubriand, lui qui lui devait tant, qui en convenait, qui s'exécutait de si bonne grâce, attribuant bien plus à sa plume qu'à cent mille Vendéens... ? c'était son mot il faut bien le répéter. Il le disgracie ! et cela pour une vétille ! il disgracie M. de Chateaubriand, son compagnon d'exil à Gand, son mi-. nistre à portefeuille, son ami, son consolateur. On rentre sur le sol natal; le roi n'en veut plus. C'est assez pour lui d'un siége dans le conseil d'état.

Amitié que les rois, ces illustres ingrats, Sont assez malheureux pour ne connaître pas !

C'est que le génie est aussi, lui, une puissance; c'est que la royauté de fait jalousait cette royauté-là; c'est que Sa Majesté Très Chrétienne avait bien par derrière elle une traînée de gentilshommes, d'officiers du palais, de courtisans, et que M. de Chateaubriand s'appuyait sur l'opinion publique : force était bien au monarque de la compter pour quelque chose, cette opinion publique; cette opinion publique folle de M. de Chateaubriand, le plaçait aux honneurs, en dépit des préventions classiques du roi.

Et puis, un homme de lettres ! un écrivain comme M.de Chateaubriand, un écrivain nourri, bercé, gâté de fanfares élogieuses, use de sa royauté. Quelque bien qu'il se contraigne, il se laisse aller à des échappées ; il tient à ses décisions ; et en effet, il les sait droites, et toutes les formules de l'obséquiosité, de la plus exquise politesse, tous les étalages de dévouement, ne sauraient dérober ce qu'il y a d'absolu là -dedans aux yeux du monarque qui trône.

Mais pair de France il jouissait de l'inviolabilité attachée aux membres de la Chambre haute; aussi mit-on en jugement l'imprimeur. Il fut acquitté; mais le pair ministre secrétaire d'état, fut en disgrâce, pour avoir donné en France le premier exemple d'un membre du conseil privé écrivant en opposition dire ce avec le système ministériel.

Peu thésauriseur son naturel..., l'économie! une vertu si vulgaire que beaucoup de gens n'en veulent pas ! à plus forte raison les grands hommes, si l'on excepte toutefois Napoléon et lord Byron : Napoléon dans ses beaux jours avait distillé de ses conquêtes six cents millions bien étiquetés, numérotés, dans les caveaux des Tuileries ; et lord Byron vantait, célébrait, adorait de plus en plus les vertus d'une guinée. Peu thésauriseur de son naturel, M. de Chateaubriand se trouva au sortir du conseil d'état dans un tel dénuement qu'il lui fallut vendre sa bibliothèque.

Il la vendit. C'est incontestablement un des plus durs sacrifices de l'homme de lettres ; il ne s'y résout qu'à la dernière extrémité. Ses livres! mais ses livres sont ses vrais amis, ses inséparables : perigrinantur, rusticantur, et je ne sais quoi encore, au dire de Cicéron. Il en sait le format, la page, la table, la virgule, l'homme de lettres! il a fait des marges les dépositaires de ses réflexions ; d'autres éditions ne sauraient remplacer celles-ci. Certes, quand l'homme de lettres vend ses livres au sortir du ministère, il n'y a pas à douter de son intégrité, de son désintéressement dans le maniement des affaires publiques. M. de Corbière, vaincu enfin dans son duel à mort contre la presse, en 1827, a-t-il vendu ses chers bouquins?

M. de Chateaubriand se vit en outre dans l'obligation de se défaire d'une retraite charmante qu'il avait acquise des fruits de son Génie du Christianisme. «L'homme de mérite, dit-il, qui a depuis habité cette retraite, m'en a rendu la perte moins sensible. »

Le Conservateur fut fondé sous ses auspices. Quand les intérêts sont bouleversés, que les passions mugissent, quand on vit enfin dans des temps comme les nôtres, où les systèmes changent ainsi que les ministères en un tour de cadran, et les dynasties chaque année, l'homme de lettres est arraché, dit-on, à ses études. Raison d'optique ou autre, le siècle qu'il a sous les yeux est, dit-il, le plus affairé de tous; il est nécessaire à son siècle; ne lui conseillez pas la retraite, il veut combattre : la lice ! ouvrez-lui la lice. Ainsi s'usent, sans profit pour la postérité, les jours étiolés des Chateaubriand, des Lamartine! Le premier fait de la polémique, le second s'écrie avec tristesse :

Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle, Sil n'a l'âme, et la lyre et les yeux de Néron, Pendant que l'incendie en fleuve ardent circule, Des temples au palais, du cirque au Panthéon :

Honte à qui peut chanter pendant que chaque femme Sur le front de ses fils voit la mort ondoyer.

Que chaque citoyen regarde si la flamme

Dévore déjà son foyer.

Barthélemy a fait preuve de ton épique en temps et lieu ; mais il s'arme du fouet d'Archiloque. Que voulez-vous?

Il contemple d'un œil effaré de surprise Le grand panorama d'un monde qui se brise.

Rassurez-vous, messieurs. La bulle Unigenitus a bien fait parler d'elle, durant la fougue des passions théologiques, tout autant que la Charte aujourd'hui. Qui s'occupe de la bulle à présent? qui y songe?

Oui, même, qui se met en peine de la transsubstantiation, de l'immaculation de la sainte Vierge, sujets si importans, dans les dix premiers siècles, de guerres, de schismes, de scissions, orageuses questions qui dramatisaient les conciles œcuméniques de Nicée, d'Antioche, de Constantinople? Et quels torrens de phrases , quels flux de paroles dans ces synodes ! quelles passions ascétiques dans ces évêques accourus d'Espagne, de France, d'Égypte, de Mésie, de Syrie! Eutychès, Nestor, Arius, remuaient bien autrement le monde que nos députés !

Quid rides ? mutato nomine, de te

Fabula narratur.

Le Conservateur eut un de ces succès auxquels son patron est accoutume. La Minerve venait d'entrer dans le champ-clos, il fallait de l'antagonisme. Les Étienne, les Jay, les Benjamin Constant, les Tissot, les Dupaty, défendaient dans d'éloquentes pages les principes libéraux alors bien hétérogènes; car il s'y mêlait et du bonapartisme et du républicanisme, et beaucoup surtout, beaucoup de haine contre le perfide insulaire. Le chef de ce parti, Benjamin Constant, rédigeait ses lettres sur les cent jours au prix de quinze cents francs chaque; mais il ne lui fut jamais possible d'aborder la question, car il n'y est nulle part mention de cette période de trois mois et demi; cependant il allait y entrer quand l'assassinat du duc de Berry fit supprimer le recueil hebdomadaire.

M. Etienne, dansce temps, écrivait, moyennant douze cents francs par semaine, ses Lettres sur Paris, qui valent bien les Provinciales de Pascal; MM. Jouy, Jay, faisaient par-ci par-là de la politique, de la littérature. Jamais influence. pareille à celle de cette Minerve ; le pacha d'Égypte, lui, du fond de son Orient, des bords humides de son Nil, s'était fait coucher sur les registres d'abonnement.

Autel contre autel, c'est la devise de ce siècle de pondération. On sacrifiait à Baal; les écrivains du royalisme voulurent sacrifier au vrai Dieu : style de sacristie. Le Conservateur avait à sa tête M. de Chateaubriand, l'oracle du parti, car la fougue du royalisme l'avait alors poussé à l'extrême, au point de regretter la Chambre introuvable comme le seul palladium de la monarchie.

Ses collaborateurs, c'étaient M. de Corbière, hobereau entier dans ses opinions, incorrect, mais fort de logique ; M. de Castelbajac, qui avec un nom aussi méridional, ne pouvait qu'apporter de ces principes que féconde la Garonne; M. de Bonald, aux élucubrations métaphysiques; M. Clausel de Coussergues, turbulent, pointilleux , sarcastique, et qui, dit-on, à force d'esprit arrivait parfois à l'éloquence; plus M. de Frénilly, héritier de la plume de Jérémie, sans cesse en pleurs ou en fureur pour l'autel et le trône ; plus M. de Lamennais, prêtre éloquent, qui aurait pu être quelque chose auprès de Bossuet dans un temps où l'Église aurait bâti sur l'opinion; plus M. de Villèle, qui ne donna qu'un article; plus M. O'Mahony, comte d'origine irlandaise, faisant de la politique affaire de passe-temps, et tenant excellente table.

Une violente, une insatiable haine contre M. Decazes cimentait ces célébrités dans le Conservateur. M. Decazes essayait alors son système -de bascule, persuadé que dans la triplicité constitutionnelle il n'y avait pas d'autre emploi à faire de la royauté pour gouverner.

Alors M. Decazes avait donné la main au parti libéral, qui, il est vrai, ne se montra pas trop reconnaissant. Il avait fait présent à ce parti de la loi du 5 septembre. Ce n'est rien, peut-être les sommités du royalisme le lui auraient pardonné; mais il avait capté l'amitié de Louis XVIII, il était favori : Inde ira.

Élève de la politique de madame de Staël, M. Decazes avait remarqué de l'analogie entre la ligue et la révolution ; et Louis XVIII, c'était Henri IV. Or, les Considérations sur la révolution française lui avaient appris que Henri IV s'était bien trouvé des chefs des ligueurs, qu'il avait gagnés en presque totalité par des faveurs, des dignités; et cela au grand mécontentement, au scandale, au désespoir de ses vieux compagnons d'Ivry, d'Arques, eux qui s'étaient sacrifiés pour sa cause. M. Decazes s'était adressé aux créatures de la révolution.

C'est ce qui faisait dire à M. de Chateaubriand dans son fameux journal :

• Alors un grand scandale fut donné : des 'commissaires partirent pour les départemens aver mission de faire nommer ou de faire rejeter les candidats désignés ; des ministres écrivirent des circulaires dans le même esprit, des préfets osèrent en répandre sous leurs propres et privés noms. Les candidats exclus étaient des hommes tels que MM. de Kergorlay, de Bonald, de Villèle, de Corbière, etc. Partout on voyait voter des hommes qui avaient proscrit les Bourbons pendant les cent jours... On rappela donc aux places les hommes des cent jours, d'où l'on chassa les royalistes. Quiconque dans les élections avait fait quelques remontrances contre les nouvelles mesures, ou refusé de les favoriser, fut destitué; ainsi tombèrent tour à tour les préfets de Gap, de Carcassonne, de Montpellier, de Nîmes, de Mende, de Clermont, de Moulins, de Bourges, de Niort, de Périgueux, de Laval, du Morbihan, de Rouen, de Tours, d'Amiens, de Bar-le-Duc, et tant d'autres royalistes dans les petites comme dans les grandes places. La chose en est venue au point que lorsque l'on veut réussir dans une demande, il faut cacher soigneusement ce que l'on a fait pour le trône. »

Nous voyons avec regret la polémique de M. de Chateaubriand entachée de regrets et d'amour pour les places; plaie de notre civilisation, plaie honteuse ! plaie que l'on ne cherche pas du tout à cacher !

En 1818, lors du fameux procès Canuel, M. de Chateaubriand, les Vitrolles, les Fitz-James, les Sauvigny, furent quelque peu impliqués dans une espère de conspiration royaliste. Il paraît même que les conciliabules se tenaient chez le noble pair, si nous en croyons le juge instructeur.

• Vous avez su, disait-il à M. de Romilly, que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James, de Vibraie, Berthier de Sauvigny, de Limairac, de Vitrolles, de Berthier, la Poterie, la Rochejaquelein, de Chauvigny-Blot, de Viomesnil, Roussialle, étaient de la conspiration ; que ces réunions avaient lieu chez MM. de Fitz-James, de Chateaubriand, de Vitrolles, et que ces différentes réunions correspondaient avec celles qui se tenaient chez le général Chappedelaine et dont vous faisiez partie.»

M. de Chateaubriand s'écriait dans le Conservateur :

« Que M. le juge d'instruction sache que tous les amis du roi, peuvent entrer chez moi à toutes les heures du jour et de la nuit; mais que tout ennemi du roi lorsqu'il me sera connu, ne passera jamais le seuil de ma porte. Pendant quatre mois, la correspondance privée n'a cessé de nous représenter comme des traîtres, elle a trouvé des hommes assez stupides pour croire à de pareilles abominations. Que va-t-elle dire aujourd'hui ? par quelle nouvelle imposture justifiera-t-elle son imposture ? Est-ce donc notre tête que l'on voulait, car personne ne peut nous enlever l'honneur ? La haine contre les royalistes s'est bien accrue : naguère on ne faisait encore que les amnistier pour avoir été fidèles : aujourd'hui aurait-on voulu leur faire subir la peine de ce crime? est-ce notre sang que désirent ces dénonciateurs ennemis de la légitimité ? mais quand avons-nous refusé de le verser pour le roi? Heureux, ô vous mon cousin et mon frère, immolés en accomplissant votre devoir! •

De bonne foi, cela ressemble un peu à ce M. Prud'homme d'Henri Monnier, devant la cour d'assises, qui crie vive le roi, qui veut à toute force portersa tête sur l'échafaud, pour la cause du roi et de son auguste famille.

Si toutes les plaintes se ressemblent dans les rangs les plus dissidens, si les ambitions déçues n'ont qu'un langage, c'est que c'est celui du désappointement béant qui ne peut happer les récompenses. J'ai beau feuilleter Aristophane, tout ce qui nous reste des pensées populaires et intimes de la Grèce, je ne vois pas ces regrets aux emplois, ces vanteries de service, ces gémissemens d'exclusion Pourquoi ? c'est qu'à Athènes on ne se révolutionnait pas pour paître au budget, pour s'engraisser d'une sinécure ; le trésor est chez nous prime d'encouragement aux perturbateurs. La France avait perdu deux fois son intégralité de territoire à cet étrange jeu des batailles, et deux fois, il faut bien le dire, elle avait été envahie, presque conquise. Ce n'était pas la faute des Bourbons , chacun en convenait intérieurement ; mais on ne les rendait pas moins responsables des suites des désastres de Moscou et de Waterloo; de là cette antipathie contre eux ; de là cette animosité sourde, comprimée, somnolente, qui a fini par l'explosion de la grande semaine.

On conçoit qu'il n'y avait point de couronnes civiques, de ces ovations que décerne la voix populaire, pour les partisans de cette quasi-féodalité restaurée par les Baskirs et les Pandours. Il y a eu sans doute de beaux génies dans cette littérature polémique consacrée à la défense de la vieille France ; il y a eu des génies auxquels il n'aurait fallu que les acclamations du public pour les faire prospérer, fleurir. Bien loin de là, on les a méconnus, on a laissé leurs livres dans cette obscurité que dissipent seuls les journaux de l'opposition libérale; ainsi M. Le Maistre, M. Charles Nodier, M. Michaud, eurent alors beaucoup à souffrir de ces préventions; mais, parmi les plus maltraités, les plus poursuivis, malgré des attestations glorieuses, belles, bri!- lantes, comme A tala, le Génie du Christianisme, M. de Chateaubriand fut le point de mire surtout de toutes les attaques possibles, depuis le quolibet du feuilleton jusqu'à la critique en règle des journaux de grand format; et le public, qui se laisse mener au gré de ceux qui s'emparent de ses affections politiques, re public ne songeait alors au père Aubry et à la fiole d'eau du Jourdain, que pour éclater de rire. Que de fois les expressions des Muscogulges ont été citées comme étranges à côté des nôtres ! que de fois la parodie s'est emparée des idées de Char las, de ses figures auxquelles les aristarques du Miroir et les Aristophanes du boulevard, reprochaient sérieusement d'être sans analogie avec les idées et les figures des classiques du Lycée !

Si les inconséquences de la versatilité publique ne s'étaient adressées qu'au littérateur, il aurait supporté ces déboires, souffert avec résignation, constance, un martyre de tous les jours; mais il y avait aussi des traits pour le publiciste, et même des plus cuisans pour l'homme, pour le Français. Telle fut la fameuse note secrète en 1818.

Le Times , en juin 1818, publie une « Remontrance aux souverains alliés pour les engager à ne point retirer l'armée d'occupation des frontières de France. »

Et le même journal, par une charitable insinuation, l'attribuait au noble pair.

Quelle aubaine pour la presse libérale ! cela se conçoit : l'Atlas du Conservateur dénigré, flétri ! le chef des ultrà-royalistes livré ainsi aux accusations, aux diatribes, se défendit avec l'accent de l'indignation, avec l'accent d'un cœur français outragédans son honneur. Cependant la calomnie d'aller son train. Il voulut poursuivre devantles tribunaux d'Angleterre le journal de Londres; il lui envoya une dénégation énergique, avec intimation de l'insérer. Peu satisfait, il se servit du Conservateur pour publier la plus éloquente, la plus indignée des récriminations ; et quoi qu'en voulussent dire les meneurs, justice resta à la vérité dans l'opinion publique.

M. de Chateaubriand fit de la polémique jusqu'au renversement du ministère Decazes. On sait quelle catastrophe l'amena. C'est ce dont nous nous occuperons dans le chapitre suivant.