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L'Enchanteur 1768—1848
Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages Chapitre VI. Arrivée à Philadelphie. - Entrevue avec Washington. - Il visite le champ de bataille de Lexingston. - Voyage sur la rivière d'Hudson. - Entrée dans le désert,

Chapitre VI. Arrivée à Philadelphie. - Entrevue avec Washington. - Il visite le champ de bataille de Lexingston. - Voyage sur la rivière d'Hudson. - Entrée dans le désert,

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 13 min de lecture · p. 70–84 · chapitre 6 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Libéria, dolce et desiato bene !

« Liberté, bien doux et désiré! »

Pétrarque

Tandis que nous nous sommes révolutionnés, transportés d'enthousiasme pour la république, le pouvoir absolu et le régime constitutionnel, prenant tour à tour le bonnet du démagogue, la livrée impériale et l'elbeuf du banquier libéral, les Anglo-Américains, jamais contrariés dans leur marche de perfectibilité, et se laissant aller aux développemens, quels progrès, depuis cinquante ans, n'ont-ils pas faits !

Lorsque M. de Chateaubriand arriva, en 1791, l'Union, aujourd'hui composée de plus de vingt provinces, n'en comptait que treize; elle n'avait pas encore colonisé les savanes limitrophes, ni ouvert, au travers des vieilles forêts, des routes où s'élancent aujourd hui de rapides diligences ; elle n'avait pas encore jeté des ponts de fer, dompté la rapidité des fleuves avec les bateaux à vapeur, ni semé dans les solitudes, par-delà les monts Aleghanys, ces innombrables villes aux noms de Washington, La Fayette, Cincinnatus, Montgomery. Sa littérature ( car la littérature est une espèce de thermomètre de l'état social), sa littérature n'osait encore s'émanciper de la mère-patrie ; on jouait sur les théâtres de Boston, de Philadelphie, de Baltimore, les pièces de la métropole, et ces seules pièces ; Thomas Godfrey, P. Markol, John Leacock, tenaient en portefeuille leur Reine des Parthes, leur Chef patriote, leur Désappointement, se gardant de risquer sur la scène nationale ces premiers essais d'une muse trans-atlantique. Depuis , les Ingersoll1, les James Barker2, les William Dunlap1, les Hillhouse, les John Bark2, les William Joor3, les Fenimore Cooper, les Washington Irving, ont changé tout cela, poussé l'état moral de l'Union ; mais, je le répète, à l'arrivée de M. de Chateaubriand il n'y avait encore que le commerce et l'agriculture qui occupassent les Américains, ce qui ne laissait pas que de leur valoir des tonnes de dollars; de là ce luxe et cette ignorance qui surprirent le voyageur.

(1) Auteur d'une tragédie d'Edwy and Elgiva, et de plusieurs autres productions. ↩

(2) Alderman de Philadelphie, auteur de Tears and Smiles (le Rire et les Larmes), de Marmion, de The superstition or the fanatic Father. ↩

(1) Directeur du théâtre de New-York, auteur de quarante-deux pièces. ↩

(2) Historien de la Virginie. ↩

(3) Auteur de la Bataille des sources de l'Entaw, de l'Evacuation do Charlestown. ↩

« Un homme débarqué, dit-il, comme moi aux États-Unis, plein d'enthousiasme pour les anciens, un Caton qui cherchait partout la rigidité des premières mœurs romaines, dut être fort scandalisé de voir partout l'élégance des vêtemens, le luxe des équipages, la frivolité des conversations, l'inégalité des fortunes, l'immoralité des maisons de banque et de jeu, le bruit des salles de bal et de spectacle. A Philadelphie, j'aurais pu me croire dans une ville anglaise ; rien n'annonçait que j'eusse passé d'une monarchie à une république. »

Heureuses les républiques de Sparte, d'Athènes et de Rome, de se trouver dans le passé, par conséquent à l'abri des examens oculaires ! Sans cela, il est très possible, leurs institutions dont on leurre nos jeunes sympathies, nous inspireraient ce dégoût d'une soudaine désillusion. Oh ! loin de la réalité nous nous composons avec plaisir un idéalisme à notre guise, qui nous va sous tous les points ; mais presque jamais cela ne cadre avec la rude, l'inflexible vérité ; aussi, que d'aventure il y ait possibilité de mettre à côté le type réel, adieu l'enchantement, adieu prestige, sympathie.

Mais au reste, ces erreurs de nos jugemens prouvent-ils contre une nation ? Non ; tant pis pour ceux qui l'arrangent au gré de leur fantaisie.

Washington vivait encore; véritable grand homme, le seul peut-être qui n'ait pas donné dans la tartuferie libérale ; véritable grand homme, à qui il n'est personne qui ne dût élever un autel dans ses Lares domestiques, surtout parmi nous, Français, Anglais, Espagnols, nous épuisés de sang par le vampirisme de ces grands comédiens, Cromwell, Napoléon, Bolivar. Mais on répond à cela : La gloire militaire ! il n'y a plus rien à dire ; il est vrai cependant qué, par le temps qui court, tous ces grands guerriers ne sont guère que de bons joueurs d'échecs, qui, hors de la portée de la mousqueterie, font avancer tels corps, retiennent tels autres ; n'importe ,

La gloire est pour les chefs et les boulets pour nous.

Ils ont gagné de grandes parties d'échecs, il doit donc leur être permis de nous mettre dans les fers; c'est peu, mais ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que, quand ils ne sont plus, il se trouve de prétendus poètes libéraux, qui , après avoir fait rage contre la vile tyrannie des tartufes dévots, chantent, adorent, agenouillés, ventre à terre, ces grands tartufes de la liberté.

Mais M. de Chateaubriand va nous conduire chez Washington; courons avec lui voir le grand homme des temps modernes.

« Une petite maison dans le genre anglais, ressemblant aux maisons voisines, était le palais du président des Etats-Unis : point de gardes, pas même de valets. Je frappai : une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général était chez lui ; elle me répondit qu'il y était. Je répliquai que j'avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom, difficile à prononcer en anglais, et qu'elle ne put retenir. Elle me dit alors doucement : Walk in, sir, «Entrez, Monsieur », et elle marcha devant moi dans un de ces étroits et longs corridors qui servent de vestibule aux maisons anglaises; elle m'introduisit dans un parloir, où elle me pria d'attendre le général.

»Je n'étais pas ému. La grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne m'imposent point : j'admire la première sans en être écrasé ; la seconde m'inspire plus de pitié que de respect. Visage d'homme ne me troublera jamais.

» Au bout de quelques minutes le général entra. C'était un homme d'une grande taille, d'un air calme et froid plutôt que noble; il est ressemblant dans ses gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à la signature, qu'il lut tout haut avec exclamation : « Le colonel Armand ! » c'était ainsi qu'il appelait et qu'avait signé le marquis de la Rouairie.

» Nous nous assîmes ; je lui expliquai dant bien que mal le motif de mon voyage. Il me répondait par monosyllabes anglais ou français, et m'écoutait avec une sorte d'étonnement. Je m'en aperçus, et je lui dis, avec un peu de vivacité : « Mais il est moins difficile de découvrir le passage de nord-ouest que de créer un peuple comme vous l'avez fait. » Well, well, young man ! s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner pour le jour suivant, et nous nous quittâmes.

• Je fus exact au rendez-vous : nous n'étions que cinq ou six convives. La conversation roula presque entièrement sur la révolution française. Le général nous montra une clef de la Bastille : ces clefs de la Bastille étaient des jouets assez niais, qu'on se distribuait alors dans les Deux-Mondes. Si Washington avait vu comme moi, dans les ruisseaux de Paris, les vainqueurs de la Bastille, il aurait eu moins de foi dans sa relique. Le sérieux et la force de la révolution n'étaient pas dans ces orgies sanglantes. Lors de la révocation de l'édit de Nantes, en 1655, la même populace du faubourg Saint-Antoine démolit le temple protestant à Charenton avec autant de zèle qu'elle dévasta l'église de Saint - Denis en 1793.

» Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et je ne l'ai jamais revu : il partit le lendemain pour la campagne, et je continuai mon voyage.

» Telle fut ma rencontre avec cet homme, qui a affranchi tout un monde. Washington est descendu dans la tombe avant qu'un peu de bruit se fût attaché à mes pas : j'ai passé devant lui comme l'être le plus inconnu ; il était dans tout son éclat, et moi dans toute mon obscurité. Mon nom n'est peut-être pas demeuré un jour entier dans sa mémoire. Heureux pourtant que ses regards soient tombés sur moi ! Il y a une vertu dans les regards d'un grand homme. »

Il n'est personne qui ne connaisse le parallèle de Washington et de Bonaparte. La hauteur des aperçus, la compétence, pour ainsi dire, du grand écrivain entre ces deux notabilités des Deux-Mondes, et la justesse des réflexions, mieux que cela peut-être, la plénitude du talent, la mise en jeu de toutes les ressources de style, font de ces pages un morceau achevé que nous transcririons, si par ces raisons-là même il n'était pas connu de chacun.

« Un stage, semblable à celui qui m'avait amené de Baltimore à Philadelphie, continue l'auteur, me conduisit de Philadelphie à New-York, ville gaie, peuplée et commerçante, qui pourtant était bien loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui. J'allai en pèlerinage à Boston, pour saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine. J'ai vu les champs de Lexingston ; je m'y suis arrêté en silence, comme les voyageurs aux Thermopyles, à contempler la tombe de ces guerriers des Deux-Mondes, qui moururent les premiers pour obéir aux lois de la patrie. En foulant cette terre philosophique, qui me disait, dans sa muette éloquence, comment les empires se perdent et s'élèvent, j'ai confessé mon néant devant les voies de la Providence, et baissé mon front dans la poussière »

Voilà comme pensait de la liberté M. de Chateaubriand à la fin du siècle dernier.

Sans doute, en avançant en âge le génie se mûrit, s'achève ; mais peut-être perd-il en candeur ce qu'il acquiert de perfection dans la fréquentation des hommes. Je ne sais l'effet que pouvait produire la prise de la Bastille sur le jeune misantrope de l'Armorique; mais , à coup sûr, la destruction de cet épouvantail de Paris devait l'affecter d'une autre manière que le noble pair, éditant ses œuvres en 1826, et écrivant son entrevue avec Washington. Il y a du Parisien, de l'homme du monde, dans ces invectives contre les vainqueurs de la Bastille; il y a un peu de cette civilisation d'aujourd'hui, qui ne saurait voir du beau là où il y a des guenilles; et puisque les gens qui firent la première levée de boucliers étaient mal habillés, notre société à la rose ne se résoudra jamais à voir en eux de l'énergie et un peu de force d'âme.

Il partit pour le désert, en remontant la rivière d'Iludson, autrement dite la rivière du Nord, sur le paquebot d'Albany.

La société des passagers était nombreuse et aimable, consistant en plusieurs femmes et quelques officiers américains. Un vent frais conduisait mollement le paquebot à sa destination. Vers le soir de la première journée, on se rassembla sur le pont pour prendre une collation de lait et de fruits ; les femmes s'assirent sur les bancs du gaillard, et les hommes se mirent à leurs pieds. La conversation ne fut pas long-temps bruyante; la sublimité des perspectives fit son effet, et à ces folâtreries frivoles succéda peu à peu le silence.

Auprès de ce lieu avait été exécuté, durant les guerres de l'indépendance, un jeune homme pour délit politique, si, au reste, il peut y avoir du délit dans un patriote qui repousse l'agression de la métropole: c'était le major André. Quelqu'un s'écria: «C'est ici que le major André a été exécuté. »

Il y a apparence que c'avait été une espèce d'Harmodius ou d'Aristogiton ; les sens de notre voyageur furent bouleversés par ces frissons du sublime, dont, je ne sais pourquoi, on est quelquefois honteux. Les Américains, comme les Athéniens après l'expulsion des Pisistratides, avaient consacré dans un chant national le dévouement du patriote. On pria une Américaine, très jolie, de chanter la romance de l'infortuné jeune homme; elle céda : elle commença à faire entendre une voix timide, pleine de volupté et d'émotions ; et le soleil se couchait, et l'on se trouvait entre de hautes montagnes, et l'on apercevait çà et là, suspendues sur des abîmes, des cabanes rares qui disparaissaient et reparaissaient tour à tour entre des nuages, mi-partie blancs et roses, qui filaient horizontalement à la hauteur de ces habitations : qu'on juge de l'effet !

De plus, lorsque au-dessus de ces mêmes nuages on découvrait la cime des rochers et les sommets chevelus des sapins, on eût cru voir de petites îles flottantes dans les airs. La rivière majestueuse, tantôt coulant nord et tantôt sud, s'étendait encaissée entre deux rives parallèles ; puis tout-à-coup tournant à l'aspect du couchant, elle courbait ses flots d'or autour de quelque mont, qui, s'avançant dans le fleuve avec toutes ses plantes, ressemblait, suivant l'expression du voyageur, à un gros bouquet de verdure noué d'une zone bleue et aurore.

« Nous gardions un profond silence, dit-il; pour moi, j'osais à peine respirer. Rien n'interrompait le chant plaintif de la jeune passagère, hors le bruit insensible que le vaisseau poussé par une brise légère faisait en glissant sur l'onde.

» Quelquefois la voix se renflait un peu davantage lorsque nous rasions de près la rive : dans deux ou trois endroits, elle fut répétée par un faible écho: les anciens se seraient imaginés que l'âme d'André, attirée par cette mélodie touchante, se plaisait à en murmurer les derniers sons dans les montagnes. L'idée de ce jeune homme, amant et poète, brave et infortuné, qui, regretté de ses concitoyens et honoré des larmes de Washington, mourut dans la fleur de l'âge pour son pays, répandait sur cette scène romantique une teinte encore plus attendrissante. Les officiers américains et moi avions les larmes aux yeux ; moi, par l'effet du recueillement délicieux où j'étais plongé ; eux, sans doute, par le souvenir des troubles passés de la patrie, qui redoublait le calme du moment présent. Ils ne pouvaient contempler sans une sorte d'extase de cœur ces lieux naguère chargés de bataillons étincelans et retentissant du bruit des armes, maintenant ensevelis dans une paix profonde, éclairés des derniers feux du jour, décorés de la pompe de la nature, animés du doux sifflement des cardinaux et du roucoulement des ramiers sauvages, et dont les simples habitans, assis sur la pointe d'un roc, à quelque distance de leurs chaumières, regardaient tranquillement notre vaisseau passer sur le fleuve au-dessous d'eux. »

A Albany, un M. Swist, pour lequel M. de Chateaubriand avait une lettre, le retint quelque temps, lui conseillant d'apprendre le sioux, l'iroquois et l'esquimaux ; ce qui était le plus sage conseil que l'on pût donner en pareille circonstance.

Départ avec un domestique hollandais, espèce de polyglotte du pays. Montés chacun sur un cheval, ils tirèrent droit vers le désert. Passé la Mohawk, les voilà dans les solitudes vierges du Nouveau-Monde.

Quelles émotions dans ce jeune homme pour qui la Bretagne s'était trouvée trop civilisée, à qui il fallait quelque chose de plus primitif que les forêts des environs du castel de ses pères ! Il courait d'arbre en arbre, à droite, à gauche, indifféremment ; il se disait : Ici plus de chemin à suivre, plus de villes, plus d'étroites maisons, plus de présidens, de républiques, de rois.

Mais l'être qui vint lui faire les honneurs du désert, le recevoir sur la frontière, on s'y attend le moins. Ce fut M. Violet, maître de danse, qui donnait leçon de son art aux jeunes sauvages, à tant de jambons d'ours et de peaux de castor le cachet : épisode assez comique dans une excursion toute de sentiment, où un martyr de l'influence secrète, une âme tuée de poésie, s'aventurait au hasard dans une carrière pleine d'impressions, de rêveries, de tableaux.

Dans une vie aussi sérieuse que celle de M. de Chateaubriand, sanctifiée par le malheur, et qu'il faudrait narrer sur le diapazon des hymnes les plus solennels si la poésie avait quelque sainteté parmi nous, comme jadis chez les vates de l'Hellénie et chez les prophètes, dans la vie, dis-je, de M. de Chateaubriand, de pareils incidens sont si rares, que nous ne devons pas passer sous silence le récit qu'il en a fait.

« Au milieu d'une forêt on voyait une espèce de grange ; je trouvai dans cette grange une vingtaine de sauvages, hommes et femmes, barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé comme autrefois, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche, et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet, en me parlant des Indiens, me disait toujours : Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. Il se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet, je n'ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait l'instrument fatal; il criait en iroquois : A vos places ! et toute l troupe sautait comme une bande de démons. »