Chapitre XXXIII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Levée de bouclier de M. de Chateaubriand contre Napoléon. - Grande colère de l'empereur. - Il lui retire l'autorisation du Mercure de France. - M. de Chateaubriand met la dernière main aux Martyrs.
Allan van leyes dondo quierem reyes.
« Là vont les lois où veulent les rois. »
( Proverbe espagnol.)
Quand le docte pèlerin revit ses foyers, la capitale, travaillée de l'officialité des bulletins, , célébrait le vainqueur d'Eylau. L'admiration courait les rues, la louange suintait des hôtels splendides dans la foule; les courtisans payés pour croire s'extasiaient avec tant de naturel, que les prolétaires, eux chair à canon, ne restaient pas en arrière. Admirez : Napoléon n'avait perdu que dix-neuf cents hommes ; quant aux Russes, leurs pertes avaient été si considérables, comme d'habitude, qu'on se perdait à les nombrer. Napoléon s'était écrié : « Le beau champ de »bataille ! • Aussi son bulletin ( le soixante-quatrième de la campagne) portait-il: « Qu'on se »figure, sur un espace d'une lieue carrée, neuf » ou dix mille cadavres, quatre ou cinq mille »chevaux tués. Tout cela avait plus de relief sur "un fond de neige. »Ind au Mais , comme l'empereur n'avait perdu près que point de soldats, il demandait en avance, sur la conscription de 1808; quatre-vingt mille conscrits pour remplie ses cadres. C'était la seconde levée de cette guerre. Cela ne déconcerta pas les doctes payés pour noyer ces vérités dans du pindarisme. Le sénateur Lacépède, fermant tes yeux sur le mépris dont la police couvrait le sénat, puisqu'elle n'avait pas daigné attendre • l'émission du sénatus-consulte pour enjoindre aux conscrits de comparaître pour leur enregistrement, le sénateur Lacépède s'arrache à son ouvrage des reptiles, il annonce avec emphase que la levée des quatre-vingt mille conscrits n'exigeait aucune contribution nouvelle ; que, quant à la Russie, elle ne saurait avoir d'autre allié que l'hiver.
Après le traité de Tilsit, l'empereur, revenu à Paris, avait daigné prêter l'oreille à ces nuées de dignitaires qui, quinze jours durant, s'empressèrent, persistèrent à l'enivrer de leur encens. Lacépède s'y distingua même au point de rendre jaloux de sa bonne volonté Fontanes , entrepreneur de l'éloge officiel ; Muraire, président de la Cour de cassation, s'en mêla ; aussi le comte de Garnier ; c'était à se battre pour se jeter aux pieds de celui dont Fontanes avait dit : « Tous nos cœurs sont émus aux témoignages de votre affection pour les Français. Les paroles que vous avez fait entendre du trône ont déjà réjoui les hameaux. » Alors le Fils de l'homme, c'était Napoléon lui-même ; Fabre de l'Aude comparait madame Letizia à la mère du Christ : « La conception que vous avez eue, en portant dans votre sein le grand Napoléon, n'a été assurément qu'une inspiration divine. »
Le clergé demandait au ciel la durée des jours de Mathusalem pour l'empereur , et une victoire par jour. Grands dieux !
Les mandemens épiscopaux entonnaient l'adulation; il n'y eut pas jusqu'aux douanes, aux droits-réunis, jusqu'aux domaines, qui ne se montassent au diapazon, et M. de Saint-Cricq, dit Montplaisir, pérora mieux que qui ce fut au nom des douanes, dont il n'était pas encore le directeur-général , mais la forte tête.
Tombé en France au milieu de cette louangerie dont il n'avait pas vu l'égale dans les pachaliks ottomans, que faisait M. de Chateaubriand? il frémissait de tant de bassesses, et dans un siècle levé sur les grandeurs républicaines de la France! dominé par la plus vertueuse indignation, il se laisse entraîner à écrire dans le Mercure de France, à propos d'un ouvrage qui ne comportait guère de pareils préambules (le Voyage pittoresque en Espagne, par M. de Laborde) ; ces pages :
« Lorsque dans le silence de l'abjection l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire. Il croit inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Bientôt toutes ses fausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales; bientôt il ne fera voir dans le tyran déifié, que l'histrion, que l'incendiaire et de parricide : semblables à ces premiers chrétiens d'Égypte, qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans les temples de l'idolâtrie, saisissaient, au fond d'un sanctuaire ténébreux, la divinité que le crime offrait à l'encens de la peur, et traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un dica, quelque monstre horrible.
« Mais si le rôle d'historien est beau, il est souvent dangereux! Il ne suffit pas toujours, pour peindre les actions des hommes, de se *sentir une âme élevée, une imagination forte, un esprit fin et juste, un cœur compatissant et sincère : il faut encore trouver en soi un caractère intrépide; il faut être préparé à tous les malheurs, et avoir fait d'avance le sacrifice de son repos et de sa vie. »
Napoléon bondit de fureur, il menaça de faire sabrer l'auteur, supprima le Mercure; il supprima le Journal des Débats, qui l'avait répété; c'était étrange que quelqu'un se mêlât de penser, même en habillant la vérité d'allusions, quand tout faisait de l'harmonieuse et innocente phraséologie ; et cela le courrouçait d'autant plus qu'il n'ignorait pas les dispositions libérales de ses lauréats ; car après sa chute ils se sont montrés tous véhémens démagogues.
M. de Chateaubriand avait acquis de M. de Fontanes « ses actions au Mercure de France au prix de vingt mille francs. Il avait dépensé cinquante mille francs de gains littéraires dans son pèlerinage. Le voilà sur le point de retomber dans cette détresse qui l'avait assailli à Londres. Mais son immense talent? mais sa réputation? tout cela ne devait lui servir de rien ; Napoléon raffolait tant de la liberté de la presse, que livres et journaux n'avaient besoin, pour paraître, que de la simple autorisation de la police ; et quelle police ! laquelle autorisation était refusée aux livres ennemis sans doute; mieux que cela encore, à ceux qui n'acquittaient pas le droit de péage avec quelques grains d'encens.
M. de Chateaubriand, mal noté dans les papiers de M. d'Otrante, devait s'attendre à un veto. Vaines considérations ! L'Europe, tout notre monde occidental qui parle la langue française, cette langue modulée par notre écrivain avec tant de magie, est dans la main de Napoléon ; ennemi du maître, force lui sera de briser sa plume; peut-être Londres lui montre-t-il cet épouvantail de grenier de 1 793. N'importe; en foulant cette terre de France, le despotisme ne daigne plus même descendre à la dissimulation, tant il a bien su l'remmailler dans le filet préfectoral ; M. de Chateaubriand rêve déjà le rôle de Tacite. Son Germanicus gisait dans les fossés de Vincennes ; Néron posait devant lui; et l'écrivain parlait de tailler une plume terrible, de fer, à la Tacite ; et il parlait de flétrir, de nommer ces Narcisses, ces Pallas bardés de cordons ; comparses nuls, mannequins risibles, inclinés, agenouilles.
Quelle force d'âme il fallait ! On avait bien vu, sous le consulat, Delille, Ducis, refuser la livrée, Chénier se jeter en arrière, et s'enveloppant dans sa persévérance républicaine, s'écrier :
Le tyran dans sa cour remarque mon absence , au milieu de ces Brutus d'hier,
Qui, craignant de parler, de penser et d'agir, Me font rougir pour eux sans même oser rougir.
Mais, en 1807, quand il ne peut plus venir dans aucune tête l'idée que ce colosse soit fragile, quand chacun semble se dire : En voilà pour jamais ; bien plus, quand l'auteur vient de sacrifier à la vérité d'un ouvrage tout ce qu'il possède; quand il n'est pas même un exil où n'atteigne le bout du glaive, pas un retranchement où le poète en disgrâce puisse chanter, je l'avoue, oser résister, oser proférer une menace sur le passage de l'ovation, cela est à la hauteur du génie de M. de Chateaubriand! Oui, Vauvenargues, les belles pensées viennent du cœur.
Mais il a mis la dernière main à sa grande épopée, le travail de six années, ces Martyrs, que déjà à Rome il esquissait à larges traits ; ce manuscrit, compagnon de ses jours de prospérité, et qui suivait le nouvel Eudore en Grèce, en Palestine, en Egypte, pour mûrir aux reflets de ces divers soleils ; cette épopée, la voilà achevée. Ce n'a été que dans les joies de l'achèvement que, se détournant un moment de sa préoccupation, il a scruté la pensée publique, qu'il a murmuré le nom de Tacite ; car en finissant il disait adieu aux Muses; il étendait des regards de désirs sur la gloire plus mûre, plus analogue à la plénitude de l'âge et du talent, à la palme d'historien.
Les temps ne sont pas accomplis. Homère du christianisme, «il a, dit-il, avancé, dans un premier ouvrage, que la religion chrétienne lui paraissait plus favorable que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée. » Il a dit encore : « Que le merveilleux de cette religion pouvait peut-être lutter contre le merveilleux emprunté de la mythologie. » go
Voilà ce qu'il cherche à appuyerd'un exemple. Comme dans l'Iliade à l'immense panorama qu'encadrent l'Olympe, l'Erèbe et les limites du monde homérique; comme dans cette Jérusalem délivrée, rendez-vous de l'Europe et de l'Asie en armes, comme dans Aristote enfin , que quelques facéties ne sauraient faire rayer d'entre les sublimes inspirés, et chez qui tout le monde connu a endossé le harnais dans les armées de Charles ou d'Agramant; dans les Martyrs, l'univers romain aussi se déroule successivement, et l'action marche dans les limites humaines de l'époque. C'est la Germanie, c'est la Gaule, la Grèce; ce sont la Judée, l'Italie, les déserts de la Thébaïde, ainsi que les landes de l'ArmoriqUe. Tel est son théâtre.
On voudrait, il est vrai, là-dessus quelque grande figure historique, ou Charlemagne ou Mahomet, ou Jules César, ou à tout le moins Constantin. L'humilité chrétienne a peut-être desservi l'auteur en lui indiquant parmi d'obscurs zélateurs ceux qu'il intronisera à côté d'Achille, de Didonet d'Armide. L'époque ne se détache pas assez. Le règne de Dioclétien ! une persécution ! le règne et l'épisode sont-ils dans la tête de tout le monde?
s C'est ce qui laisse froid en ouvrant le livre. Je sais que par la
Sa muse en arrivant ne met pas tout en feu ; mais lorsque Horace, copie par Boileau, avança cet axiome, on volait à un livre comme à des délices; on n'était pas blasé sur les livres. Pouvait-il prévoir, Horace, qu'un jour le lecteur dédaigneux, affadi, ne laisserait tomber sa main sur un ouvrage entre mille qu'en raison de l'intérêt de la matière, intérêt qui passe même avant l'intérêt d'exécution? Qui, nous en sommes là aujourd'hui que le sujet, moins que cela, le titre fait parfois le succès; S'adresser aux gens de l'art.
Or donc, une époque lumineuse reluit. On y court volontiers; c'est cette époque qu'il faut prendre. C'est Christophe Colomb, c'est Godefroy de Bouillon, eux qui se recommandent bien autrement que Baudouin à Constantinople, et Guillaume Penn en Amérique.
Humilité ou obéissance aux maîtres de l'art, M. de Chateaubriand, dans le choix de son sujet, me paraît avoir été dupe ou du catéchisme ou de la poétique.
N'importe, lisons :
« Muse céleste, vous qui inspirâtes le poète de Sorrente et l'aveugle d'Albion , vous qui placez votre trône solitaire sur le Thabor, vous qui vous plaisez aux pensées sévères, aux méditations graves et sublimes, j'implore à présent votre secours. Enseignez-moi sur la harpe de David les chants que je dois faire entendre; donnez surtout à mes yeux quelques unes de ces larmes que Jérémie versait sur les malheurs de Sion ; je vais dire les douleurs de l'église persécutée !
« Et toi, vierge du Pinde, fille ingénieuse de la Grèce, descends à ton tour du sommet de l'Hélicon ; je ne rejèterai point les guirlandes de fleurs dont tu couvres les tombeaux ! O riante divinité de la fable, toi qui n'as pu faire de la mort et du malheur même une chose sérieuse ! viens, muse des mensonges, viens lutter avec la muse des vérités. Jadis on lui fit souffrir en ton nom des maux cruels : orne aujourd'hui son triomphe par ta défaite, et confesse qu'elle était plus digne que toi de régner sur la lyre. »
Chez tout autre que M. de Chateaubriand cela serait suspect ; appeler une muse à lutter contre une autre, en lui annonçant en même temps sa défaite! Mais soyez persuadé de la bonne foi du chantre ; elle est compagne du génie, cette bonne foi, et l'écrivain ouvrira également à l'une et à l'autre muses les trésors de son imagination, prodigue de parures, d'ornemens, avec somptuosité; c'est même par un effet de cette bonne foi qu'il prend son héroïne dans la Grèce, dans une famille homéride. Si vous le voyez renouveler sur une terre usée par la civilisation les merveilles de l'antiquité; si après l'asservissement aux Macédoniens et puis aux Romains, le Péloponèse, qui ne saurait plus être cette terre prestigieuse de Télémaque, de Ménélas , de Nestor, d'Hélène, vous apparaît dans les Martyrs avec sa virginité primitive, enchanté de ses anciennes fables, croyant, radieux, jeune comme le vieillard-peuple de la comédie d'Aristophane (les Chevaliers), c'est que l'auteur n'a pas voulu dépouiller de ses atours la divinité de l'Hélicon.
Nous analyserons les Martyrs dans le chapitre suivant.