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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XXXVII

Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand, considéré comme poète, voyageur et homme d'état, avec l'analyse de ses ouvrages · 21 min de lecture · p. 140–164 · chapitre 37 sur 53

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Chez Vimont, 1832, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Chute de Napoléon. - Brochure de M. de Chateaubriand; de Buonaparte et des Bourbons. - Examen des circonstances au milieu desquelles il la publia. - Les souverains balançaient entre Napoléon et Louis XVIII. - Examen de cette célèbre brochure.

Ego me, patres conscripti, mortalem

esse, et hominum officia fungi, satisque

habere, si locum principem impleam.

« Pères conscripts, je sais que je suis

mortel et soumis aux mêmes devoirs que

les autres hommes, et que c'est assez

d'honneur pour moi si je puis remplir

dignement les fonctions de votre chef. »

TACITE, livre IV.

Enfin les jours de l'empire étaient accomplis, les années comptées à la dynastie napoléonienne avaient eu leur cours, et une main sortie du ciel l'avait renversée d'un trône élevé jusqu'aux nues ; chute sublime! chute de Titan ! Il n'avait pas fallu moins que le déchaînement des élémens, que les tempêtes glacées du pôle. Il avait fallu que le nord épuisât son carquois de glaçons, de givre, d'ouragans, de neige, de grêle, contre Napoléon ; que l'aquilon arrivât avec son vaste manteau de neige pour en couvrir à jamais la grande armée. Vaste linceul funéraire !

Alors l'empire s'était écroulé.

Mais Paris était envahi. Qui l'eût dit quand le lion populaire se laissait museler par le soldat du 18 brumaire ! qui eût dit, quand il lui pardonnait la violation des institutions républicaines en faveur de ses victoires, que ces victoires mèneraient un jour à l'asservissement de la France! Voilà ce que nous avions gagné à prendre dans un camp, au milieu des habitudes despotiques de l'épaulette, un chef sans contredit le premier des guerriers! Et cette France si généreuse, si martiale avec ses beaux drapeaux républicains, il la laissait corrompue, démoralisée, au point que c'était bonheur pour elle d'échapper au despotisme de Napoléon , sous une vieille dynastie contre laquelle ses armes avaient protesté.

Ha! si elle n'avait été abaissée par la servitude cette France, elle se serait levée en masse courant aux frontières, comme aux beaux jours de Fleurusetde Jemmapes, se hérissant d'une digue de fer, sans pardon pour tout étranger qui aurait touché le sol sacré, sans pardon pour quiconque se serait venu mêler de nos affaires intérieures s et dans ce temps-la mettant en jugement Napoléon, elle lui aurait demandé compte de tout le laurier républicain foulé à ses pieds, de tant de Français immolés pour ses intérêts de famille, pour ces couronnes dont il se plaisait à coiffer l'abondante progéniture de madame Letizia.

Quand done les hommes s'apprécieront-ils assez pour exiger quelque responsabilité de ceux qui se jouent indignement de leur sang, de leurs biens, de leur gloire? Bonaparte a propagé la corruption, l'amour de l'or dans toutes les âmes! au lieu de ce généreux désintéressement, de ce patriotisme des conventionnels et des constituans, Bonaparte a prêché l'intérêt, l'argent; il a spéculé sur l'avilissement des hommes pour asseoir l'arbitraire ; Bonaparte a corrompu les généraux de la république, eux qui, profitant de ses leçons, le trahissent lorsqu'il est battu comme ils trahirent la république pour lui ; il a propage cet amour des places, cancer incurable qui dévore la France constitutionnelle. Il ne s est pas même imposé la peine de dissimuler son mépris pour tous ses sujets qu'il tient sous ses pieds. Bonaparte a compromis les destinées de la patrie: voyez nos ennemis à nos portes; Cosaques, Baskirs, Pandours, abreuvent leurs coursiers dans la Seine, et Bonaparte en est quitte pour abdiquer! Bonaparte remet aux ennemis un pouvoir qu'il ne peut plus garder, qu'il s'est arrogé ! il abdique, et tout est dit !

Il est vaincu. Loin de moi l'idée d'appeler sur lui les vengeances des vainqueurs ; c'était notre affaire, à nous lésés. Soulevant le vieux drapeau de 93, il nous fallait entonner la Marseillaise, faire rugir la France comme un volcan, et mettant en jugement l'auteur de tous nos maux , léguer aux ambitieux à venir le terrible, le grand, le majestueux exemple d'une nation qui pleure sa gloire perdue, ses frontières envahies, ses droits avilis, sa liberté éteinte, son sang répandu pour les folies d'un despote, et qui sait punir.

Mais je scandalise force bonnes gens; que voulez-vous, nous sommes encore sous le joug d'un restant du bon plaisir de jadis ; il y a encore bien du monarchisme chez nous Français, qui croyons avoir fait acte de civisme quand nous avons lu notre journal libéral! Bonnes gens! mais la raison publique progresse, oui, et l'on peut présumer que ces idées de mettre en jugement un chef qui s'est emparé violemment de nos destinées pour les compromettre, idées aujourd'hui scandaleuses, tomberont sous les sens de tout le monde dans cent ans environ. Hé! mon Dieu ! l'on trouvera tout simple d'exiger un compte de ces grands hommes qui dans leurs chances mettent pour enjeux l'avenir, la dignité et les libertés d'un grand peuple.

Ce fut dans ces circonstances que M. de Chateaubriand publia la brochure de Buonaparte et des Bourbons.

Transportons-nous dans les émotions du dénouement de l'empire, au milieu des rales convulsifs de la France ; la position de la politique, l'aigreur des esprits, l'incertitude du lendemain, tout nous impressionne.

Alors apparaît M. de Chateaubriand avec sa brochure vengeresse, paraphrase de :

J'ai vu l'impie adoré sur la terre; Il semblait à son gré gouverner le tonnerre s

Il foulait à ses pieds ses ennemis vaincus s Je n'ai fait que passer , il n'était déjà plus.

Sans doute il y a loin du ton decette brochure, à la préface d'Atala, où Bonaparte est donne aux hommes en signe de réconciliation par la Providence lorqu'elle est lasse de frapper. Mais quelle dissemblance du premier consul au Napoléon de 1813! la fluctuation d'une opinion sur un fait ne saurait être autre chose que de la versatilité ; mais nécessairement avec les variations d'une vie aussi importante que celle de Bonaparte, les opinions doivent se modifier suivant les actes, ou bien c'est un entêtement stupide.

Napoléon venait de déployer les plus surprenans talens de stratégie dans la malheureuse campagne de France; dites-moi ce que c'est que le génie après l'insuccès de cette guerre de Champagne, la plus classique, la plus savante de toutes. Il n'était plus le fils de la fortune. Oh! vienne un peu de ce bonheur qui avait si constamment doré son matin, suivi ses premiers pas, qui lui avaient gagné la bataille de Marengo, la plus désespérée des batailles; qui l'avait toujours conduit au travers des croisières anglaises et dans l'orangerie de Saint-Cloud, partout, toujours, constamment! Mais c'en était fait, la fatalité pesait en 1814 sur sa tête, déconcertait ses plus beaux plans.

Obligé de se replier sur Paris, le spectacle des boucheries d'hommes, jadis placées dans les pays lointains, et par là facilement chargées de poésie par les paraphraseurs gagés, épouvantait la capitale. Ce fut dans ces jours d'effroi, d'incertitude, que M. de Chateaubriand laissa courir sa plume avec l'abondance de l'indignation ; ce fut alors qu'il mit sous presse cet écrit vrai spécimen français des annales de Tacite. C'est la même verve mordante, la même véhémence corrosive, la même force, les mêmes poignantes pensées. Point de style léché, poli ; point de surprise d'élocution, mais de la vigueur, mais de l'abondance; chaque phrase stygmatise, chaque mot brûle, creuse, corrode, dévore. Nul écrit français ne m'a mieux rappelé mon Tacite.

Je ne prétends pas l'excuser en entier ; mais que l'on fasse attention que la fortune de Napoléon n'était pas tout-à-fait désespérée; un coup heureux, un hasard de batailles, pouvaient d'un jour à l'autre relever ses affaires ; il n'y avait pas du courage à publier cette brochure ; mais ce n'était pas encore non plus une là-cheté.

Nous ne balancerions pas aux épithètes les plus outrageantes, si, thuriféraire de Napoléon, à son sacre, à son mariage, au baptême de son fils ; il avait fait volte-face aux jours des malheurs de l'empire. Mais non, aux premieres tartuferies du consul , il l'avait deviné; il s'en était retiré; il avait menacé l'empereur et roi de sa plume de fer. Les choses ont voulu que Napoléon fût toujours sevré de vérités ; d'abord par sa censure, ensuite par le respect dû à une grande infortune. Soit ; mais c'est sur la limite de ces deux situations, c'est entre ces deux égides, que M. de Chateaubriand lui a porté ses coups; il n'était plus tout-puissant au 3o mars, il n'était pas non plus déjà découronné.

D'ailleurs M. de Chateaubriand ayant milité toujours en royaliste, ce n'était pas au moment où la grande question de la restauration se débattait qu'il lui était décent de rengainer.

Il y avait plusieurs avis : 1° dès l'entrevue d'Abo, Alexandre avait manifesté à Bernadotte quelque velléité de le placer sur le trône de France; depuis le canon de Dresde surtout, Bernadotte avait hérité de la bienveillance des coalisés pour Moreau ;

2° On voulait établir une régence, et le parti autrichien s'arrêtait volontiers à l'idée de borner la puissance de Napoléon en réservant à son fils un assez beau débris de son vaste empire, la France;

3° 1l y avait les princes Bourbons qui se présentaient avec le dogme de la légitimité, des vertus pacifiques, mais obscures, et sans rien de cette entraînante popularité de gloire qui captive si puissamment l'esprit français.

Ce fut dans ces alternatives que M. de Chateaubriand intervint, et Louis XVIII est souvent convenu que sa brochure lui avait plus valu qu'une armée de cent mille Vendéens.

Le parti de Bernadotte n'était pas le plus fort; c'est quelque chose d'avoir porté les armes contre la patrie; d'ailleurs, un soldat ! grâces au ciel, on était assez guéri de la manie d'en couronner.

Le parti de Bonaparte était si influent, les Bourbons le redoutaient tellement, que les efforts de l'abbé de Pradt, de M. de Montesquiou, du général Dessolles, et surtout du prince de Talleyrand, furent toujours appréciés de Louis XVIII, et à tel point, que la faconde de ce dernier, ses allocutions adroites à Alexandre, Jui méritèrent l'oubli de ses menées révolutionnaires, et même du meurtre de Vincennes. Or, la balance était égale entre Louis XVIII et Bonaparte. Leur destinée se débattait aux conférences des souverains Alexandre, Guillaume, et du prince de Schwartzemberg, représentant de l'empereur d'Autriche, chez le prince de Talleyrand. Talleyrand disait : « Il n'y a que deux choses possibles : ou Louis XVIII, ou Bonaparte. Bonaparte si vous le pouvez, mais vous ne le pouvez pas, car vous n'êtes pas seul (Alexandre)... Que voudrait-on donner à sa place?... un soldat?... nous n'en voulons plus.Si nous en voulions un, nous garderions celui que nous avons : c'est le premier soldat du monde. Après lui, ceux qu'on voudrait nous offrir n'auraient pas dix hommes pour eux. Je vous le répète, tout ce qui n'est pas Louis XVIII ou Bonaparte est une intrigue. »

Dilemme adroit, si vous voulez, pour en venir à choisir les vieux Bourbons, ces Bourbons usés ; mais il n'en conste pas moins que la quatrième dynastie pesait grandement encore dans la balance, quand M. de Chateaubriand lança sa formidable brochure.

Ce qui constitue un caractère particulier à cette brochure, et ce que nous voudrions voir devenir la règle de quiconque écrit, c'est que, sans recherche, sans prétentions aux beautés phraséologiques de Buffon, de Mirabeau, aux combinaisons de Rousseau, cet écrit, destiné à travailler toutes les classes, est de la plus grande lucidité, plus clair encore que ceux de Voltaire. Ainsi péroraient ces Grecs dont l'influence fut si grande pour la civilisation, dans des siècles privés du secours de la typographie ; ainsi n'écrivirent jamais ni Massillon, ni Bossuet, ni Fénelon, ni les poètes leurs contemporains.

Il est malheureusement vrai qu'aujourd'hui l'école de Rousseau captive toute notre jeune littérature. La cause en est peut-être à son mélange avec le journalisme: on ne tient qu'un moment les lecteurs sur son article, il taut les séduire, les enchanter par les fioritures du style, par les jaillissantes combinaisons de Rousseau; en effet on s'y complaît; mais la basse classe ne fait pas un seul pas avec l'esprit que nous appe-Ions public, et qui n'est que celui de cette classe intermédiaire entre l'aristocratie et le peuple. Nous l'avons souvent dit : ce peuple qu'on dédaigne d'instruire, on a besoin de lui dans les mouvemens politiques. Il est inutile de rien tenter, s'il n'est pas au fait; et il est en arrière ; le style apprêté en est cause. Les Latouche, les Jules Janin, les Sainte-Beuve, les Dubois, ne sont pas compris, eux les soleils du journalisme.

La brochure de M. de Chateaubriand est précieuse par cet art de parler aux masses sans se faire dédaigner même des souverains; elle alla entre les mains d'Alexandre, dans celles du soldat, du laboureur, avec égal succès ; c'était encore une création que ceci pour le mérite littéraire, vraie innovation, nouveau genre d'écrire. Quel art que celui de parler à la multitude, et d'être Tacite ! Voici un tableau de la tyrannie :

« Journaux, pamphlets, discours, prose et vers, tout déguise la vérité : s'il a fait de la pluie, on assure qu'il a fait soleil; si le tyran s'est promené au milieu du peuple muet, il s'est avancé, dit-on, au milieu des acclamations de la foule. Le but unique, c'est le prince : la morale consiste à se dévouer à ses caprices, le devoir à le louer ; il faut surtout se récrier d'admiration lorsqu'il a fait une faute ou commis un crime. Les gens de lettres sont forcés par des menaces à célébrer le despote; ils composaient, ils capitulaient sur le degré de la louange : heureux quand, au prix de quelques lieux communs sur la gloire des armes, ils avaient acheté le droit de pousser quelques soupirs, de dénoncer quelques crimes, de rappeler quelques vérités proscrites ! Aucun livre ne pouvait paraître sans être marqué de l'éloge de Bonaparte, comme du timbre de l'esclavage; dans les nouvelles éditions des anciens auteurs, la censure faisait retrancher tous les passages contre les conquérans, la servitude et la tyrannie. »

Voilà Tacite, voilà son acrimonie, sa verdeur; voilà de ces plumes qui contrebalancent les sceptres! et comme les arcanes de la police de la librairie ordinairement connus des seuls hommes de lettres, machiavélisme du moins étranger aux classes plébéiennes, sont mis à la portée de tous !

Mais c'est lorsqu'il parle au peuple de ce qui le touche, l'intéresse, que sa phrase s'aiguise en poignard pour le despotisme!

• Enfin la conscription faisait comme le couronnement de ces œuvres du despotisme. La Scandinavie, appelée par un historien la fabrique du genre humain, n'aurait pu fournir assez d'hommes à cette loi homicide. Les générations de la France étaient mises en coupe réglée comme les arbres d'une forêt; chaque année quatre-vingt mille jeunes gens étaient abattus. Mais ce n'était là que la coupe régulière : souvent la conscription était doublée ou fortifiée par des levées extraordinaires ; souvent elle dévorait d'avance les futures victimes, comme un dissipateur emprunte sur le revenu à venir. On avait fini par prendre sans compter; l'âge légal, les qualités requises pour mourir sur un champ de bataille n'étaient plus considérés; et l'inexorable loi montrait à cet égard une merveilleuse indulgence. On remontait vers l'enfance, on descendait vers la vieillesse : le réformé, le remplacé étaient repris; les maladies, les infirmités, les défauts de corps, n'étaient plus une raison de salut. Des colonnes mobiles parcouraient nos provinces comme un pays ennemi pour enlever au peuple ses derniers enfans ; si l'on se plaignait de ces ravages, on répondait que les colonnes mobiles étaient composées de beaux gendarmes qui consoleraient les mères et leur rendraient ce qu'elles avaient perdu. Au défaut du frère absent, on prenait le frère présent; le père répondait pour le fils, la femme pour le mari: la responsabilité s'étendait jusqu'aux parens les plus éloignés et jusqu'aux voisins ; un village devenait solidaire pour le conscrit qu'il avaitvu naître. Des garnisaires s'établissaient chez le paysan, et le forçaient de vendre son lit pour les nourrir; pour s'en délivrer, il fallait qu'il trouvât le conscrit caché dans les bois. L'absurde se mêlait à l'atroce : souvent on demandait des enfans à ceux qui étaient assez heureux pour n'avoir point de postérité; on employait des violences pour découvrir le porteur d'un nom qui n'existait que sur le contrôle des gendarmes, ou pour avoir un conscrit qui servait depuis cinq à six ans. Des femmes grosses ont été mises à la torture, afin qu'elles révélassent le lieu où se tenait caché le premier-né de leurs entrailles ; des pères ont apporté le cadavre de leur fils pour prouver qu'ils ne pouvaient fournir ce fils vivant. »

On a mauvaise opinion de ce siècle de luxe, d'avidité ; on le hait, le méprise, le conspue, quand on songe que des cent quarante préfets de Napoléon aucun n'a donné sa démission en haine d'une si hideuse complicité, d'autant plus coupables, les Verrès qu'ils étaient, qu'eux savaient bien mieux que l'empereur tous les sévices de la conscription. L'empereur passait de la cour à l'armée, remuant le monde de son épée, tout préoccupé de monarchies, de retraites, de victoires ; il revenait, la tourbe brodée, pensionnée, accourait psalmodier de l'éloquence, s'agenouiller : « Grand homme! la France bénit votre sceptre. Missionnaire du ciel, accomplissez vos destinées propices au monde! » Et ces honnêtes gens allaient dîner.

Mais l'auteur enfin se prend corps à corps avec l'empereur lui-même.

« Un homme blessé devient pour Bonaparte un fardeau; tant mieux s'il meurt, on en est débarrassé. Des monceaux de soldats mutiles, jetés pêle-mêle dans un coin, restent quelquefois des jours et des semaines sans être pansés : il n'y a plus d'hôpitaux assez vastes pour contenir les malades d'une armée de sept à huit cent mille hommes, plus assez de chirurgiens pour les soigner. Nulle précaution prise pour eux par les bourreaux des Français ; souvent point de pharmacie, point d'ambulance, quelquefois même point d'instrumens pour couper les membres fracassés. Dans la campagne de Moscou, faute de charpie, on pansait les blessés avec du foin ; le foin manqua, ils moururent. On vit errer cinq cent mille guerriers, vainqueurs de l'Europe, la gloire de la France; on les vit errer parmi les neiges et les déserts, s'appuyant sur des branches de pin, car ils n'avaient plus la force de porter leurs armes, et couverts pour tout vêtement de la peau sanglante des chevaux qui avaient servi à leur dernier repas. Des escadrons entiers, hommes et chevaux, étaient gelés pendant la nuit, et le matin on voyait encore ces fantômes debout au milieu des frimas. »

Quelles pages ! quelle simplicité énergique! quelle plume dévorante ! Accusait-on le narrateur d'exagération? il citait des faits, mais des faits passés sous les yeux de Paris même.

« Nous avons vu la Seine chargée de barques, nos chemins encombrés de chariots remplis de blessés, qui n'avaient pas même le premier appareil sur leurs plaies. Un de ces chars, que l'on suivait à la trace du sang, se brisa sur le boulevard : il en tomba des conscrits sans bras, sans jambes, percés de balles, de coups de lance, jetant des cris, et priant les passans de les achever. Ces malheureux enlevés à leurs chaumières avant d'être parvenus à l'âge d'homme, menés avec leurs bonnets et leurs habits champêtres sur le champ de bataille, placés comme chair à canon dans les endroits les plus dangereux pour épuiser le feu de l'ennemi; ces infortunés, dis-je, se prenaient a pleurer, et criaient en tombant frappés du boulet : 4h! ma mere! ma mère! cri déchirant qui accusait l'âge tendre de l'enfant arraché la veille à la paix domestique. Et pour qui tant de massacres, tant de douleurs? pour un abominable tyran, pour un étranger qui n'est si prodigue du sang français que parce qu'il n'a pas une goutte de ce sang dans les veines! »

L'auteur en venait, à la fin, à son métier de royaliste; lui du moins était conséquent : émigré, soldat de Condé, démissionnaire d'ambassade en 1804, exilé, boudeur sur la fin de l'empire, il était logique qu'il s'attendrit au souvenir de Louis XVI, des comtes de Provence et d'Artois. Sans doute le siècle s'est levé sur de trop grandes choses pour que le replâtrage du passé nous émerveille, nous oublieux ou ignorans que nous sommes des mille et un charmes de l'ancien régime. La monarchie de Louis XIV est dans les livres, ses gloires sont dans les livres ; au lieu que, si nous sortons, l'air que nous respirons est plein de la vie moderne; le pavé que nous foulons nous parle d'une génération nouvelle; le monument qui nous prend par les yeux, le costume qui nous séduit, tout nous dit l'ère nouvelle ; la régénération intellectuelle, morale, tout nous modernise. Et les Bourbons sont bien loin de nous! antiquaille vénérable, elle nous heurte en voulant nous faire rétrograder.

Mais il n'en était pas ainsi pour M. de Chateaubriand; il avait frayé avec l'ancien régime; il l'avait touché comme nous touchons le présent, ce présent si exclusif pour nous. Noble, il avait des connexions avec la royauté; écrivain royaliste, il avait des engagemens.

Notre impartialité veut donc que nous mettions de côté, en jugeant son œuvre, notre contemporanéité. Nous devons le juger d'après son code monarchique, et nous faire, autant que possible, à son vocabulaire. Nous l'admettons zélé serviteur des Bourbons, sa fidel té à toute épreuve, sa bonne volonté de mourir sur les marches du trône.

Aussi, après sa philippique contre Bonaparte, nous trouvons logiques ses larmes de joie au retour des Bourbons ; il les choie, il les adore, il en caresse la biographie. Ce sont d'abord des souvenirs sur Louis XV1, sur Marie-Antoinette; puis viennent Louis XVIII, le comte d'Artois , les princes. Tout cela dit éloquemment, tout cela adroit, simple; il n'était guère facile de balancer entre les Bourbons et Bonaparte. Louis XVIII l'emporta dans le conseil des potentats délibérans.

Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

M. de Chateaubriand est le premier lui-même à dénoncer l'acerbité de cette publication ; du moins, en 1826, lors de la collection-Ladvocat, il s'en excusa; je ne sais si, libéral, il faisait amende honorable pour ne pas se brouiller avec le siècle, ou s'il parlait sincèrement.

Cette dernière conjecture est la plus admissible. C'est que les désastreuses années de 1812, 13 et $4 se sont éloignées, déteintes dans le vague ; leurs points culminans se sont effacés. La plénitude de la gloire de Napoléon a repris son ensemble sur cette époque, l'a couverte.

L'horreur s'est amoindrie. Telle n'a pas été la chance de Robespierre : aucun précédent n'atténue sa dictature de 93; cependant que de vertus civiques en Robespierre, en Robespierre supérieur à Napoléon ! et quant au nombre des victimes, la plus grande activité des échafauds durant toute la terreur, aurait-elle pu moissonner aussi abondamment les vies que la guerre, même dans la plus petite des campagnes de l'empire ?

Pourquoi donc Napoléon a-t-il conservé tant de partisans au sein même de notre libéralisme ?

C'est incontestablement une étrange ano• malie que ce napoléonisme greffé dans des cœurs d'hommes libres ! Vraiment, je ne puis me résigner de bien bon cœur à n'avoir pas le sens commun en faisant écho avec le siècle. C'est quelque chose de majestueux que la période impériale; oui, elle rayonne sur le monde, elle jette d'abondantes gerbes de lumière en tous sens; et Napoléon au milieu de cela ! Napoléon ouvrant ce siècle de sa main victorieuse, mais comme le consul romain ouvrait les portes du temple de la guerre ; et alors

Aux lugubres clartés de la foudre qui gronde, Vingt fois contre le ciel jouant le sort du monde!

sans doute c'est beau. Mais, pour Dieu ! ne parlons pas de liberté comme nous faisons; c'est une contradiction trop révoltante que ce libéralisme et ce napoléonisme accouplés !

Il y a en outre dans le napoléonisme une facile réputation belliqueuse à se faire. On prend une allure guerrière à se déclarer son partisan , et cela n'engage à rien ; tel qui, sous l'empire, eût exploité une infirmité pour se faire réformer, qui eût même acheté trois , quatre remplaçans, se fait tenir à quatre s'il entend mal parler de Napoléon. Car il y en a même pour cette célébrité surhumaine,

Che su nel ciel, e fra beati chori Ha di stelle immortali aurea corona, oui, il y en a de ces fâcheux de Molière,

De ces gens qui pour rien veulent fort vous connaître, Dont il faut à l'abord le baiser essuyer, Et qui sont familiers jusqu'à vous tutoyer.

Je l'ai déjà dit dans l'Histoire civile et militaire des Parisiens, en 1793 la France était sur le point d'un envahissement général ; la guerre de toutes parts, la discorde dans l'intérieur; Toulon, Lyon, prêts à se donner la main avec la Vendée ; point de crédit public ; la disette, la lamine à Paris, dans les départemens. Quelle position ! Hé bien ! Robespierre, patriote ardent, désintéressé , se dit : « Il faut que je sauve la France. » Nous devons en convenir ; ses diss cours de tribune respirent un courage civil, un dédain de la mort, une ardeur de tout sacrifier à la cause républicaine, qui étonnent. Dans ces circonstances difficiles, il immola plus que sa vie : il jeta aux dieux infernaux sa réputation, son nom. Il laut délivrer le pays de ses ennemis ; il le faut, car la seule idée des étrangers en France lui donnait des convulsions. « Les aristocrates, j'en veux purger la France : mon nom va devenir odieux à jamais , je le sais, se disait-il ; n'importe, j'immole ma vie présente, ma vie à venir, au triomphe de la république. » Ses moyens étaient violens ; mais que les circonstances furent difficiles ! Les étrangers ne purent entamer le sol de la patrie.

Mais Napoléon trouva la France forte, grande, glorieuse. I y avait du patriotisme sous la Convention ; il y substitua l'amour de l'argent; l'intérêt particulier entra dans tous ses axiomes. Il corrompit généraux, écrivains ; il détruisit toutes les libertés, affubla de titres nobiliaires ces jacobins qu'il avait corrompus. Amère dérision !

Et avec cette France si forte, si énergique; avec tous ces vieux soldats républicains, qu'a-t-il fait? Admirables résultats ! deux prises de Parıs.

La Convention, avec une France délabrée, bat toute l'Europe; Napoléon, avec des héros qu'il dépense follement, inhumainement, nous met deux fois à la merci des Cosaques ! Il a versé le sang de plus de dix millions d'hommes, tant français qu'étrangers, le comité de salut public n'en a pas décapité en toutdix mille ; encore, Robespierre, sur sa fin, était revenu à résipiscence, à de plus doux sentimens ; l'insensibilité de Bonaparte alla toujours croissant, à partir de l'empoisonnement de Jaffa. Robespierre, enfin, en tombant, eut le courage de mourir d'un coup de pistolet de sa main; Napoléon se rend et ne meurt pas.

Encore si tout en eût été fini avec lui ! Robespierre laissa la France noble, énergique, généreuse; Napoléon l'a laissée avide d'or, de places. Voyez la classe instruite encombrer les antichambres , sollicitant, demandant, valetant pour une apostille, voulant mordre au budget. Et la basse classe, comme il nous la laissait, cette plèbe courant au devant des alliés, faisant retentir les boulevards des cris de vive Alexandre ! à bas Napoléon! elle, cette plèbe belle de vertus sous ses haillons en 93, qui, armée de faux, de fourches, eût anéanti, exterminé les phalanges étrangères dans Paris, au chant de cette électrisante Marseillaise, incontestablement plus belle que tout le tapage de la savante instrumentation de Rossini.